Salut ! Salut !

Dans la jungle de Grande-Synthe, les passeurs règnent en lions

Le meilleur de Newsyoung / Récents / Société / 28 février 2016

Le maire de Grande-Synthe le désigne lui même comme le camp de la honte. Il existe depuis plus de dix ans. Situé à 38 kilomètres de Calais, où, aux portes de la ville, un gigantesque camp-village s’est installé, le camp de Grande-Synthe, ville jouxtant Dunkerque, accueille déplorablement des migrants. Ce camps là est véritablement dans la ville, entre un quartier résidentiel, un Décathlon et un terrain de foot. Y vivent dans un bosquet ceux que l‘on pourrait appeler les maudits de l’Europe. Ils sont entre 2000 et 2500, hommes, femmes et enfants, kurdes irakiens pour la plupart. Dans un camp où les passeurs font la loi.

Grande-Synthe 4

La Jungle de Calais est une jungle 4 étoiles si on la compare à celle de Grande-Synthe. Des centaines de tentes sont installées sur ce terrain marécageux. La boue est omniprésente. Les tentes s’enfoncent, tout comme les hommes. On y installe parfois à l’intérieur, avec ingéniosité, de petits poêles avec cheminées. Mais cela n’empêche pas le froid de l’hiver nordiste de pénétrer dans ces foyers. Ici, une famille de 5 personnes se partage une tente Quechua de 5 m2, installée dans la boue en plein hiver. À quelques mètres, 6 300 m² sont dédiés à la vente de tentes, réchauds, pulls et autres sacs de couchage de la marque Décathlon.

Autours, un paysage de putréfaction. Des ordures de tous les côtés, quelques odeurs repoussantes, des semblants de refuges faits de bric et de broc sont laissés à l’abandon. La gale, la rougeole et les rats la nuit traînent dans les allées.

Et puis, au milieu de ce paysage presque apocalyptique, des enfants. Ils jouent. Certains, pieds nus, vont mendier des chaussures sur le parking de Décathlon. Les leurs ont été engouffrées par la boue. Ou bien furent-elles perdues lors d’une course poursuite avec les douanes, pendant une tentative d’infiltration dans un camion à proximité du tunnel sous la Manche.

Grande-Synthe 3

Sur l’allée principale, près des lavabos, des douches et des rares toilettes du camp (20), un endroit attire l’œil : la zone de charge des portables. Un amas d’hommes s’y entasse à longueur de journée. L’endroit est stratégique : en face des douches gérés par MSF, de la distribution de repas et de l’entrée principale contrôlée par les CRS. Bref, de quoi garder un œil sur la vie du camp.

C’est de là que les passeurs opèrent. Ils épient, contrôlent chaque nouveau venu. Bien habillé, le regard noir, leur anglais quasi courant les rend suspects.

Le climat est tendu ici. On est loin de la vie villageoise de la jungle calaisienne. Les passeurs de la jungle de Grande-Synthe règnent en lions. Ils contrôlent tout. L’accès aux douches mises à disposition par la mairie et théoriquement contrôlées seulement par MSF. L’accès à la zone de charge des portables. Dans le milieu bénévole, on dit même que ces passeurs monnayent les emplacements sur le camp et le droit de s’approvisionner lors des distributions de repas des associations. Chaque service offert gratuitement par les associations ou les volontaires indépendants français et anglais serait en fait payant pour les migrants.

Grande-Synthe 1

« Mon frère qui était Peshmerga a été tué par Daesh, mon père et ma mère aussi. Les seuls membres de ma famille restants, je ne peux pas les contacter car je ne peux pas charger mon téléphone ici. Je ne peux pas non plus aller à la douche, ça fait deux mois que je ne me suis pas lavé. »

C’est un jeune Kurde de vingt-deux ans qui s’exprime. Installés à l’écart du camp mais pourtant à quelques centaines de mètres des douches, lui et ses deux amis sont originaires du Kurdistan irakien. Ils tentent sans relâche, 6 nuits par semaine, de passer en Angleterre via Calais. Sans prononcer le mot de passeur, ils font comprendre que certains les empêchent de bénéficier des douches et chargeurs.

Les passeurs sont devenus les gendarmes, les administrateurs de ce camp. Possédant des armes mais également l’avenir des migrants, ils sont respectés sur le camp et peuvent tout se permettre. Dans la longue file d’attente devant les douches, il n’est pas rare de voir un homme remonter la file sans gène. Quand un bénévole lui fait la remarque, les autres insistent pour qu’il passe avant eux. Parfois même, les migrants lui retirent sa veste pour que Monsieur soit débarrassé.

Ces hommes vivent comme des Rois. Ils habitent les plus belles tentes. Pour certains, de superbes tipis, don d’associations belges ; des tentes volées à des familles pour d’autres. Comme celle de cette femme veuve, mère de quatre enfants. Elle se retrouva un soir sans abris pour la nuit, littéralement mise à la porte de son « chez elle » par ces hommes profitant de la misère des autres. Ils vont jusqu’à faire payer 9000 euros pour un passage en Angleterre dans la cabine d’un poids-lourd dit-on.

Grande-Synthe 5

Des vautours.  Sans scrupule. Mais qui sont-ils ? Il est difficile de le savoir. Il semblerait qu’ils soient Kurdes ici à Grande-Synthe. Eux-mêmes migrants ou bien des « professionnels » appartenant à la mafia. Ils appartiendraient à des réseaux internationaux de criminalité et seraient dispatchés de la Libye à la France en passant par la Turquie et la Grèce, contrôlant ainsi le trajet entier du migrant type. Un commerce juteux a vu le jour avec les migrations récentes, faisant du trafic d’êtres humains le troisième trafic mondial.

Sur le camp de Grande-Synthe, pas de présentation, pourtant ils se font entendre. Des coups de feu. Un règlement de compte. Le lendemain, une descente de CRS dans le camp comme celles des 11 et 19 février derniers.

Sur ces 20 hectares du territoire français, les passeurs ont la main mise. Une portion de la France laissée à leurs mains malfaisantes. Voilà ce qui arrive quand l’État ne remplit pas ses fonctions régaliennes dont la justice, la police, l’ordre public et la sécurité. Voilà une défaillance de l’Etat. Des Hommes entassés, dans des situations sanitaires déplorables, sous l’autorité, non pas de l’État français mais de l’État mafieux.

Heureusement, pour les migrants de Grande-Synthe, un nouveau camp les accueillera en mars. Financé en majorité par MSF et composé de 500 tentes, il ne s’agit pas d’un camp d’État. « Il y aura des toilettes et des douches en nombre suffisant, les conditions seront plus humaines et décentes » indique MSF. Il faut espérer que ce nouveau camp sera mieux géré et contrôlé, à défaut de l’Etat, par les associations. Ainsi, on peut espérer que les lions perdent du terrain et laissent les migrants rêver un peu, du Royaume-Uni…

Aucun nom et prénom n’a été indiqué afin de respecter l’identité des personnes interviewées.


Crédits photo : Marie-Lou Vezon

Pour d’autres témoignages à propos de la crise migratoire, retrouvez notre série sur Calais:
Calais par Constance (1/3) : De l’organisation d’une jungle

Calais par Constance (2/3) : Des humains dans la jungle

Calais par Constance (3/3) : C’est arrivé près de chez vous


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Marie-Lou Vezon




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