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Comédie-Française : Le Singe d’une nuit d’été

Comédie-Française : Le Singe d’une nuit d’été

 

A Midsummer Night’s Dream de Shakespeare mis en scène par Muriel Mayette-Holtz l’administratrice générale de la Comédie-Française ; un ratage artistique affichant complet.

La pièce, il faut bien lui laisser cela, commence sur une bonne intention : les acteurs, installés sur des fauteuils d’orchestre, déclament leurs premières répliques au sein des spectateurs, faisant du théâtre même les limites de la scène. Pourtant, déjà, la réalisation de cette idée ne laisse rien présager de bon : le duc Thésée est un snob un peu rustre qu’il est impossible de croire à la tête d’Athènes, Hermia est une hystérique dont le corps semble en permanence traversé d’incontrôlables convulsions, et elle refuse l’autorité de son père en gueulant comme une enfant gâtée. L’acteur qui interprète Égée accomplit la performance de hurler intégralement son texte. Dès le commencement, cette mise en scène prend à cœur de révéler son péché capital : sa vulgarité.

La pièce de Shakespeare telle qu’elle a été composée constitue bien évidemment une célébration du corps et de l’amour sexuel – « Lovers, to bed ! » ; il est donc tout à fait compréhensible que Muriel Mayette ait choisi d’en privilégier cette lecture. Passe encore qu’au premier acte les quatre jeunes protagonistes se déshabillent en un strip-tease chorégraphié et que ces personnages soient ensuite en sous-vêtements pour le reste de la pièce, le texte étant changé en conséquence (Obéron n’ordonne plus à Puck d’aller trouver un jeune homme en habit athénien, puisque précisément plus personne n’est habillé sur scène ; il doit donc trouver un Athénien à barbe noire). Mais c’est avec une extrême lourdeur que Muriel Mayette réaffirme son arbitraire tout au long de la représentation. La pièce n’est plus une célébration du langage : les répliques les plus poétiques sont tournées en dérision. La pièce a perdu tout son charme pastoral et ovidien : l’absence de décor semble nous indiquer que la forêt et l’été sont bien accessoires, et faite pour permettre au spectateur de n’être absorbé par aucune rêverie pendant quand il contemple le long membre viril pendant de Bottom changé en âne.

Le plus honteux est peut-être, au profit de son aspect sexuel, l’oubli pur et simple de la dimension mythique et mythologique de la pièce. Si Shakespeare n’est pas Racine et ne respecte certes pas la bienséance, il n’est pourtant pas le barbare pour lequel on l’a pris en France au XVIIe siècle en France – et pour lequel, apparemment, on le prend encore à la Comédie-Française. Shakespeare baigne dans une culture antique, et a une connaissance certaines des anciennes légendes anglo-saxonnes. C’est nier toute un patrimoine que de laisser monter sur scène un tel couple Obéron-Titania. Si l’aspect et le costume de Titania (excepté ses bas trop larges), embonpoint, cotte de maille et casque, évoque d’abord une Walkyrie bienvenue, voire dans certaines mises en scène la déesse-mère Erda qui apparaît à la fin du Rheingold, son jeu de poissonnière dément très vite le volontaire de ces évocations. Le personnage d’Obéron crée par Shakespeare évoque à certains égards Wotan, maître des dieux, dans le cycle des Nibelungen de Wagner. Qu’on ose, en Allemagne, montrer un Wotan qui ne soit pas vêtu avec élégance, qui n’ait pas une attitude recherchée, noble et virile. Qu’on le représente en homme de Cro-Magnon hirsute, pénis apparent à l’entrejambe – en singe qui se gratte les testicules. Il serait vraisemblablement accueilli par les huées. Comment peut-on en France montrer un tel Obéron sans choquer quiconque ?

Dans la continuité de cette observation, remarquons que Muriel Mayette fait preuve d’une extraordinaire mauvaise foi dans la choix de la traduction : celle de François-Victor Hugo. Tombée dans la domaine public mais peu commode pour la scène, on y trouve de la bonne volonté, elle est une tentative de transposer le plus poétiquement possible le texte de Shakespare dans la langue romantique du XIXe siècle. La mise en scène ne prend pourtant aucunement en compte la poésie de la pièce, et tout ce qui pouvait toucher au sublime chez Shakespeare, au joli chez François-Victor Hugo, est ici sciemment ridiculisé – on observe un réel effort de mise en scène pour tuer dans l’oeuf toute poésie qui pourrait se manifester. Les incantations d’Obéron sont dites d’un ton ostensiblement monocorde. Thésée (en peignoir!) fait au début de l’acte V une description presque belle de l’ouverture de la chasse et des chiens, mais pour être sûr de ne pas atteindre le beau, il imite : wouf, wouf ! Shakespeare préfigure Baudelaire dans la réplique de Titania où elle raconte sa relation avec la mère de son jeune page indien, mais dite avec trivialité, elle a soulevé quelques rires. Quant à la meilleure image de la pièce, acte I, où l’amour est comparé à un éclair (« Brief as the lightning in the collied night / That, in a spleen, unfolds both heaven and earth… »), elle a tout bonnement déchaîné l’hilarité. En rejetant dans cette pièce complexe le sérieux et le solennel, en la considérant comme une pure comédie, en poursuivant le drôle à tout prix, la Comédie-Française a écorché ce Songe, et a changé le beau en vulgaire – Shakespeare en théâtre de boulevard. Il fallait aller au bout de cette logique, et donner le rôle d’Obéron à Jean-Marie Bigard. Il fallait réécrire la pièce et avoir l’honnêteté de la rebaptiser, comme Woody Allen, A Midsummer Night’s Sex Comedy. Demander à la fée Fleur des bois d’exécuter incessamment des mouvements du pelvis, est-ce une originalité, une découverte artistique ? Autant monter The Rocky Horror Picture Show. Il est tentant, lorsqu’on a la Comédie-Française à disposition, de vouloir choquer le bourgeois, et Shakespeare n’est pas bien-pensant. Mais n’aurait-on pas pu faire preuve, en même temp que impertinence, d’intelligence ? Muriel Mayette n’aurait-elle pas pu, avec davantage d’humilité, construire sa provocation dans la continuité de la provocation que constitue déjà la pièce en elle-même , sans avoir à mener une entreprise de destruction pour s’affirmer ? Inepte, cette mise en scène sert surtout de prétexte à certains acteurs pour cabotiner. Un détail est particulièrement marquant dans la scénographie, et semble un aveu d’échec : deux personnages, Héléna acte I et Thésée acte V, font mine, face au public, de se trouver en face d’un miroir et de s’y regarder. Pour Schopenhauer, « ne pas aller au théâtre, c’est faire sa toilette sans miroir ». Muriel Mayette, grossière erreur, a mal orienté sa glace : ce n’est pas la scène qui sert de miroir aux spectateurs mais le public qui sert de miroir aux acteurs. Voilà qui est regrettable, mais n’en voulons pas trop à ces ombres qui ont défilé devant nos yeux, rallions-nous au mot d’Obéron et considérons que tout cela n’a finalement été qu’une « infructueuse vision ».

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