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Blade Runner 2049, hommage envoûtant et inégal

1982. Blade Runner, chef-d’œuvre à l’esthétique cyber-punk résolument avant-gardiste, décontenance la critique et les spectateurs. « Trop sombre », « trop pessimiste »… le long-métrage souffre à sa sortie de son environnement, ovni parmi les superproductions de SF qui fleurissent dès la fin des années 70 (Star Wars, Alien, Star Trek, E.T.).  L’histoire se répète-t-elle ?  Trente-cinq ans plus tard, Denis Villeneuve (à qui Ridley Scott a donné carte blanche) livre la suite d’un film adoubé par l’histoire du cinéma. Si certains objets cultes méritent d’être laissés intacts, le pari n’est pas « mal » réussi. Alors certes, le sequel n’arrive pas à la cheville de l’original mais ce que Blade Runner 2049 perd en profondeur de scénario, il le gagne en virtuosité de la réalisation. 

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Blade Runner (1982)

Tout y est : l’urbanité vertigineuse, encore plus étourdissante grâce à une plongée littérale au cœur des ténèbres grouillantes d’un Los Angeles mi-merveilleux, mi-cauchemardesque ; la pluie, incessante ; la pollution, évoquée par un constant filtre de brouillard ; les néons vibrants des publicités 3D ; les colonies spatiales, rêve inatteignable puisqu’on ne les voit jamais ; et une musique qui monte, berçante puis assourdissante, viscérale, à l’image du propos.

La dimension charnelle et sensuelle enveloppe tout de suite après le décor. Charnelle, parce que le rapport à la chair est finement étudié : les corps sont souvent filmés de dos comme pour les mettre en lumière plutôt que le visage d’un acteur bankable et paraissent lourds, presque encombrants, ce qui leur confère un réalisme fou. Sensuelle, parce que les sens sont constamment sollicités au sein d’un monde désincarné. Ryan Gosling, alias K, réplicant d’une nouveau genre plus obéissant et blade runner chargé d’éliminer ses semblables moins dociles, hérite encore d’un rôle quasi-muet où les émotions doivent se traduire dans tout ce qui n’est pas la parole. La respiration, synonyme de vie, est sonore et prégnante. Elle s’impose dès le début lorsque K inspire intensément le parfum d’une fleur, rare relique sur une terre infertile. Le toucher également pose la question de l’humanité. Ana de Armas, révélation à l’écran, interprète l’hologramme d’une intelligence artificielle, petite amie de K : apparition lumineuse et mélancolique, toujours immatérielle, qui ne peut rien sentir et qu’on ne peut sentir et pourtant, personnage le plus « touchant », le plus humain du récit.

Denis Villeneuve réussit à apporter à Blade Runner 2049 une touche incontestablement personnelle en jouant avec des thèmes qui lui sont chers telle que la filiation, fil rouge d’Incendies (à voir à tout prix!) et opère un hommage saisissant de beauté. Le point fort, ne nous mentons pas, réside en la photographie dirigée par Roger Deakins : le Las Vegas abandonné, désertique jusque dans ses couleurs, offre une vision délicieusement onirique avec ses icônes abattues (les statues) ou fantomatiques (les hologrammes d’Elvis Presley et Marilyn Monroe). Le décor, personnage à part entière, est démesuré et les plans, à sa mesure.

L’élève aurait pu dépasser le maître s’il n’avait péché par son scénario. Lorsqu’on regarde le Blade Runner de Ridley Scott, pourtant porté par une histoire des plus simplistes, quelque chose ouvre une brèche en nous et nous touche au plus profond. Ici le scénario est plus alambiqué… et complètement conforme à la mode actuelle, dérangé par des rebondissements tellement prévisibles qu’ils en deviennent frustrants et parfois ridicules. Les émotions sont traitées avec une subtilité trop appuyée, si bien que l’on oublie de pleurer, de rire, de ressentir. Les questions philosophiques sont trop ampoulées, comme l’acceptation de la mort que la plupart des individus semblent absorber rapidement. Quoi de moins humain que d’embrasser la mort sans difficulté ? Les personnages sont trop sages, dans tous les sens du terme. Alors peut-être Blade Runner 2049 veut-il nous montrer le monde sous un meilleur jour, mais tout l’intérêt du premier film résidait en une transgression continuelle des règles et une violence sous-jacente commandées par le besoin avide de rester en vie, pour les réplicants comme pour les êtres humains. Il n’y avait pas de méchant, pas de gentil, que des êtres servant une cause intime et forte.

Restent Deckard (Harrison Ford), toujours émouvant dans sa grincherie et Luv, réplicante au service du magnat de l’industrie Wallace, qu’il aurait été intéressant de développer. Constamment dans la lutte, elle rappelle aux fans de la première heure un Roy Batty froid mais surhumain. Pas différent d’un humain, mais plus humain qu’un humain. Le déploiement intellectuel du personnage est limité – et pourtant l’actrice, stupéfiante Sylvia Hoeks, avait saisi sa complexité. Quel dommage que le scénario quasi-manichéen la fasse passer pour la méchante qui ne s’écarte jamais du destin que son créateur lui a tracé.

Il manque à Blade Runner 2049 la fureur sourde de son prédécesseur, la rage de vivre éperdue, la colère poignante d’une humanité bafouée, en définitive, un parti pris qui se salit mais assumé – mis de côté pour plaire au plus grand nombre ?

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Étudiante en histoire à Bordeaux. Adore être en pyjama. Newsyoung & cinéma.

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