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Cannes est une fête

Cannes est une fête

Là où le film d’ouverture a frappé juste cette année, c’est que Fitzgerald est la référence à choisir pour parler du Festival de Cannes. Tuxedo, formal dress, c’est marqué sur les invitations, noeud-pap’, tapis rouge et cette communion mystique entre ceux qui font les films et ceux qui les voient – et puis l’air capiteux du soir… On remise aux placard ses fringues de Gatsby, on ouvre Tender is the Night, et plutôt que ceux de Leo on reprend les rôles de Johnny Depp. Ça part en Pirates des Caraïbes sur la plage à danser avec une bouteille et une fille de la noblesse victorienne, puis en Rhum Express, Bará Berê à fond dans une Clio de fortune, à fond elle aussi, et souvent devant les films le manque de sommeil fait de la conscience un remake de Las Vegas Parano. On pourrait détourner Hemingway, dire Cannes est une fête… Mais une fête cinématographique avant tout. Oui, Cannes c’est avant tout des films, et les voir six mois avant le monde entier. Aperçu des continents à l’horizon.

ONLY LOVERS LEFT ALIVE de JIM JARMUSCH

Un début brillant pour un film rock’n’roll et ultra-référencé qui se perd toutefois dans son scénario barré façon Bernard Werber. Adam et Eve sont des vampires et ont déterminé chacun des grands moments de l’humanité (les sonates de Schubert ? C’était eux). Vraie bonne idée au départ, cette réutilisation de la figure du vampire, symbolique de l’amant qui, ne parvenant pas à exprimer et à vivre son amour normalement, mord lorsqu’il veut embrasser, pour écrire une histoire d’amour justement déviante, accentuée par les codes déviants du rock. Idée qui hélas aurait pu être menée plus loin, au lieu d’être étouffée par trop de références (ces plans cuistres quand Eve fait ses bagages et emporte la moitié de sa bibliothèque, où l’on se complait dans la représentation de dizaines de pages, c’est pas du cinéma américain, c’est du BHL). Le personnage de Mia Wasikowska est horripilant. Déjà un meilleur film que Twilight.

SARAH PRÉFÈRE LA COURSE de CHLOÉ ROBICHAUD

Le cinéma québecois se résume pour tout le monde à Xavier Dolan, ses amours imaginaires, ses films aux préoccupations actuelles, ses clips énormissimes. Voilà Chloé Robichaud, qui a été à la même école et qui après trois courts-métrages s’essaye au marathon du long. Et voilà une réussite, sans essoufflement et sans entorse. Le film s’intéresse à Sarah, athlète qui se prépare malgré ses problèmes de santé à une grande compétition à Montréal. Ça n’a l’air de rien comme ça mais cette focalisation à fleur de peau est l’occasion de séquences inoubliables ; le dos de Sophie Desmarais est peut-être ce qu’on a montré de plus sexy au Festival cette année, et la scène du karaoké, si elle ne part de rien, émeut aux larmes par surprise. Film féministe également ; si Sarah et ces filles qui courent sont objets de contemplation, elles ne sont pas objets sexuels et la scène de sexe du film est très réussie car très drôle. Au terme de celle-ci, c’est Sarah qui conserve son destin en main, et à son copain, Sarah préfère la course.

DEATH MARCH d’ADOLFO ALIX JR.

J’ai vu trois films philippins dans ma vie – celui-ci est le seul à ne m’avoir pas mené à une crise d’épilepsie d’une heure et demie. Vaillant parmi les dormeurs, je suis resté attentif jusqu’au bout, et j’ai découvert l’un des meilleurs films de la sélection Un certain regard. C’est qu’il ne ressemblait pas aux autres films philippins de ma vie. Comme eux il abordait une page traumatisante de l’histoire des Philippines, la Seconde Guerre mondiale et les conséquences de l’occupation japonaise, mais non pas avec un réalisme fade comme on m’y a habitué, avec la simple objectivité d’un objectif posé là, et qui capte l’action comme par hasard. Des plans très élaborés, dans des décors en carton-pâte, pour créer un décalage avec l’horreur crue que le film s’efforce de montrer. Une photographie absolument extraordinaire qui sert le propos, puisqu’elle le fait passer de l’objectivité des livres d’histoire à la subjectivité, à la sensibilité extrême du vrai cinéma. Dialogues écrits à la perfection, et qui parviennent à un acte d’héroïsme, humaniser les bourreaux. Pour ce qui est des acteurs, il y a là de quoi distribuer trois Oscars au moins.

TORE TANZT de KATRIN GEBBE

L’un des seuls films allemands sur la Croisette, le seul à Un certain regard, et qui défend bien les couleurs de son pays. Tore est un Jesus Freak, un punk chrétien, c’est typique de l’Allemagne les punks chrétiens vous avez remarqué enfin passons, il se retrouve sans domicile et se fait héberger par un certain Benno. On croit à la naissance d’une amitié et puis non, c’est en fait l’opposition wagnérienne weiß Alberich/schwarz Alberich qui se développe, la lutte entre le bien et le mal, entre Tore le pur et son antagoniste barbu. Film bizarre et stylisé, qui n’hésite pas à se faire violent pour rechercher poésie et vérité. En tous cas film qui ouvre des perspectives – les spectateurs devraient comprendre, surtout à Un certain regard, qu’on ne cautionne pas tout ce qu’on représente ; Incompréhension face aux individus qui quittent la salle dès qu’on tue un chat, qu’on fait avaler du poulet pourri à ses personnages et qu’ils le vomissent. Cette scène de gavage forcée est en effet plutôt dure, mais j’y vois une référence kubrickienne du meilleur goût. Eyes Wide Shut semble même être cité plus tard dans le film, mais je devrais le revoir pour en avoir le cœur net. Tore Tanzt est un film religieux, qui a les tripes d’aller au bout de ses idées, c’est-à-dire la crucifixion. Julius Feldmeier incarne le rôle difficile de Tore à la perfection, et il est adorablement gêné quand on vient lui dire son admiration niveau LV2. 

MY SWEET PEPPERLAND de HINER SALEEM

Un titre qui ne présage pas grand-chose de bon, se dit-on. Ou c’est un titre de western ou c’est un titre de film turc-iranien-irakien produit par Arte pour souligner les problèmes politiques et sociaux de l’endroit. C’était les deux, et un film excellent. Une histoire d’amour touchante qui doit beaucoup au western spaghetti (Il était une fois au Moyen-Orient eût été un bon titre alternatif), peut-être le film le plus drôle que j’ai vu à Cannes cette année, qui n’est pourtant pas en reste en matière de sublime ; Golshifteh Farahani est vraiment une actrice magnifique, sur le visage de laquelle réaliser les plus beaux plans rapprochés du monde – déjà aperçue dans Poulet aux Prunes, ce chef d’oeuvre. Donc un film auquel on espère une visibilité, et des spectateurs assez courageux pour franchir le pas.

MICHAEL KOHLHAAS d’ARNAUD DES PALLIÈRES

Allez, sinon on va croire que j’ai aimé tous les films. J’ai lu dans les Cahiers du Cinéma qu’on attendait M. des Pallières au tournant, j’espère que le service critiques de cette revue honorable ne passera pas à côté de ce ratage lors de sa sortie. Avant cette date, pour les critiques qui l’ont déjà vu à Cannes, ça doit être à la fois oppressant et jouissif, comme pour les tireurs ce temps d’attente qui précède le POULE !… Un film long, au sujet sans grand intérêt pour ceux qui ne seraient pas agrégés d’histoire ou amoureux de l’œuvre d’Heinrich von Kleist, qui tomberait dans Perceval le Gallois si Mads Mikkelsen n’était pas là pour tenter de nous convaincre qu’on lui a attribué un vrai rôle. Les Films du Losange semblent rester ce qu’ils ont toujours été, des producteurs de films intellos et lourds, bien qu’on leur doive Holy Motors de Leos Carax. Denis Lavant, éclatant chez Carax, est loin, loin d’être au max dans ce des Pallières un peu trop rohmerien pour 2013.

COURTS-MÉTRAGES :

MORE THAN TWO HOURS d’ALI ASGARI : Joli de donner un nom comme ça à un court. Et manière forte de critiquer une société où l’honneur et les institutions passent avant la vie humaine. On suit un jeune couple qui, suite à des relations sexuelles, cherche dans la nuit une clinique pour faire soigner la femme, qui saigne. Or personne ne les accepte puisque, hors du mariage, le sexe est illégal. Une chute brillante.

CONDOM LEAD de MOHAMMED ABOU NASSER et AHMAD ABOU NASSER : Belle image du renoncement à le sexualité que ce père qui gonfle à son fils un préservatif en guise de ballon – le point central de ce court magnifiquement photographié est cette rencontre impromptue entre une capote et un poupon, ce qui est bien vu, mais, justement, un peu court.

LE FJORD DES BALEINES de GUDMUNDUR ARNAR GUDMUNDSSON : Réussite. Une relation entre frères creusée à une profondeur folle pour un métrage de quinze minutes. Des plans haletants, très rapprochés, extrêmement tendus, qui font de ce court celui de la sélection qui provoque chez le spectateur le plus d’empathie et de sensations.

MÉTÉORITE + IMPUISSANCE de SASAKI OMOI : Si j’avais été à la place de Jane Campion président du jury des courts-métrages, ce film aurait eu la palme. Meilleur titre du monde, poésie au marteau, absurde, sexuel, ce film a tout pour plaire. Une réécriture efficace de Melancholia qui ne se prend absolument pas au sérieux, et quelle bouffée d’air frais dans ce Festival qui frise souvent la foire aux vanités…

OPHELIA d’ANNARITA ZAMBRANO : Une variation entraînante sur le thème de la noyée shakespearienne. La fascination des deux enfants-protagonistes qui nous gagne nous fait oublier la pauvreté du scénario.

SAFE de MOON BYOUNG-GON : Vainqueur dans la catégorie court-métrage, c’est légitime dans l’absolu, au vu de la tension palpable que développe le réalisateur dans son film, au vu de la folie furieuse dont est soudain pris un personnage, et qui évoque Shining, au vu du final, horrible et génial, du triste destin qui attend l’héroïne au moment du générique…

Bon cru cette année au Festival de Cannes. Gloire au vainqueurs, mais gloire aussi aux vaincus, parmi lesquels sont des pépites assez massives pour les fondre en Palmes d’or.

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