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Boris Vian is alive !

Boris Vian is alive !

Michel Gondry adapte L’Ecume des jours. On le savait depuis longtemps et on l’attendait avec impatience, puisqu’il est toujours plus intéressant de voir des adaptations de romans inadaptables. L’Ecume des jours mérite une palme dans le domaine. Bien sûr il est possible d’en reprendre le fil directeur et d’en faire une comédie dramatique banale et n’ayant qu’un rapport extrêmement lointain avec l’œuvre originale, comme Charles Belmont l’avait fait en 68. C’est que la richesse du roman de Vian réside dans son style éclatant et baroque, dans son enchevêtrement de métaphores improbables et son accumulation de bizarre et de drôle qui finit par déborder vers le tragique. Gondry est le premier à relever frontalement le défi du style Vian sur grand écran. Et c’est réussi, peut-être un peu trop. S’il fallait oser filmer l’épisode de l’anguille de robinet piégée au moyen d’un ananas, si les chorégraphies de biglemoi rendent assez bien, si de nombreuses trouvailles dignes de Vian sont à saluer, les petits fours en forme de fours, l’intérieur de la cage thoracique de Chloé tout en laine, des personnages secondaires à tête de pigeon, des discours de Jean-Sol Patre en cachets qui alourdissent les bulles de champagne et les font contenir de minuscules téléviseurs… En un mot si l’homme qui a fait Eternal Sunshine of the Spotless Mind se montre (presque) à la hauteur de la fantaisie de Boris Vian, il en fait vite trop et l’ensemble devient indigeste au bout de 45 minutes. Le problème du film c’est que l’œuvre originale n’est pas assez trahie. Elle est érigée en Bible dès le début du film et on en cite certains passages qu’on ne sait pas traduire en langage cinématographique – filmer les pages d’un livre pour y rester fidèle, ce n’est jamais la solution –, ce qui transforme une adaptation pourtant partie du bon pied en une version inférieure du roman et même, parfois on pourrait confondre avec du Marc Levy sous ganja. Puis dans une deuxième partie le film tombe d’un excès à l’autre, tristesse, grisaille, alors que le roman de Vian savait rester drôle dans ses moments les plus inquiétants, et conservait, au fond du gouffre, un second degré décapant – on rit jaune en lisant le dernier chapitre de L’Ecume des jours, c’est une fin horrible et virtuose pour un roman énorme, alors que la dernière séquence du film doublée d’une reprise douteuse de France Gall période Michel Berger, certes c’est inattendu, mais on s’approche davantage de la pâtée pour chien que de l’horreur virtuose, et l’esprit Vian en a profité pour se faire la malle. Malle c’est quelqu’un dont il eût fallu s’inspirer. Il adapte Zazie dans le métro de Queneau avec brio, en respectant l’esprit absurde de l’œuvre, sans rien céder à la sobriété mais sans toutefois surcharger sa sauce, sans vouer un culte au roman sur lequel il se base, qui est objet de travail plutôt que prétexte à hommage ; il détourne les codes cinématographiques aussi habilement que Queneau détourne les codes littéraires. Et les acteurs sont relégués au second plan, on leur préfère les techniciens au générique de début.

Le deuxième point très faible de L’Ecume des jours version Gondry, c’est en effet son casting all star. Le couple Romain Duris-Audrey Tautou se défend et fonctionne, bien que ces acteurs soient surdéterminés par leurs rôles précédents, ce qui fait qu’il est impossible de regarder L’Ecume des jours sans penser à Populaire, à L’Arnacoeur, à La Délicatesse ou à Amélie Poulain. Gad Elmaleh pourquoi pas, contre toute attente il se montre crédible dans le rôle de Chick et joue plutôt bien Duke Ellington sur le pianocktail. Omar Sy ou Charlotte Le Bon sont par contre nettement surnuméraires et vont jusqu’à desservir le film – une ou deux têtes d’affiche ça passe mais déontologiquement, le casting d’une adaptation de Boris Vian ne peut pas être celui du dernier Astérix. Le rôle d’Alain Chabat est quasiment un caméo, sa présence est gratuite, et en termes de présence gratuite d’Alain Chabat Mais qui a tué Pamela Rose ? se montre beaucoup plus intelligent que L’Ecume des jours.

Mais sinon. Peut-on en vouloir à Gondry de s’être frotté à une tâche un peu ambitieuse et de n’avoir pas tout à fait retrouvé au cinéma l’alchimie fantasque et inimitable du style de Boris Vian ? Et d’avoir choisi un casting un peu racoleur ? Le film, malgré quelques faiblesses et quelques essoufflements, est globalement réussi. On sent bien qu’il a été réalisé conformément à l’avant-propos de l’œuvre de Vian, le genre d’avant-propos qu’on devrait lire tous les jours en se levant. L’intention de Gondry, qui est celle de Vian, se comprend et se partage facilement. Et c’est la propagation de cette intention, de cette manière d’appréhender le printemps sur du vieux jazz qui grésille et une fille dans la tête, en aimant la littérature de biais et les films aux yeux plus gros que le ventre, qui fait qu’aujourd’hui plus que jamais, BORIS VIAN IS ALIVE !

 » Dans la vie, l’essentiel est de porter sur tout des jugements à priori. Il apparaît, en effet, que les masses ont tort, et les individus toujours raison. Il faut se garder d’en déduire des règles de conduite : elles ne doivent pas avoir besoin d’être formulées pour qu’on les suive. Il y a seulement deux choses : c’est l’amour, de toutes les façons, avec des jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington. Le reste devrait disparaître, car le reste est laid, et les quelques pages de démonstration qui suivent tirent toute leur force du fait que l’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. Sa réalisation matérielle proprement dite consiste essentiellement en une projection de la réalité, en atmosphère biaise et chauffée, sur un plan de référence irrégulièrement ondulé et présentant de la distorsion. On le voit, c’est un procédé avouable, s’il en fut.

La Nouvelle-Orléans.
10 mars 1946. »
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