Salut ! Salut !

Calais par Constance (3/3): C’est arrivé près de chez vous

Le meilleur de Newsyoung / Récents / Société / 7 février 2016

La situation décrite précédemment est un quotidien, et c’est un quotidien français. L’épidémie de gale, la boue, le manque de nourriture, c’est la France.  A ce titre, tout citoyen français peut se sentir concerné et a à sa portée des moyens d’action et des solutions. Cette troisième et dernière partie n’est donc plus seulement l’expression d’un point de vue subjectif, mais réellement la formulation d’une opinion engagée, sur Calais, sur Dunkerque, et propose une appréhension de la crise migratoire d’un point de vue plus global.

Partie 3 

NY : Pourrais-tu revenir sur l’installation de 1500 logements en dur entreprise par le gouvernement?

J’y suis globalement défavorable.

Il n’y a pas assez de place pour tout le monde, les installations sont fermées, et on a du raser les logements d’autres migrants pour le construire. Il y a environ un m2 par personne, pas d’eau, il faut encore aller au centre Jules Ferry pour prendre une douche.    

Par ailleurs, cela ne risque pas de réduire les tensions entre migrants et Calaisiens, car cela institutionnalise les problèmes, encore une fois. Quand le gouvernement paye ce genre de conteneur, cela signifie qu’il y a de la place pour 1500 migrants, qui sont là pour rester, c’est la même idée que pour le financement de La Vie Active. Pour moi c’est une institutionnalisation de la misère. J’ai l’impression que à Calais si il faut bien une chose c’est garder un niveau de confort minimal. Ça doit être un point de transit, les migrants ne doivent pas être bien ici, ils ne doivent pas avoir envie de rester. Ils devraient détester ça, ils ne devraient pas pouvoir ouvrir des boutiques, c’est inhumain d’être bloqué là et c’est perdre une génération.

NY : Mais l’intention est pourtant bonne, sortir des migrants de la boue que tu dénonçais précédemment…

Oui, mais après il faut voir la solution choisie par le gouvernement. Beaucoup de migrants avaient réussi à se construire un abri, avec parfois des générateurs, qu’ils appellent “my house”. Et pour installer le camp en dur, ils rasent tout ça. Un jour, ils arrivent avec des bulldozers, ils ratissent tout.

NY : Pourrais-tu détailler l’impact que l’évolution très rapide du camp a eue sur des petites associations comme Salam?

Salam ça fait longtemps qu’ils sont là, et ils savent comment faire, car qu’ils soient 80 ou 5000, les besoins des réfugiés n’ont pas changé. Quelque chose qui a bien marché, c’est que la croissance énorme du camp a été très médiatisée et il y a eu beaucoup de dons de la population française. Mais d’un autre côté, ça devient de plus en plus dur pour les petites associations actives, car il faut du matériel, et ça coûte cher. Salam va sûrement ne plus pouvoir opérer à Calais, car ils n’ont plus d’argent. Les pneus de la camionnette ont été crevés à Calais, parce qu’il y avait marqué Salam dessus, et des Calaisiens opposés à l’action de l’association sont venus les crever… D’ailleurs, avec le nouveau camp fermé, les associations ne pourront plus rentrer.

NY : Tu peux préciser les interactions entre le camp et les Calaisiens?

Tu peux trouver à Calais comme partout des gens de tous les bords, et il y a vraiment des gens géniaux. Mais après c’est une ville qui est passée à droite récemment. Je n’ai pas vraiment envie de répéter ce que rapportent déjà les médias: c’est les réfugiés d’un côté, et les Calaisiens de l’autre, et je pense que les réfugiés sont tellement loin, à plus d’un kilomètre du centre-ville, ils ne sont pas intégrés.

NY : Est-ce que tu pourrais aborder les conséquences concrètes négatives de l’arrivée de réfugiés sur la vie des Calaisiens?

Honnêtement j’aurais plutôt envie d’aborder les conséquences positives. J’ai l’impression que Calais, c’est une ville qui revit grâce au tourisme de la misère qui se fait là-bas. Je parlais à un chauffeur de taxi, un restaurateur, et les responsables de Salam. Ils me disaient “Mais regarde, avant Calais c’était mort” et autour de nous, tous les restaurants étaient pleins. Maintenant, les taxis ont toujours quelqu’un qui demande de les amener à la jungle, les gens prennent tous le train. Moi je suis allée au cinéma, je ne serais jamais allée à Calais, et ce n’est pas juste moi, il y a beaucoup de gens. J’ai l’impression que ça ne crée pas forcément de l’emploi mais du moins ça donne plus de travail à ceux qui en ont.

Calais - L'envol

 

NY: Mais est-ce qu’un Calaisien va régulièrement voir des migrants, dans sa vie de tous les jours?

Beaucoup de Calaisiens voient les réfugiés puisque l’une des gares est vraiment en centre-ville, il y a toujours des réfugiés qui vont vers la gare, donc c’est sûr que quand tu te balades dans Calais tu vois des réfugiés. C’est vrai qu’il y a des migrants violents, ce ne sont pas tous des anges. Quand j’y étais, je pense que beaucoup de réfugiés, quelques centaines, sont tous allés à la gare de Fretain pour essayer de dépasser les policiers. Sur le chemin du retour, ils étaient en colère, et ils ont cassé quelques vitres. Evidemment, si tu as une famille et que c’est le seul témoignage que tu as des migrants, tu as une image négative d’eux, et pourtant la réalité est tellement plus large.

Avant, la jungle était petite donc ils n’avaient qu’à raser et éloigner le camp, mais maintenant l’ampleur est telle qu’ils ne peuvent plus juste faire partir tout le monde, ils ont fait un camp permanent. Le discours assez simple à tenir c’est donc qu’ils sont là pour rester et que la situation ne va pas s’améliorer. Dans les journaux à Calais, il y a toujours un article sur la jungle, c’est omniprésent, donc pas mal de Calaisiens ont des idées assez noires sur le camp, mais comme je te disais il y a de tout, il y a également des bénévoles extraordinaires qui contrebalancent cet effet-là.

NY : Tu m’as parlé d’Eglises qui se construiraient dans la jungle…

Une église orthodoxe a été installée dans la jungle effectivement.

NY : C’est vraiment surprenant, tu parles de manque de vêtements, d’urgence sanitaire, et des fonds sont utilisés pour construire une église… Est-ce que la foi prend une place important à ce point pour les réfugiés ?

L’église orthodoxe, je sais qu’elle a été très sponsorisée par des petites associations chrétiennes. Au final, l’église n’est pas que pour les orthodoxes, toutes les religions peuvent y être pratiquées, même si la plupart des réfugiés préfère prier « chez eux ». Disons que je ne pense pas que la foi passe avant les besoins, mais ce sont des associations totalement différentes qui vont s’occuper de ces différent problèmes, par exemple, Salam peut faire un donc volontiers à but religieux, mais après la tente anglaise pour la mosquée c’était plus une initiative de l’association elle-même qu’une réelle demande des réfugiés.

NY : Qu’est-ce qu’un citoyen qui constate tous ces problèmes et a envie d’aider à Calais peut faire ?

Les dons matériels, ce n’est pas vraiment un besoin urgent, et je sais que tout le monde ne peut pas se déplacer à Calais. Pour moi, l’essentiel c’est que tout le monde se sente concerné pour trouver une solution politique à long-terme, pour régler le problème en Syrie par exemple. Je pense que l’essentiel est de s’informer et de s’exprimer, je suis assez critique du tourisme de la misère qui consiste à aller pour trois semaines à Calais comme j’ai fait « allez, allons vivre dans la boue », car ça revient encore une fois à une institutionnalisation de la misère et c’est la pire solution selon moi.

Il faut changer cette situation, changer ce qui va advenir du camp de Calais, et de Dunkerque par conséquent. Calais, maintenant c’est un camp qui commence à être détruit, par contre à Dunkerque on peut vraiment aider, se rendre là-bas avec les mains vides mais en étant prêt à aider, se renseigner sur toutes les démarches légales.

Moi, ma vision des choses sur le long terme, c’est qu’ils ne doivent pas rester, on doit les réinsérer dans la société, et pour ça ils doivent être informés sur leurs droits en France. La France est prête à accueillir pas mal, mais elle ne reçoit pas vraiment autant que les quotas le supposent. Il faut se renseigner, lire les textes, parler à un ami avocat, puis se rendre là-bas, et informer les réfugiés pour les aider à décider de où ils veulent aller. A mon avis ce côté légal n’est pas vraiment sexy donc pas assez soulevé par les médias, et pourtant il est crucial, qu’adviendra-t-il de ces réfugiés dans cinq, dix ans ?

C’est pareil pour l’éducation, c’est une génération qui est en train d’être perdue, le nombre d’enfants, pas seulement à Calais mais dans toute l’Europe, qui n’ont pas d’éducation et qui commencent à apprendre à vivre au jour le jour, ce n’est pas vraiment une éducation que l’on veut pour des membres qui vont être réinsérés dans la société. On ne va pas pouvoir vivre avec des milliers de réfugiés toute la vie, c’est important de réfléchir au devenir des gens qui vont devoir apprendre une nouvelle langue, un nouveau métier.

NY : Si on t’écoute, on a l’impression que Calais c’est presque déjà le passé de la jungle française, et qu’à présent tout se passe à Dunkerque…

Une fois on est allés au Secours Pop’ de Dunkerque donc on a du passer par le camp e Dunkerque, et c’est vraiment terrible. Dunkerque, c’est pire que Calais. Je ne peux pas vraiment donner de détails, mais je peux supposer que c’est une organisation chaotique voire inexistante comme à Calais. A Calais, les épidémies de galle ça fait rire, mais à Dunkerque non, là c’est vraiment la boue.

C’est un camp qui va grandir, et être petit à petit repris par le gouvernement puisque les médias sont sur le coup. Il va y avoir la même structure, une grosse association va sûrement prendre en charge la totalité du camp, pour l’instant c’est Médecins sans Frontières qui s’est déclaré.

NY : Dans ce que tu me dis, j’ai l’impression que de la part des autorités, il n’y a que des réactions à très court terme, et on subit toujours en essayant de régler un problème pour garder la tête hors de l’eau. Maintenant, tu me dis que Dunkerque va sûrement grandir énormément, ne pourrait-on pas prévoir cette expansion et préparer Dunkerque avant l’arrivée des migrants?

C’est peut-être ce qui devrait être fait, mais encore une fois il faut se garder de créer un confort ou une idée qu’ils peuvent patienter ici, je veux qu’on écourte le séjour des migrants dans ces camps le plus possible. A la place, dépenser l’argent pour embaucher des traducteurs, des gens qui puissent faire partir ceux qui sont à Calais et libérer de la place. On ne devrait pas préparer la croissance de Dunkerque, mais éviter que le camp ne devienne grand. Ça va vraiment devenir pareil sinon, les gens vont en avoir marre, on va ramener des CRS, et ça va coûter extrêmement cher à l’Etat.

                                                        

NY : Ce dont on n’a pas trop parlé mais qui revient à cette idée de long terme, c’est la double-dimension de la crise migratoire actuelle. D’une part, des conflits, notamment le conflit Syrien, dans lesquels la France est impliquée et a des intérêts stratégiques, et d’autre part les conséquences directes sur la France avec l’arrivée de réfugiés.

Et du point de vue du migrant, il y a plutôt trois phases: la situation initiale dans son pays d’origine, qui est ssez dramatique pour tout quitter et entreprendre un voyage extrêmement périlleux, ensuite, le voyage et l’arrivée dans un camp comme Calais, qui est censée être une phase transitoire mais qui s’éternise dramatiquement, et enfin, pour ceux qui ont la chance d’arriver dans un pays d’accueil, un espoir de réinsertion.

Donc pour toi, il faudrait plutôt agir sur quels aspects de la crise d’un point de vue global et sur le long terme?

Dans l’idéal, il faudrait agir évidemment sur la situation du pays de départ, mais disons que après avoir fait un stage à Calais, je ne sais toujours pas comment on résout les conflits…

NY : Est-ce que tu as encore des contacts avec les gens restés au camp et as-tu prévu d’y retourner?

J’ai gardé contact avec une dizaine de migrants issus de toutes les communautés, et avec les personnes des associations. Et j’ai prévu d’y retourner ce week-end, ou le week-end prochain, dès que je peux.


Crédits photo: Constance Brown






Fanny Devaux




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