Salut ! Salut !

Calais par Constance (1/3): De l’organisation d’une jungle

Le meilleur de Newsyoung / Récents / Société / 5 février 2016

Le Dimanche 24 Janvier, NewsYoung a rencontré Constance, étudiante de 18 ans ayant passé trois semaines en tant que bénévole à Calais entre Décembre et Janvier, aux côtés de l’association Salam.

Durant notre après-midi d’entretien, nous avons tenté de comprendre les enjeux du camp de réfugiés de Calais, les différents acteurs qui y interagissent, et les conséquences de leurs relations sur le sort des migrants. Les images illustrant l’article font au même titre que le texte partie du témoignage, les photos sont celles que Constance a prises cet hiver à Calais, et le plan un dessin qu’elle a réalisé. Ce récit est donc le produit d’un point de vue subjectif et engagé, qui ne prétend pas donner des vérités générales sur un sujet d’actualité brûlant.

 Au contraire, nous avons voulu restituer l’une des mille réalités de Calais, celle des migrants, et celle d’une ville telle qu’analysée par Constance, à un instant précis. Cette réalité a évolué depuis, et elle évoluera encore, mais elle n’en doit pas moins être dite, et publiée.  

Partie 1

NewsYoung: Pourrais-tu nous expliquer l’organisation globale du camp: qui interagit, quels sont les acteurs impliqués?

En termes associatifs, il y a deux types acteurs principaux. L’association la plus importante sur le camp s’appelle La Vie Active, et c’est un acteur majeur car elle bénéficie de fonds gouvernementaux. Elle est arrivée à Calais récemment, en conséquence de la vague de réfugiés. Les intervenants sont appelés “bénévoles”, mais en réalité c’est leur profession. Ils interviennent principalement sur le centre Jules Ferry (cf plan), c’est le centre institutionnalisé qui a été construit par le gouvernement grâce à des fonds européens à côté de la jungle. Dans ce centre, il y a une cantine, des douches, environ 200 places pour les femmes et enfants. C’est un acteur très important dans la jungle, mais je suis personnellement assez critique par rapport à cette association. J’ai entendu parler de problèmes de corruption, mais le vrai problème selon moi c’est le fait même que le gouvernement décide de donner des fonds à une association, car cela laisse croire que son travail va durer dans le camp, et cela soulève des questions par rapport au futur d’un camp censé rester temporaire.

Le deuxième acteur dans la jungle c’est les petites associations, comme Salam avec qui j’ai travaillé lors de mon passage dans la jungle. C’est une petite association, proche des camps de Calais et de Dunkerque. Ils sont à Calais depuis plus de quinze ans, car il faut savoir qu’il y a toujours eu des migrants à Calais du fait de sa situation géographique, c’est une passerelle aux flux migratoires. Il n’y a pas énormément de membres permanents, mais ce sont généralement des retraités calaisiens.

Dans les petites associations, il y a aussi l’Auberge des migrants, ou Calaid. Sinon, plusieurs associations anglaises viennent, et même si elles ne sont pas toutes nécessairement actives dans la vie quotidienne du camp, la plupart font des dons. Par exemple, le dôme qui se trouve au milieu de la jungle a été donné par ce genre d’association. Il y a également des associations religieuses comme le Secours Catholique qui financent des projets de type religieux -mais pas uniquement.

Évidemment, l’autre “acteur” du camp ce sont les réfugiés, qui sont organisés en communautés plus ou moins étanches selon leur nationalité.

NY: Tu m’as parlé des associations et des migrants, mais je t’avoue qu’en posant la question je pensais que ces deux acteurs seraient complétés par le troisième que sont les pouvoirs publics…

Non, dans la jungle même, pas du tout. On voit surtout les CRS (Compagnie Républicaine de Sécurité) qui agissent comme barrière pour surveiller les migrants, si tu veux considérer ça comme un pouvoir public.

NY: Donc le gouvernement, la mairie n’ont pas de représentants dans la jungle? Ou de délégués qui viennent évaluer l’évolution de la situation?

Personnellement je n’ai jamais vu d’élus locaux se déplacer. Pourtant c’est l’une des préoccupations principales de la mairie, mais j’ai l’impression qu’ils sont plus dans la rhétorique que dans l’action.

NY: Mais il y a tout de même un dialogue entre les associations et la mairie, non ?

Si, bien sur! Toutes les semaines il y a des réunions. Déjà, chaque communauté à un leader, donc il y a des réunions entre les leaders et les associations pour qu’ils parlent de leurs besoins et de la vie dans la jungle. Mais il y a également des réunions entre ces mêmes associations et les élus municipaux ou gouvernementaux, en revanche je ne pourrais pas t’en préciser la fréquence…

NY: Est ce que les autorités laissent les bénévoles comme toi entrer et sortir librement de la jungle?

Avant la croissance énorme du camp, il n’y avait pas de CRS autour de la jungle, tout le monde pouvait venir faire du bénévolat, mais maintenant c’est de plus en plus contrôlé. Par exemple pour entrer dans le centre Jules Ferry il faut un gilet et une accréditation spéciale, c’est vraiment encadré. En revanche les CRS ne font jamais réellement opposition physique à l’entrée d’un bénévole.

En théorie, les CRS et les bénévoles sont censés travailler ensemble plus que les uns contre les autres, même si pour mon expérience, ça peut parfois être un peu plus compliqué. En fait, les CRS agissent vraiment comme des barrières pour les migrants. Ils ne vont jamais intervenir dans la jungle pour arrêter une bagarre ou quoi que ce soit. Fréquemment, il y a des violences entre réfugiés et CRS, il y a des bombes lacrymo.

Les CRS c’est intéressant, car il y en aurait plus de 1125 affectés au camp de Calais depuis 2015, après il y a des rondes. Il y en a à la gare, autour de la jungle. Les CRS ne prennent pas vraiment en compte le plan humain des réfugiés, certains migrants sont dans des états de détresse affichée et ils ne cherchent pas à les aider. En fait, ils viennent de partout en France et sont stationnés à Calais, ils mangent tous à la cantine d’un lycée à Calais, et dorment tous ensemble dans des hôtels. Je pense que cette ambiance de communauté peut être un facteur aggravant de la violence entre les migrants et les CRS, qui favorise une certaine opposition entre deux groupes. C’est vraiment un milieu masculin, je n’ai jamais vu une femme CRS, et ils sont la plupart du temps assis dans leur camion dans l’attente, sans chercher à aider les migrants. D’un autre coté, c’est ce pourquoi ils sont payés et je ne peux pas leur repprocher de faire leur travail.

NY: Mais il y a peut être aussi une sorte de lassitude devant la complexité de la situation, les CRS sont professionnels, ils ont des ordres et ils ne peuvent pas personnellement aider chaque migrant …

Oui tout à fait, je pense que la manière dont les CRS sont organisés aggrave cette situation, je ne pense en aucun cas que les personnes qui remplissent la fonction de CRS n’aient pas d’âme ou soient incapables d’éprouver des sentiments, mais leur comportement est parfois décevant.

NY: D’accord, tu peux maintenant nous expliquer la journée type d’un bénévole et ce que tu as fait concrètement à Calais?

Alors, pour moi.

On se lève avant les réfugiés, parce que la plupart dorment jusqu’à 11h, il n’y a pas un bruit. Comme les réfugiés tentent souvent la traversée la nuit, évidemment ils dorment le matin. Généralement, après s’être levés on va directement au local, et on commence à faire des sacs pour les réfugiés touchés par la gale et on prépare les commandes des réfugiés. En fait, tous les jours à 15h les réfugiés viennent devant le local de Salam et on a le droit de prendre quinze commandes, sous la tutelle de La Vie Active, puisqu’on est situés au centre Jules Ferry pour faire cela. On prépare tous ces sacs, ensuite vers 10h-11h, on prend une camionnette, on va à Calais collecter les dons du Secours Populaire ou des particuliers, ou les invendus, on remplit la camionnette, c’est assez drôle, on est tous à l’arrière dans le noir. Ensuite on retourne dans la jungle. Ce qui est bien c’est qu’une petite association comme Salam peut aussi bien opérer à Calais même, qu’au centre Jules Ferry, ou que dans la jungle. Nous on essaie de faire des petits paniers, c’est beaucoup plus simple comme ça tout ne tombe pas dans la boue, et ensuite, concrètement on les distribue aux réfugiés. C’est vraiment bon enfant, la plupart des réfugiés est adorable. Bon, comme partout, il y en a quelques uns un peu spéciaux. Par exemple, une fois, je donne un pain à un mec, je fais toute la file, et il revient prendre un deuxième pain, puis un troisième, et ainsi de suite. Mais à chaque fois, il ne les mangeait pas, il les mettait par terre et il revenait, je sais pas ce qu’il faisait avec, les autres réfugiés m’ont juste dit qu’il était fou.

C’est intéressant parce que dans la journée des bénévoles, être avec les réfugiés cela apporte énormément. Il y a beaucoup de retraités. Certes c’est du bénévolat, mais d’un autre côté, être en contact avec des gens c’est très enrichissant. Ils ont toujours leur main sur le coeur, ils se tiennent par la main, c’est extrêmement humain.

Après avoir fait une distrib’, on mange vers 3 ou 4h. Ensuite moi j’avais un temps de battement, ce que je faisais c’est que je ne mangeais pas et j’allais directement au centre Jules Ferry. Et en fait, même si La vie Active ce sont des gens qui sont payés, ils font les distributions des repas de façon vraiment mécanique. C’est une chaîne, le réfugié arrive avec sa barquette, on lui sert de la nourriture qui ne ressemble à rien, et il doit sortir et manger par terre ou dans la jungle. Beaucoup de réfugiés boycottent la cantine de Jules Ferry car la nourriture est vraiment limite. C’est pour ça que c’est important d’avoir des petites associations comme Salam qui font des distributions de nourriture indépendamment de la cantine, qui est censée pouvoir nourrir les “1500” réfugiés, qui sont en fait bien plus nombreux. Généralement, ça prend de 4h à 6h-7h de faire la distribution des repas. Après ça, moi j’allais dans la jungle, juste prendre un thé, parler. La plupart du temps, je faisais des réunions, j’essayais d’en trouver un qui parlait très bien anglais et je lui demandais de traduire. Je lui expliquais comment on fait pour demander l’asile en France, la convention de Dublin… Après, à 8h du soir, on prend la camionnette et on retourne dans les boulangeries à Calais pour récupérer les invendus. Ensuite, soit le soir on retourne dans la jungle et on refait une distrib’, soit on rentre et on fait la distrib’ le lendemain.

NY: Est ce que tu peux détailler un peu plus les relations entre les associations elles-mêmes? Est ce qu’on peut parler d’une hiérarchie?

En fait, quand on travaille dans le centre Jules Ferry, il faut toujours qu’on aie l’aval de La Vie Active puisque c’est vraiment leur local, leur royaume. D’ailleurs c’est une critique que je pourrais faire, une petite association comme Salam qui a toujours été libre doit maintenant obéir aux règles fixées par une autre association quand elle opère dans cette partie du camp. Par contre, dans la jungle on n’est pas du tout soumis à leurs règles. Salam a à plusieurs reprises eu quelques différents avec La Vie Active, mais il faut toujours se rappeler que ce sont des petites structures, c’est vraiment au cas par cas, dans une association, il y a toujours des gens extrêmement gentils et compétents, mais parfois, il y en a des moins volontaires voire corrompus. Comme le camp a grandi démesurément en très peu de temps, les vieilles associations comme Salam n’ont même pas eu tant besoin de s’adapter, elles ont continué leur travail, mais il n’y a pas eu de réharmonisation avec toutes les nouvelles associations qui arrivent.

Au final, il n’y a pas assez de coordination, par exemple, l’Auberge des migrants c’est moins vieux que Salam, c’est une Calaisienne qui a créé l’association, et c’est très bien mais le problème c’est qu’ils font exactement la même chose que Salam, ça fait doublon et c’est dommage.

En soit, l’idéal serait de faire une grosse association centralisée avec des sous-structures, des sortes de tentacules, spécialisées et beaucoup plus efficaces?

Ou au moins, une plus grand harmonie dans la collaboration entre La Vie Active et les petites associations.

NY: Pour finir, tu me parles de vêtements, de nourriture, d’invendus. Ce sont des dons de la part de la population française spécialement destinés aux migrants de Calais?

Oui, en plus j’y étais juste avant les périodes de Noël, et les dons ont afflué.

C’est du don individuel et nos associations comme Salam fonctionnent seulement sur le principe du don, le matériel, les vivres…

Crédits photo: Constance Brown


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Fanny Devaux




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