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Des réfugiés et des allemands (4/4) : vers la fin de l’exceptionnalisme allemand ?

International / Récents / Société / 3 août 2016

« A quand une Angela Merkel française ? » s’interrogeaient nombre de médias et de responsables politiques, au plus fort de la crise des réfugiés. Une façon de souligner la faiblesse de la réponse française à cette arrivée sans précédent d’hommes et de femmes meurtris par la guerre et par la misère. « L’Europe passe à côté de l’Histoire » et « un seul pays a sauvé l’honneur, l’Allemagne » considérait ainsi Le Monde, le 31 décembre 2015, dans un éditorial. Une position pas vraiment partagée outre-Rhin, où l’on a pourtant accueilli 80% des réfugiés arrivés dans l’Union européenne en 2015.

Des multiples interlocuteurs rencontrés à Brême, rares sont ceux à critiquer ouvertement la politique française vis-à-vis des réfugiés. « Chacun doit faire de son mieux, avec humanisme » est la réponse la plus souvent entendue. D’autant qu’après un bref exposé du contexte français – la pression exercée par la droite et par le Front National sur la question, les jeux déjà ouverts pour 2017, les récents attentats et les amalgames parfois opérées entre terrorisme et immigration… -, les citoyens allemands apparaissent compréhensifs, voire soutiennent la position de l’exécutif français.

Les chiffres parlent pourtant d’eux-mêmes : quand l’Allemagne a accueilli l’an dernier plus d’1,3 million de réfugiés, la France s’est dite prête à en prendre en charge 30.000. Comment expliquer, dès lors, cet élan de solidarité allemand ?

La bonne santé économique du pays – taux de chômage en-dessous des 5%, excédent commercial, croissance de 1.5% en 2015 – y est, évidemment, pour beaucoup, dans un pays qui conserve un secteur industriel fort, où la demande de « Gastarbeiter » (travailleurs étrangers) est constante. Le faible taux de natalité, conduisant à une société vieillissante, est aussi un argument de poids, auquel l’opinion est réceptive. « Les Allemands sont très rationnels, et voient cet accueil comme un investissement pour le futur » nous explique-t-on à la direction des Affaires sociales. Un pragmatisme qui pousse les Allemands, pourtant partisans d’une certaine orthodoxie budgétaire, à investir des sommes conséquentes – le budget fédéral rectificatif prévoyait plus de 5 milliards d’euros de dépenses supplémentaires en 2015 pour faire face à l’afflux de réfugiés. « Les Allemands veulent éviter la constitution de « Moleenbeek bis » et ne veulent pas commettre les mêmes erreurs qu’au moment de l’afflux des réfugiés turcs » explique un employé des services municipaux.

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"L'ex-aéroport de Berlin Tempelhof, utilisé pour le pont aérien pendant le blocus de 1948, abrite des logements temporaires pour 7000 réfugiés, dans le cadre d'un vaste projet de réurbanisation de cette friche industrielle.

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L’ex-aéroport de Berlin Tempelhof, utilisé pour le pont aérien pendant le blocus de 1948, abrite des logements temporaires pour 7000 réfugiés, dans le cadre d’un vaste projet de réurbanisation de cette friche industrielle.

Mais cette « Willkommenskultur » (culture de l’accueil) participe également d’un désir plus ou moins conscient de redéfinir l’identité allemande. « Il y a une volonté de prouver que l’identité allemande ne se résume pas à son modèle économique », dans un pays par ailleurs toujours traumatisé par son passé, explique le sociologue Thomas Faist. « Les enfants de l’après-guerre que nous sommes n’ont jamais pu se déclarer fiers d’être allemands » confirment Tobias et Monika, deux Brêmois quinquagénaires, dont les parents ont officié dans l’armée allemande. Les médias allemands ont joué un rôle important dans ce processus, insistant sur la chance que représentait pour le pays cette arrivée de migrants, mais aussi comparant cette crise à la réunification de l’Allemagne, lors de laquelle des dizaines de milliers d’Allemands de l’Est débarquèrent dans les villes aisées de l’Ouest. « La réunification est un symbole positif pour les Allemands qui le perçoivent comme un exemple d’intégration réussie, ils veulent inscrire la situation actuelle dans la même dynamique » souligne Dietrich Thränhardt, spécialiste des phénomènes migratoires et professeur à l’Université de Münster.

Au niveau politique, la situation n’a toutefois pas été tout de suite comme très flatteuse pour le pays. Loin des images idylliques d’habitants apportant généreusement habits et nourriture aux réfugiés dans les gares, qui ont fait le tour du monde, le début de la crise a été vu comme une faillite de l’Etat central. « Si les hommes politiques allemands ont réussi à tirer un profit médiatique au niveau mondial, ces arrivées massives non contrôlées ont généré une crise majeure dans l’administration. Sans la société civile, sans l’ensemble des associations qui ont tout de suite pris la main, on frôlait la catastrophe ! » explique Heidemarie Rose, la directrice du département « Jeunes & Familles » des Affaires Sociales de la ville-Etat de Brême.

Johanna Jastram, étudiante en sciences politiques à Berlin s’amuse également de cette soi-disant fierté retrouvée. « Les Allemands ont été plus fiers de gagner la Coupe du Monde de football en 2010 que d’avoir accueilli un million de réfugiés » explique en rigolant cette jeune fille au visage pétillant.

Les Allemands ont été plus fiers de gagner la Coupe du Monde de football en 2010 que d’avoir accueilli un million de réfugiés » considère Johanna Jastram, étudiante en sciences politiques à Berlin

Les Allemands ont été plus fiers de gagner la Coupe du Monde de football en 2010 que d’avoir accueilli un million de réfugiés » considère Johanna Jastram, étudiante en sciences politiques à Berlin

Cette fierté retrouvée passée, les Allemands oscillent aujourd’hui entre incertitude pour le présent et inquiétude pour l’avenir. Si la majeure partie des Allemands continue de soutenir la politique migratoire d’Angela Merkel, un doute s’est installé. 61% d’entre eux estimaient que la présence des réfugiés accroît la possibilité d’une attaque terroriste en Allemagne, selon une étude du Pew Research Center paru mi-juillet, avant la vague d’attentats en Bavière. La peur des amalgames, entre réfugiés ou immigrés et terroristes, devient de plus en plus prégnante. Kella, une Algérienne installé à Brême depuis plusieurs années explique ainsi ne pas avoir dormi pendant deux jours, après les trois attaques perpétrés en Bavière par des réfugiés afghan et syriens. « J’ai à chaque fois espéré que ce ne soit pas un Algérien, par peur d’une stigmatisation de ma communauté » raconte cette mère de deux enfants, qui explique dans ce contexte ressentir une certaine gêne d’être étrangère, notamment dans ses rapports quotidiens avec ses collègues allemands.

« Plus que des attentats, c’est de la société allemande que j’ai peur » confie Neils, étudiant en Master de sociologie de l’Union européenne à Berlin. Pour lui, la récente vague d’attentats, si elle a créé une certaine stupeur au sein de la société allemande, n’aura pas un gros impact sur l’opinion publique. « Le fait que les auteurs des attaques aient un profil psychologique assez trouble, qu’ils apparaissent comme des loups solitaires plus que comme des soldats envoyés par Daesh, ainsi que le relativement faible bilan humain de ces attentats ont minoré leur impact » analyse-t-il, ajoutant que ces attaques ont été peut-être couvertes de façon moins anxiolytique par les médias. Ces derniers ont en effet été très décriés après leur traitement de la fusillade de Münich, durant laquelle des journaux considérés comme sérieux ont relayé des rumeurs ou informations non véridiques.

Il n’empêche, ces récents attentats et la complexe intégration des réfugiés désorientent la classe politique, alors que 2017 sera aussi une année d’élections en Allemagne. Face à la droite eurosceptique et xénophobe de l’Afd (Alternative pour l’Allemagne) qui a le vent en poupe, les partis traditionnels n’arrivent pas à trouver de riposte. Le nouveau discours de Die Linke, en particulier, laisse les jeunes pantois. Depuis son échec aux élections régionales de mars 2016, et alors que l’AfD a de grandes chances d’entrer au Bundestag l’an prochain, le parti de la gauche radicale a adopté une rhétorique xénophobe, nationaliste, se faisant le porte-voix des critiques de l’Afd sur la politique migratoire d’Angela Merkel. « Les événements de ces derniers jours montrent que l’entrée et l’intégration d’un grand nombre de réfugiés et de migrants provoque de nombreux problèmes » a ainsi estimé Sarah Wagenknecht, une député du parti, après les attentats, appelant à un renforcement des contrôles. Une position qui inquiète la jeunesse berlinoise, mais qui est de plus en plus partagée dans les classes populaires des Länder de l’ex-RDA.

Texte et photos Nicolas El Haïk-Wagner

Image de couverture : http://www.rhein-zeitung.de/bilder/bilder-nachrichten_galerie,-hungerstreik-fluechtlinge-protestieren-am-brandenburger-tor-_mediagalid,15256.html






Nicolas El Haïk-Wagner




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