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Beau oui comme Bowie

Beau oui comme Bowie

De tous les mythes qui composent l’histoire de la pop moderne, David Bowie est l’un des plus difficiles à saisir. Déconneur-né, seul vrai inventeur du dandysme sur guitare électrique (pas de Doherty sans Bowie), clip-maker protéiforme, acteur impromptu et culte, aux prises de positions disons polémiques. Dix ans d’exil médiatique ont suffi à faire croire à la mort de l’idole, à la cantonner aux compilations, aux salles d’expo londoniennes ou à la B-O de quelque film rétro. Alors qu’on était vraiment sur le point de dresser son image au panthéon immobile des rock-stars du passé, le phénix renaît de ses cendres et sort, maintenant, en mars 2013, The Next Day, un album qui fera un carton, parce qu’artistiquement ça déchire, et que Bowie s’est suffisamment bien débrouillé pour que chacune de ses nouvelles créations soit une page supplémentaire à sa mythologie. Le héros mythologique est pourtant plus jeune que notre Johnny national, c’est qu’il y en a qui réfléchissent un peu à leur parcours à l’avance.

On ressent toujours avant d’écouter les nouveaux albums des vieux chanteurs une certaine curiosité mêlée d’appréhension. Et si c’était le disque de trop ? Et si l’interprète avait atteint ce stade critique où l’on devient la caricature de son orgueil ? Johnny, ça fait longtemps. Le dernier album de Bob Dylan avait également beaucoup déçu, comment croire que cette voix éraillée qui égrène chanson de cow-boy sur chanson de cow-boy soit celle de l’auteur de I Want You ? Quelqu’un comme David Bowie ne peut pas faire table rase de son passé et de sa discographie, même s’il le voulait, ainsi qu’il l’admet sur la pochette de The Next Day, en réutilisant celle de « Heroes » plaquée d’un carré blanc mais bien reconnaissable. Le Bowie 2013 est-il encore au niveau du Bowie 1973 ou du Bowie 1983 ? Eh bien oui. Bowie pour l’instant a réussi à ne pas devenir Johnny. Il a réussi à ne pas devenir la caricature de son orgueil, parce qu’il a toujours été une caricature, et il a toujours été ouvertement orgueilleux. Ses personnages l’ont sauvé de la réalité. Et là pour une fois il a bien l’air de se montrer sans fard.

Le premier titre de l’album, qui lui donne son nom, donne également le ton. Un rythme soutenu, des instruments qui partent dans tous les dérapages programmés imaginables, des strophes baroques et un refrain où le chanteur assure qu’il n’est pas tout à fait mourant. On aurait voulu l’enterrer trop tôt ? Rien à jeter, ou presque. « Dylan is Dylan », chantait l’autre, et là que dire de plus que « Bowie is Bowie » ? Les élans lyriques de Dirty Boys ou de I’d Rather Be High, le parlé tourmenté de Love Is Lost, reviennent droit du meilleur du Bowie d’il y a quarante ans. L’album est duel. Il se partage entre ballades douces et très belles, telles que Where Are We Now?, nostalgique, douloureuse, comme une errance dans un name dropping de souvenirs, et rocks carrément jeunes, énergiques et énergisants ainsi que (You Will) Set The World On Fire – le groupe Fun. n’aurait pas mieux dit, et puis d’abord eux aussi on peut se demander s’ils existeraient sans l’exemple de Bowie. Bref, Bowie est tellement bon sur ce coup que son Valentine’s Day si tendre est meilleur que My Valentine de Paul McCartney et son Boss Of Me avec ses cuivres extraordinaires (pour du rock) est meilleur que She’s The Boss de Mick Jagger. Il ne pousse pas le vice jusqu’à faire mieux que Heartbreak Hotel avec So Lonely You Could Die, enfin même lui aurait eu bien du mal.

The Next Day est aussi, à l’image de presque tout ce que David Bowie a produit depuis le début de sa carrière, fait de quelques morceaux en apparence simplement délirants, gratuitement planants, mais qui dissimulent mal une vraie angoisse existentielle, qui a dû s’accentuer avec l’âge, tiens. On citera If You Can See Me, le magistral How Does The Grass Grow?, et la dernière chanson de l’album, Heat. Un titre ironique, bien entendu, puisqu’en fait de chaleur, la chanson, pleine d’amertume, évoque des visions d’apocalypse, le narrateur s’interroge sur son identité et parle de son père. David Bowie est un véritable artiste parce qu’il n’a pas encore vaincu son Œdipe, parce qu’à soixante-six ans il ne sait toujours pas qui il est. C’est le genre d’aveu qui fait que les jeunes continuent à vous écouter.

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