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Caricatures de Mahomet : blasphème ou pas blasphème ?

Caricatures de Mahomet : blasphème ou pas blasphème ?

Depuis la publication du dernier numéro de Charlie Hebdo, des milliers de musulmans à travers le monde sont descendus dans les rues pour protester contre sa Une, représentant le prophète Mahomet, la larme à l’œil et tenant une pancarte « Je suis Charlie ». En Turquie, les quelques journaux ayant osé publier la caricature se sont vus censurés par le gouvernement, tandis qu’au Niger plusieurs lieux de cultes et commerces chrétiens ont été pillés et incendiés. Ce n’est pas la première fois que des caricatures de Charlie Hebdo provoquent ces réactions, puisque leurs locaux avaient déjà été incendiés en 2011 après la publication de leur numéro spécial « Charia Hebdo ». La raison de ce soulèvement ? Selon la majorité des musulmans, l’Islam interdit formellement toute représentation de Mahomet… sauf qu’il semblerait que ce ne soit pas le cas.

En effet, cette interdiction n’est formulée nulle part dans le Coran : le texte sacré préconise uniquement d’éviter « le vin, les jeux de hasard, les idoles » qui sont « des abominations inventées par Satan » (Sourate V, verset 90). Le mot idole ici (Ansàb en arabe, pierres dressées) désigne les statues païennes ; cette interdiction peut être rapprochée du Troisième Commandement, et de la condamnation de l’idolâtrie par le judaïsme : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre ».

Il faut attendre la mort de Mahomet pour que soit imposée une interdiction totale de représenter le vivant, prophète ou non, et ce dans le but d’éviter cette idolâtrie qui menaçait la toute jeune religion musulmane : malheur au faiseur d’images, qui osait singer le travail de Dieu ! Pendant plusieurs siècles, la fabrication d’images est considérée comme un crime, si bien que des inscriptions abstraites remplacent les faces des souverains sur les pièces de monnaie, et que l’art musulman se replie vers les motifs géométriques. Mais avec le temps, si l’interdit est toujours respecté dans les lieux de cultes, il l’est de moins en moins en privé, et l’on voit apparaître des figures humaines et animales sur les murs de nombreux palais, ainsi que dans des livres : plusieurs manuscrits du XIVème siècle représentent même le prophète Mahomet couvert d’un voile blanc, voire à visage découvert, comme on le voit ci-dessous :

Mahomet

Aujourd’hui, si la représentation du vivant est autorisée par les autorités religieuses, celle de Mahomet fait toujours débat, notamment entre les deux branches de l’Islam. Les chiites tolèrent la représentation du prophète, tant qu’elle n’est pas insultante : en Iran, où le chiisme est majoritaire, des images pieuses de Mahomet sont même diffusées et brandies lors de fêtes religieuses ; les sunnites, quant à eux, majoritaires dans le monde musulman, interdisent toute représentation du prophète.

Cependant, cet interdit ne concerne que les musulmans. Selon l’imam Abdelali Mamou, qui défend la liberté d’expression, les dessinateurs de Charlie Hebdo, athées revendiqués, ont tout à fait le droit de représenter Mahomet et de le moquer, comme n’importe quel autre prophète ; il est à noter que pour les sunnites la représentation de Jésus est tout aussi blasphématoire que celle de Mahomet, même si les caricatures qui en ont été fait par Charlie Hebdo ont été bien moins critiquées.

Le véritable problème de nombreux musulmans semble donc être une méconnaissance de leur propre histoire, certains prenant pour vérité de vagues interprétations de textes religieux datant de plusieurs siècles. L’Islam doit savoir s’adapter aux lois, et la liberté d’expression en fait partie. Comme le dit Abdelali Mamoun : « Nous avons dans les sources de l’islam suffisamment d’arguments pour dire que Charlie Hebdo a le droit d’offense. Le prophète s’est sacrifié et nous devons accepter ce sacrifice. Nous devons donner tous pouvoirs à la liberté. Nous avons la liberté de croire ou de ne pas croire. Nous laissons les autres avoir leurs idées. »

Mahomet lui-même appelait au pardon : tandis qu’un de ses disciples souhaitait mettre à mort un homme qui l’avait insulté, Mahomet l’en empêcha, au nom de la liberté d’expression. Voilà un enseignement que les auteurs des attentats de Charlie Hebdo, s’ils avaient jamais lu le Coran, semblaient avoir oublié. Car si la représentation du prophète n’est pas interdite par le texte sacré, l’assassinat, lui l’est formellement : « Celui qui tuerait un homme non coupable d’un meurtre ou un délit sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. »

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Etudiant en double cursus "Sciences et sciences sociales" à Sciences Po Paris et à l'Université Pierre et Marie Curie. Passionné de politique et de nouvelles technologies.

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