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Calais par Constance (2/3): Des humains dans la jungle

Le meilleur de Newsyoung / Récents / Société / 6 février 2016

Après avoir abordé l’organisation du camp et ses acteurs, nous avons souhaité approfondir le cœur de la question, à savoir les migrants. Délibérément, nous avons commencé par analyser les solutions apportées avant de comprendre le problème. Bien qu’en apparence contre-intuitive, cette approche restitue plus fidèlement le parcours de Constance, les conditions dans lesquelles elle a évolué dans le camp, et le point de vue particulier de bénévole qui en découle. Dans cette partie, Constance nous raconte la migration, et les gens que l’on cache derrière les mots “migrant” et “réfugié”.

Une nouvelle fois, nous n’avons pas l’ambition de la Vérité, mais au moins celle de la diffusion d’une réalité.

Partie 2

NY : Est ce que tu pourrais nous parler un peu plus des migrants, qui ils sont, pourquoi ils ont choisi le départ, et avec quelles intentions ils sont arrivés à Calais ?

En fonction de où tu es dans le camp, ils fuient différents types de difficultés. Dans la partie kurde irakienne, les kurdes irakiens partent parce qu’ils sont discriminés, dans la partie syrienne, les syriens partent parce à cause du gouvernement Bachar Al Assad, les rebelles, Hezbollah, l’Etat Islamique, dans la partie érythréenne, ils fuient le climat de violence et de paranoia du pays…

Mais un point commun c’est que ce sont majoritairement des hommes, de jeunes hommes, évidemment ce sont ceux ciblés par le service militaire obligatoire, ou dont la famille a préféré les faire fuir, ou parce qu’ils ont déjà tout perdu. Il y a également des hommes plus âgés, et c’est assez difficile de voir un papi avec une canne, dormir par terre.

Il y a également des histoires plus particulières, le mauritanien par exemple fuit l’esclavagisme en Mauritanie. La plupart d’entre eux vient du Moyen Orient, mais de conflits dont on entend pas toujours parler. Globalement, leurs histoires sont compliquées a comprendre car ils ont pris le réflexe de mentir, ils ne donnent pas leur vrai nom, et si jamais ils ne te font pas confiance, ils disent qu’ils sont syriens. C’est amusant parce que de l’extérieur on croirait qu’il y a beaucoup de Syriens à Calais, alors qu’en réalité c’est vraiment une petite communauté. C’est dur de faire un portrait-type du réfugié…

NY: Mais on peut au moins statuer sur le fait que ce sont bien des réfugiés, et pas des migrants économiques ?

Oui, totalement, à l’exception peut être de quelques Egyptiens, et également des Afghans, qui ouvrent des commerces à Calais.

NY: Est ce que tu peux nous décrire la journée-type d’un réfugié au camp?

On va prendre un migrant propre, et supposer qu’il se douche.

Donc ils se lèvent vers 11h, et généralement ils fonctionnent par communauté, donc ils ont déjà des choses à faire. Ils se mettent autour du feu, ils se promènent, ils restent dans le camps et participent aux activités mises en place, ils font la queue dans les files pour ramener ce dont leur communauté ou leur famille peuvent avoir besoin.  Ensuite ils mangent, dans une kitchen ou avec les distributions du matin. Ils ont un à deux repas par jour, généralement ils ne mangent pas beaucoup.

Après, leur vie est un peu chaotique, elle ne se répète pas vraiment. Tu peux aussi bien avoir un coup de fil de ton passeur et partir, que te casser la jambe car tu te fais poursuivre. Il n’y a pas vraiment de constante à l’exception des horaires du centre Jules Ferry, notamment pour le repas à 16h. Mais si tu veux, on peut imaginer un migrant qui a mal à la jambe, il se réveille, il est avec sa communauté s’il en a la chance, quelqu’un va fait une distribution, il mange, et ensuite il va se rendre dans l’une des caravanes pourries pour essayer de se faire soigner, que les médecins utilisent comme cabinet. Il y a toujours une longue file d’attente devant ces caravanes… 

Je pense que la journée d’un migrant c’est l’attente perpétuelle.

Il y en a un, par exemple, il passait ses journées assis à côté du feu, et il était toujours en train de regarder son portable, des images de la Syrie, tous les soirs. Un autre qui s’appellait Abdallah il cuisinait. En fait, c’est juste tous des gens.

Des fois il y a une rumeur comme quoi ils laissent passer tout le monde, alors toute la jungle se précipite vers le passage. Après, vers minuit une heure, ils se dirigent vers les ferrys ou vers la gare, et en général ils ne passent pas, et ils reviennent.

Reboutage à Calais

Dans les caravanes, parler de reboutage semble plus adéquat que d’évoquer la médecine.

NY: Pourquoi les migrants sont ils à Calais en particulier et quels sont leurs objectifs ?

Pour la plupart, l’objectif c’est l’Angleterre, il y a plusieurs moyens d’accès: le passeur, le ferry, l’autoroute, l’eurotunnel. Après, certains -une grande minorité- attendent l’asile, et je pense que c’est le pire. Ils attendent un an, deux ans, trois ans. A la préfecture de Calais, il y a toujours des migrants parqués devant, ils doivent prendre rendez-vous, et il y a une personne qui sort et crie leur nom, il l’écorche, et si tu rates ton rendez-vous tu dois tout recommencer. La préfecture est totalement débordée, il y a peu de traducteurs, donc la communication est très difficile pour demander l’asile en France.

NY: Tu en as déjà vu réussir à passer en Angleterre ?

Oui, mais très peu, c’est vraiment rare. C’est un peu triste parce que tu leur dis au revoir, et tu espères que tu ne les reverras pas. J’ai vu une famille, c’est la meilleure histoire. Il y avait le père, la mère enceinte de triplés, et leurs quatre enfants, ils ont réussi à passer.

NY : Mais tu penses que leur quotidien peut réellement être meilleur en Angleterre?

Au Royaume-Uni, il n’y a pas de jungle comme celle de Calais, même s’ils ne veulent pas d’eux, il y aura au moins une tentative d’insertion. Et surtout, une grande partie d’entre eux a de la famille qui les attend en Angleterre, et qu’ils cherchent à rejoindre. Ils parlent anglais, et c’est peut-être plus facile en tant qu’individu de te reconstruire là bas.

Si tu réussis à passer mais que tu n’as pas de famille là-bas c’est sûr que ça peut être tout aussi compliqué qu’en France, le gens ne sont pas par nature plus gentils en traversant la Manche.

NY: Quels sont les rapports entre les communautés ?

Les Kurdes sont vraiment seuls et rejetés par le reste du camp, fermés. Les Afghans tiennent les commerces, cette partie du camp est vraiment l’aire cosmopolite puisque tout le monde vient acheter ce dont il a besoin. Les Syriens vivent aussi de manière plutôt fermée, mais ce n’est évidemment pas imperméable, il y a des amitiés intercommunautaires.

Une relation particulièrement intéressante est celle entre les Syriens et les Afghans. En fait, les Syriens que j’ai connu détestaient les Afghans, parce qu’ils pensaient qu’ils venaient faire fortune, alors qu’eux vivent très mal quand ils comparent leurs situation à celle des Afghans. Il n’y a pas de situation pire que l’autre, mais pour eux imaginer qu’une communauté puisse faire fortune sur le dos de la jungle c’est très difficile. Il y a aussi le fait que « quand il y a un problème on dit qu’on est syrien », je crois que les Afghans ont pas mal joué cette carte, c’est pour ça qu’il y a quelques tensions.

En tout cas, le plus important c’est de rappeler qu’il n’y a pas de violence entre les communautés, ou très rarement, si une communauté s’autorise à boire par exemple.

NY: Tu m’as parlé des Egyptiens, qui poseraient quelques problèmes ?

Il ne faut pas généraliser, mais certains sont quand même liés à une migration économique plus qu’à un vrai statut de réfugié. Ce sont beaucoup de jeunes hommes, qui peuvent voler les smartphones des journalistes qui viennent, qui parfois tapent sur les voitures des gens qui viennent faire des distributions. Généralement ils sont vraiment là pour rester, certains n’essaient même pas de passer en Angleterre. Ils utilisent des gros mots en français, et tu sais que quand un migrant commence à jurer en français, ça fait longtemps qu’il est là.

Calais - Le lacNY: Tu peux me parler des conditions de vie et d’hygiène pour les migrants ?

C’est de la boue, partout, il y a un genre de lac en plein milieu de la jungle, donc tu peux imaginer les insectes. Par exemple, une fois, j’ai fait venir une caravane à travers une association, la caravane est venue de Londres. On était très heureux puisque ça voulait dire sortir des migrants de la boue, ne plus dormir dans ces conditions là. Et en fait elle était infestée d’insectes, on n’a rien pu en faire…

Il n’y a pas vraiment d’ordre sanitaire de la jungle. Il y a des constructions en bois autour de certains points d’eau. Mais c’est absurde, puisque pour aller au point d’eau tu dois traverser la boue, et même si tu te laves là-bas, pour en sortir tu repasses dans la boue. A de nombreuses reprises j’ai vu des gens se « laver » dans des flaques d’eau. Il y a des douches au centre Jules Ferry, mais il y en a une quarantaine pour environ cinq mille migrants…  Elles sont toutes bouchées, pourtant il y a des éboueurs et des gens qui viennent nettoyer les toilettes, mais ce n’est absolument pas assez.

NY : Donc à Calais, l’eau serait plus la cause des maladies que la solution?

Oui, surtout qu’à Calais il pleut tout le temps, et la gadoue et le froid empirent les maladies.

L’épidémie de gale, ça fait plus d’un an qu’elle est à Calais. Pourtant, c’est l’une des épidémies les plus simples à soigner, il suffit de se laver et de porter des vêtements propres…  Il y a un manque de… de tout en fait. Il y a eu plusieurs cas de gale dans des genre de camps type UNHCR (l’agence des Nations Unies pour les réfugiés), et c’est facilement résolu. Mais à Calais, comme le gouvernement refuse de déclarer la situation de crise humanitaire, on n’a pas les moyens.

NY : Ça me fait penser, tu pourrais aborder la question des décès à Calais ?

Il y a des décès à cause des maladies, c’est évident.

Mais la majorité des décès, c’est les migrants qui essayent de traverser l’autoroute. L’autoroute survole littéralement la jungle, c’est un peu ironique de savoir que les camions allant en Angleterre passent au-dessus de leur tête. Il y a un site qui comptabilise les décès et les causes de décès des migrants. Tu retrouves mort écrasé par un train, ou par un camion, ou après des affrontements avec les forces de police…

NY: Est-ce qu’il y a des écoles ?

Oui il y a des écoles, il y a Jungle books, l’Ecole de Darfour, et quelques autres dans des petites tentes. J’ai rencontré un prof de français de Lyon qui venait faire du bénévolat. Ce qui est amusant c’est que les adultes viennent apprendre le français aux côtés des enfants. C’est surprenant parce qu’ils ne manquent pas de fournitures, c’est quelque chose que les gens aiment bien donner. Mais bon, c’est quand même fait à la semaine. Vu qu’il y a toujours des gens qui viennent et qui partent, tu ne peux pas vraiment progresser. On reprend toujours tout à zéro.

NY : Si tu veux, tu peux me raconter l’histoire d’un migrant qui t’aurait particulièrement touchée

Crédits photos: Constance Brown






Fanny Devaux




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