Salut ! Salut !

Des réfugiés et des Allemands (3/4) : La complexe intégration

International / Récents / Société / 27 juillet 2016

Des éclats de voix et des rires accueillent le visiteur dans le centre de la « Reisende Werkschule », à Brême. C’est que le match de babyfoot disputé entre Mamadou et Jonas est particulièrement serré. Aux manettes des joueurs bleus, Mamadou, 18 ans, est un réfugié malien arrivé il y a 18 mois en Allemagne. Du côté des joueurs rouges se trouve Jonas, un des huit animateurs-pédagogues de ce foyer, qui occupe les locaux d’une ancienne caserne de police.

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La salle à manger du foyer d’accueil « Reisende Werkschule », tapissée d’oeuvres réalisées par les jeunes réfugiés.

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La résidence héberge depuis 2014 seize réfugiés mineurs, les aidant à se reconstruire, personnellement, psychologiquement, socialement et à « apprendre à vivre la vie », pour reprendre le slogan allemand « Das Leben leben lernen » de la fondation.

Dans la petite chambre qu’il occupe, au premier étage de ce sobre bâtiment qui abritait autrefois une caserne de police, Mamadou est très fier de nous présenter sa grosse caisse, offerte par un citoyen du coin. Cela faisait bien longtemps que le jeune homme n’avait pas pu s’adonner à sa passion, lui qui a traversé la Guinée, le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc, avant d’emprunter une embarcation de fortune affrétée par des passeurs, en direction de Gibraltar. « C’est en Espagne que j’ai dû le plus courir, pour échapper aux policiers et garde-frontières » raconte le jeune homme, qui, sans avoir de destination précise en tête et à force de trajets clandestins sous des camions, est arrivé en Allemagne.

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La salle de jeux du foyer, aux couleurs de l’Afrique.

Quand on lui demande pourquoi, étant francophone, il n’a pas voulu s’installer en France, le lycéen répond du tac-au-tac. « Dans le pays de Marine Le Pen ? Jamais ! ». Citant pêle-mêle le Front National, les récents attentats de Paris et Nice, le camp de Calais, Mamadou affirme n’avoir jamais envisagé de demander l’asile en France. « J’ai vu récemment des vidéos, où des jeunes d’origine immigrée, qui ont obtenu la nationalité française, disent aux réfugiés de partir. C’est dégueulasse, je ne veux pas de cette vie-là », ajoute-t-il, désabusé.

Pourtant, à l’entendre, s’intégrer dans la société allemande n’est pas chose aisée. A cause du racisme, tout d’abord, dont le jeune homme a déjà été victime à plusieurs reprises, sans avoir réellement compris sur le coup le sens des insultes. Mais plus largement du fait des profondes différences socio-culturelles, qu’il a du mal à comprendre. « Tout est compliqué » répète à l’envie le jeune Malien, qui aimerait poursuivre des études d’électromécanique en Allemagne, avant, peut-être, de retourner dans son pays d’origine.

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Jouxtant le Bürger Park, une ancienne caserne de police a été réhabilitée en 2014 pour accueillir ces seize jeunes réfugiés.

« Les jeunes ont énormément de mal à comprendre les règles, les normes qui régissent la société allemande » nous confirme Stephanie Seeber. Cette jeune femme au sourire chaleureux dirige l’équipe pédagogique de ce centre, où les jeunes sont hébergés, suivis, et où leur sont souvent proposées des activités, sportives notamment. Une autre façon pour ces seize jeunes, d’origine syrienne, gambienne, érythréenne ou algérienne, tous de confession musulmane, de retrouver un brin de normalité. Au risque de les exaspérer quand Frau Seeber, « Steffie » pour ses collègues, leur demande d’être rentrés pour 22h, s’ils ont cours le lendemain. « Ce sont des jeunes comme les autres », ajoute-t-elle, « mais ils sont plus vulnérables ». De par leur expérience, souvent traumatique, mais aussi de par leur profil, qui en fait des proies faciles pour les trafiquants de drogue, qui leur proposent des jobs attractifs de dealer.

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Stephanie Seeber, la directrice pédagogique de ce centre, accompagnée d’un de ses collègues.

Avec ses trente-cinq ans d’expérience en matière d’accompagnement de jeunes marginalisés, combinant des problèmes familiaux, scolaires et sociaux, la fondation « Reisende Werkschule » était bien armée pour entreprendre ce projet innovant, soutenu financièrement par le Land de Brême – la prise en charge de ces jeunes coûte autour de 200€ par jour et par jeune, une somme entièrement financée par la ville-Etat. Les professionnels ont toutefois dû s’adapter aux spécificités que requiert la prise en charge de jeunes réfugiés. La nécessité d’une équipe polyglotte est par exemple très vite apparue évidente. L’arabe, le perse, le français sont ainsi parlés par les éducateurs, psychologues et personnels d’entretien qui constituent l’équipe. Plus largement, ces derniers ont dû travailler sur la notion de confiance. Pour Frau Seeber, il s’agit en effet de la différence majeure entre ces jeunes réfugiés et le public habituel de la structure : les jeunes réfugiés sont bien plus craintifs, méfiants, voire défiants de tout ce qui peut leur être proposé. Leur proposer un suivi  des plus personnalisés, tant personnel que psychologique, permet ainsi de lever progressivement le discrédit.

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Dans le quartier du foyer d’accueil, le projet a été très positivement reçu, après nombre de réunions publiques entre le Conseil de quartier et les services municipaux.

Dans le quartier tranquille, jouxtant un vaste parc public, où se trouve le centre, l’accueil du projet, réalisé en concertation avec le conseil du quartier, a été très positif. Quelques habitants se sont certes un peu indignés que ce centre, financé par des fonds publics, se plie aux exigences religieuses des réfugiés – la quasi-totalité d’entre eux a en effet suivi le Ramadan, ces dernières semaines. Mais nombre de riverains sont venus proposer leur aide, financière, matérielle, humaine. Ainsi, une fois par semaine, des familles ou couples brêmois prennent en charge pour une après-midi un jeune réfugié, endossant ainsi un rôle de parrain-marraine, pour ces jeunes qui n’ont pour certains plus aucun contact avec leur famille.

Se sentent-ils pour autant réellement intégrés, ces jeunes ? Et le souhaitent-ils, d’ailleurs ? Pas vraiment. Mamadou nous répète que s’intégrer n’est pas son objectif, et que ses camarades allemands ne l’y aident pas. « Puisqu’ils ne nous adressent jamais la parole, on apprend à prendre ses distances » explique-t-il, sans défaitisme. « La clé de l’intégration, c’est la langue » assure-t-on à la direction des Affaires Sociales, où l’on nous rappelle que des cours de langue intensifs sont offerts à tous les réfugiés et que les principaux défis actuels sont « le placement de tous les réfugiés dans des logements durables présentant une certaine mixité sociale, ainsi que la scolarisation des plus jeunes ». L’intégration, ainsi que l’accompagnement vers l’emploi, viendront après.

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Une ambiance multiculturelle règne au foyer d’accueil de la « Reisende Werkschule », où cohabitent des jeunes réfugiés syriens, afghans, maliens, camerounais, Sierra-Léonais, gambiens et algériens.

Des mesures, comme la levée de la priorité à l’emploi en faveur des Allemands ou citoyens européens sur un poste, ou la création de 100.000 emplois d’utilité publique à destination des réfugiés, sont toutefois en train d’être passées au niveau fédéral. L’optimisme est donc de rigueur, d’autant plus que des statistiques récentes – 30.000 réfugiés auraient trouvé un emploi depuis le début de la crise, et cette vague d’arrivée aurait elle-même créé des dizaines de milliers d’emplois – sont venus conforter la position de l’exécutif allemand.

Pas de peur donc, ou presque. Si l’attentat dans un train régional en Bavière, commis la semaine dernière, par un jeune demandeur d’asile afghan âgé de 17 ans, ne semble guère avoir eu d’impact, tout du moins à court-terme, sur l’opinion publique, le traumatisme de Cologne reste bien présent. Les agressions sexuelles perpétrées à Cologne, ainsi que dans douze des seize Länder allemands, lors de la Saint-Sylvestre, par des hommes d’origine nord-africaine ou arabe notamment, ont en effet beaucoup choqué. « Une partie de la population allemande continue de faire un parallèle malheureux entre ces agresseurs et les réfugiés dans leur ensemble », nous confie un employé des services sociaux de Brême, sous couvert de l’anonymat, signe que le sujet reste sensible. Et les récents évènements – fusillade à Münich, attentat-suicide à Ansbach commis par un jeune syrien et revendiqué par Daesh – ne risquent pas d’arranger la chose.

Intégration 7

Le Bürgerpark, vaste parc public de plus de 200 hectares, jouxte le foyer d’accueil de la « Reisende Werkschule »


Texte et photos Nicolas El Haïk-Wagner  






Nicolas El Haïk-Wagner




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