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Des réfugiés et des Allemands (2/4) : Madame « Jeunes réfugiés »

Des réfugiés et des Allemands (2/4) : Madame « Jeunes réfugiés »

On pensait qu’il serait bien difficile de dresser le portrait d’Heidemarie Rose. Qu’il faudrait beaucoup de persuasion pour la convaincre de se prêter à l’exercice, tant sa modestie naturelle et son devoir de réserve de fonctionnaire la retiennent de se mettre en avant. Finalement, la directrice du département « Jeunes & Familles » des Affaires Sociales de la ville-Etat de Brême se prête assez facilement à l’exercice. Héritage, sûrement, de son passé soixanthuitard ?

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Qu’ils soient afghans, syriens, somaliens, guinéens ou marocains, Heidemarie Rose a en charge l’accueil des 2200 réfugiés mineurs isolés qu’accueille Brême. Soit trouver des solutions d’hébergement, de scolarisation, des cours de langue pour ces jeunes – 94% de garçons, 6% de filles -arrivés et enregistrés comme non-accompagnés dans la ville hanséatique. De réunions à Berlin, pour coordonner au niveau fédéral le dispositif, à des rendez-vous avec des citoyens proposant de leur temps ou de leur argent pour aider la ville, la madame « Jeunes Réfugiés » de Brême fait en sorte que sa ville soit à la hauteur de la réputation qu’elle a auprès des réfugiés. La plupart des demandeurs d’asile plébiscitent les grandes villes du nord-ouest de l’Allemagne – Francfort, Hambourg et Brême en premier lieu. Des villes où se trouve déjà une communauté importante parlant leur langue, et dans lesquelles ils bénéficient donc d’un réseau social important, ainsi que de facilités d’adaptation.

Le premier qualificatif qui vient à un de ses jeunes collègues pour la décrire est « cool ». Et il faut reconnaître que, quand elle raconte, avec humour, la détresse de Thomas de Mazière (ministre de l’Intérieur) au début de la crise migratoire, et l’impréparation palpable des services fédéraux, il y a de quoi sourire. Mais Heide n’a toutefois pas beaucoup ri ces derniers mois. Celle qui n’est pas du genre à se plaindre explique ainsi, à demi-mot, sa fatigue physique, psychique, après des semaines de 70 heures. Il lui a notamment fallu répondre aux controverses. Comme celle qui a enflammé la ville de 550.000 habitants, il y a quelques mois, autour de l’hébergement des réfugiés dans des gymnases scolaires réquisitionnés par la ville. Doit-on privilégier la solidarité vis-à-vis des migrants, au détriment de la bonne santé physique des enfants ? « Une controverse très intéressante, sur le plan éthique » nous confesse Heide, la citoyenne, dans un anglais impeccable. Mais qui a tout de même bien préoccupé l’esprit d’Heide, la fonctionnaire, obligée de rassurer les familles : au bout d’un an, ces gymnases ne seront plus utilisés comme centre d’hébergement d’urgence, des infrastructures alternatives seront trouvées pour les écoliers.

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Heide nous montre le rapport de la Fondation Jacobs, qui lui a décerné en 2010 son prix annuel pour son projet visant à améliorer l’insertion à Brême de jeunes femmes d’origine étrangère.

« C’est aussi quelqu’un de très politique » assure un de ses jeunes collègues. Politique ? On ne la voyait pourtant franchement pas dans les petites magouilles tacticiennes. « Non, quelqu’un qui aime le débat, la contradiction, qui s’intéresse aux questions de société. Vous savez, elle a un parcours atypique », renchérit cette même personne. Nous y voilà, les années lycéennes et étudiantes de Heide. Car comprendre l’engagement de cette femme sans le prisme de Mai 68, ce serait occulter les motivations inconscientes d’une partie non négligeable de la population. Un mouvement en effet, qui, bien que moins médiatisé qu’en France, a durablement marqué des générations d’Allemands, et qui a donné outre-Rhin une impulsion notable au mouvement féministe.

Portrait de la spartakiste Rosa Luxembourg, citée par Heide comme un des influences de sa jeunesse.

Retour à Wertheim, bourgade de 25.000 habitants dans le Bade-Wurtemberg, où Heide naît en 1952 de parents officiants dans l’industrie manufacturière du verre. Dans cette contrée rurale, où l’Eglise encadre la vie sociale, Heide s’ennuit. Elle découvre la littérature par l’intermédiaire d’un pasteur, le père de sa meilleure amie. Mais c’est l’entrée au Gymnasium, le lycée, qui va changer sa vie. On est alors en 1961, le mouvement soixhantuitard bat son plein en Allemagne. Heide participe aux cours du soir organisés par les étudiants maoïstes de l’université de Heidelberg, découvre les écrits de Marx, Rosa Luxembourg, Louis Althusser, ainsi que ceux des penseurs néo-marxistes de l’école de Francfort. Puis à 18 ans, forte de cet héritage, c’est le départ pour l’université de Gießen, du côté de Francfort. La libération tant attendue. Heide s’inscrit en sciences de l’éducation, non pas pour devenir prof, mais pour découvrir des pédagogies, des manières de faire alternatives. Elle lit beaucoup, gravite autour des cercles communistes, sans en être une membre active. Puis part pour les Etats-Unis, pour suivre un amour de jeunesse et y réaliser un Master.

Dans l’Oregon, elle se trouve aussi au cœur de mouvements sociaux d’ampleur. Le mouvement de libération des femmes, évidemment, mais aussi celui, moins connu, des handicapés, qui, en dépassant les clivages entre groupes (sourds, aveugles) et fort de l’arrivée des vétérans de la guerre du Vietnam, prend de l’ampleur et aboutit à rendre publique l’expérience de vie des handicapés. Un mouvement qui résonnera chez Heide, laquelle décidera de réaliser son mémoire sur l’amélioration des conditions de vie des personnes handicapées dans le cadre extra-scolaire, participant ainsi à l’émergence des disability studies.

Ce n’est qu’en 1985 que, poussée par des anciens amis qui l’urgent de revenir, arguant que l’Allemagne a besoin de ses compétences, que Heide se décide à revenir dans son « Heimat » (pays d’origine). Elle y donne quelques cours à l’université de Brême, travaille un temps pour les écoles détenues par l’Eglise réformée de Brême puis rejoint les Affaires Sociales de la ville, où elle travaille sous la direction de sénateurs SPD (centre-gauche) ou Verts, deux partis qui se partagent, seul ou en coalition, mais sans interruption depuis 1945, le pouvoir dans la ville-Etat.

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Sur les quais de la Weser, une auberge de jeunesse (bâtiment à jaune) dans laquelle Heide a fait héberger des réfugiés mineurs, au plus fort de la crise.

Lorsqu’on interroge discrètement les collègues d’Heide, difficile de trouver une quelconque remarque négative. On loue une personne qualifiée « d’agréable, de calme, d’équilibrée, de discrète ». Un brin de raillerie arrive toutefois, quand on évoque le quartier bourgeois de la ville dans lequel elle habite. Pas bien son genre en effet, cette ambiance « Rotary Club » qui effleure lorsque l’on se promène dans les rues tranquilles jouxtant le Bürger Park, au nord de la Weser.

C’est qu’Heide, qui se dit agnostique sans pour autant le revendiquer, a épousé en second mariage un pasteur réformé d’une famille bourgeoise, dans laquelle on a plus tendance à voter CDU (chrétiens-démocrates) que Die Grüne (les Verts). Un drôle de mélange, peut-être, qui ne fait pour autant pas oublier à Heide ses origines et la culture qui l’a influencée. On allait en effet oublier, mais la succession semble bien assurée. Sa fille de 22 ans, étudiante en économie et sciences politiques à Berlin, est engagée dans l’extrême-gauche interventionniste allemande, au sein d’un mouvement qui revendique « la démocratie sans le capitalisme », la fin des politiques de rigueur de la Commission européenne. Celle-ci s’enquiert auprès de son interlocuteur français de savoir comment se passe actuellement « la grève générale en France ».

Texte et photos Nicolas El Haïk-Wagner  

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