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Elections: l’engagement des canards

Médias / Récents / 13 novembre 2016

A quelques jours des résultats des élections américaines, la stupéfaction demeure; le candidat républicain Donald Trump est élu président après une course électorale serrée. Du côté des médias, le combat était pourtant plus que jamais asymétrique. Totalisant quatre maigres soutiens, Donald Trump ne pouvait rivaliser avec sa concurrente, qu’une écrasante majorité de journaux, même de tradition républicaine, présentaient comme la plus qualifiée. Si une telle prise de position des quotidiens américains n’étonne personne outre-Atlantique, elle relève pourtant dans nombreux autres pays d’une pratique peu commune. Associé à un acte en porte-à-faux avec le devoir d’objectivité du journaliste, le comportement des journaux américains interpelle et appelle à questionner la nature et le rôle du média papier.

Question de culture

Dès janvier 2016, les candidats aux primaires démocrates et républicaines ont reçu les soutiens de différents médias. Les uns après les autres, les éditoriaux ont fleuri et les quotidiens américains restés silencieux sur le sujet sont minoritaires. Plus tôt dans l’année les quotidiens britanniques prenaient tour à tour position sur la question du Brexit. Une attitude qui n’a rien de surprenant ; en 2015, ils se prononçaient sur les campagnes électorales, exprimant leur inclination pour le candidat conservateur, comme l’a fait The Economist, ou pour le candidat du Labour party comme The Guardian. En juin dernier, les quotidiens australiens proposaient également leur point de vue en soutenant pour la plupart la candidature de Malcolm Turnbull aux élections fédérales.
La même année, la couverture de la préparation de la primaire de gauche et de celle du parti Les Républicains par les journaux français prête à un constat bien différent : aucun journal n’a fait pour le moment la même démarche. Les médias français – comme allemands, italiens ou chiliens – ont pourtant une tradition partisane et se positionnent de manière patente sur un spectre politique. Mais rares sont ceux à soutenir de manière explicite un candidat politique. Ainsi une rapide comparaison internationale permet-elle de souligner le caractère très anglo-saxon de l’intervention systématique des journaux dans la course électorale.
L’évolution culturelle de la presse papier permet d’expliquer une telle distinction. La presse d’opinion a historiquement eu un espace d’expression plus large dans les pays anglo-saxons. Par ailleurs, l’usage d’une prise de position explicite n’est pas une caractéristique naturelle des médias. La presse papier est en effet la principale concernée par la question des soutiens politiques. Il y a donc indéniablement dans ce débat un facteur historique et culturel prégnant.

Un engagement au calcul incertain

La question se pose pourtant pour toute rédaction, comme elle se l’est posée pour le quotidien Le Monde à l’occasion des élections présidentielles de 2012. A l’époque, l’absence de consensus avait résulté en un éditorial aux inclinations mesurées.

Quelle est la rentabilité d’une prise de position ? Bien que difficile à évaluer, elle semble toute relative au vu d’une étude menée aux Etats-Unis par Pew Research Center Survey révélant que 7 Américains sur 10 considèrent que les engagements des médias n’ont aucun impact. Le soutien des médias n’est par ailleurs en rien une garantie de victoire. Par quatre fois depuis 1972, les bulletins de vote se sont révélés défavorables aux candidats présidentiels pourtant soutenus par une majorité de journaux. 2016 marquera probablement le désaveu le plus marquant.
S’il est une configuration efficace pour un soutien, c’est lorsqu’il est inattendu. La campagne présidentielle de 2016 a révélé des soutiens assez inhabituels, et de nombreux journaux traditionnellement favorables aux candidats républicains ont cette année exprimé leur ralliement au camp démocrate. Ainsi The Cincinnati Enquirer et The Arizona Republic ont rompu une tradition de plus d’un siècle en refusant à Donald Trump leur soutien. Dans ces quelques cas, le soutien médiatique aux candidats peut leur offrir 3 points de pourcentage dans les sondages. L’impact du journal reste cependant difficile à établir car rien ne prouve le lien direct de causalité entre l’éditorial et la popularité du candidat. Finalement, le soutien d’un journal envers un candidat serait avant tout l’occasion de lui donner davantage de visibilité et de redonner de l’élan à un candidat en l’exposant à la lumière médiatique.

Sans surprise, The New York Times a exprimé son soutien pour Hillary Clinton nytimes.com

Sans surprise, The New York Times a exprimé son soutien pour Hillary Clinton
Crédits: nytimes.com

Face à des effets incertains, de nombreux journaux sont réticents à s’engager. Car les risques sont réels. La conséquence la plus immédiate est une baisse des abonnements ; le rédacteur en chef du quotidien américain The Arizona Republic explique ainsi avoir enregistré des centaines de désinscriptions à la suite de son éditorial pro-Clinton paru le 27 septembre. Une conséquence non négligeable dans un monde de la presse déjà en difficulté. Des lettres de mécontentement et même de menaces ont également été reçues par la rédaction ; une pratique somme toute peu surprenante en raison des discours anti-médias proférés par Donald Trump au cours de sa campagne.

Parti pris

La menace principale d’une prise de position est cependant la mise en danger de la réputation et de la perception du travail des journalistes. Certes, l’engagement du journal est éditorial. Il provient communément d’une équipe éditoriale et exécutive, indépendamment de la cellule de rédaction. Comme l’explique Raphaëlle Bacqué, journaliste au Monde : « Si on prend position pour un candidat nommé il me paraît important qu’on rappelle que notre vrai point de vue restera celui du journaliste ». Malgré ces efforts de séparation du contenu journalistique et éditorial, la limite est mince à l’œil du lecteur.
Ainsi, l’éditorialiste du Chicago Sun-Times, un des rares quotidiens américains à s’abstenir de consigne de vote, craint que le lecteur ne soupçonne un « parti pris caché, de la une du journal à ses pages de sport ». Cette menace est prise particulièrement au sérieux à une période où seulement 50% des Français (sondage La Croix/TNS Sofre, janvier 2016) et 32% des Américains (sondage Gallup, septembre 2015) disent avoir confiance en la presse papier ; un chiffre en baisse d’année en année.

Alors que 64% des Français considèrent déjà que les médias sont dépendants des partis politiques et du pouvoir (sondage La Croix/TNS Sofre, janvier 2016), soutenir un candidat, c’est prendre le risque de se voir accusé de connivence avec le milieu politique et de renforcer un sentiment anti-establishment largement répandu. Un sentiment qui s’exprime par ailleurs par les urnes, souligné aux Etats-Unis par l’élection de Donald Trump en tant que candidat républicain ainsi que par le score respectable obtenu par Bernie Sanders aux primaires démocrates. En France également, le Front National, à la popularité croissante, entretient une suspicion envers l’intégrité des médias et des représentants politiques établis. En 2015, à la suite de la publication de deux unes du journal La Voix du Nord intitulées « Pourquoi la victoire du FN nous inquiète », la présidente du parti Marine Le Pen accusait la rédaction du quotidien local de « connivence [avec] les responsables politiques ».

La prise de position d’un journal dans une élection politique peut donc se révéler contre-productive et faire souffrir l’ensemble des médias d’une suspicion du lectorat quant à l’indépendance des journalistes.

« Devoir citoyen »

Malgré ces risques, les rédacteurs des journaux qui s’engagent évoquent un sentiment de « devoir citoyen ». La mission d’informer le lecteur inclut aussi la tâche de l’alerter sur une situation exceptionnelle. Pour les rédacteurs-en-chef de La Voix du Nord, il fut donc légitime – à défaut d’être évident – d’engager le journal lors des élections régionales en 2015. Rappelant l’histoire du quotidien – créé en tant que journal résistant lors de l’Occupation – le directeur de la publication, Gabriel d’Harcourt, définit l’engagement de la rédaction comme « naturel avec l’histoire et les valeurs du journal » et juge qu’il est de la responsabilité du quotidien d’alerter ses lecteurs sur un sentiment partagé par l’équipe éditoriale.
C’est également le sentiment de devoir qui a poussé USA Today à s’engager pour la première fois de son histoire dans une campagne présidentielle. Appelant à ne pas voter pour Donald Trump, le journal a par cet acte inédit souligné la conscience de l’équipe éditoriale face à une situation qu’elle a jugée dangereuse.

La rédaction du Monde en plein débat sur un éventuel soutien en 2012 Crédits: extrait de Les Gens du Monde

La rédaction du Monde en plein débat sur un éventuel soutien en 2012
Crédits: extrait de Les Gens du Monde d’Yves Jeuland, 2014

En définitive, la question de l’engagement des journaux lors des campagnes politiques appelle à questionner et redéfinir le rôle du journal dans la société. C’est là que le débat divise ; pour beaucoup en France, le journal doit « rester observateur », selon les mots de Jean-Michel Marcoul, rédacteur en chef de Nice-Matin. Autant que cela est possible cependant. En effet, par essence, un média ne peut être totalement inoffensif. En sélectionnant les sujets, en formulant les approches et en choisissant les interlocuteurs, un journal modèle et oriente déjà le débat public. Pourquoi donc ne pas assumer ce rôle actif et prendre une position claire dans le débat ?
Par ailleurs, sur le plan politique, les journaux assument tout à fait une orientation partisane. Que Le Figaro se positionne à droite et que The New York Times soit de tendance démocrate n’est un secret pour personne. Serait-il donc « hypocrite » pour reprendre les mots de Josyane Savigneau, journaliste au Monde, de ne pas énoncer clairement au lecteur l’opinion de l’équipe éditoriale ?

Enfin, alors que l’équipe éditoriale se prononce quotidiennement sur un sujet, l’élection semble constituer une exception. Comment l’expliquer ? Peut-être d’une part parce qu’elle constitue le plus important de la vie politique d’un état. Mais, surtout, parce que le vote relève d’un acte et que dans un tel contexte, une prise de position relève d’une consigne. Or comme l’affirme Luc Bronner, aujourd’hui directeur des rédactions du Monde : « C’est pas notre job de dire aux gens ce qu’ils doivent faire ». Ce que confirme Didier Pourquery, directeur adjoint de la rédaction en 2012 : « Là c’est de l’info dont les lecteurs ont besoin pour comparer, pour se faire leur opinion. Ils n’ont pas besoin qu’on leur dise pour qui voter ».

Les élections présidentielles américaines ont révélé l’influence dramatiquement affaiblie des journaux. En élisant le candidat au désaveu médiatique, les citoyens ont fait part d’une méfiance profonde envers des médias qu’ils considèrent dépendants du pouvoir établi. Une telle contre-productivité nourrira nécessairement le débat sur l’engagement des quotidiens dans une campagne politique; un débat qui ressurgira au sein des rédactions de journaux français au cours des prochains mois. A une heure où l’influence de la presse papier est concurrencée par les réseaux sociaux et les comités d’action politique, il convient de redéfinir la nature de la presse et sa relation avec le lecteur. Le débat, dont l’issue laisse deviner l’évolution du journal dans le débat public, reste ouvert.


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Claire Vérove




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