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Elle, présidente (?)

Elle, présidente (?)

Dimanche 7 mai 2017. Second tour des élections présidentielles. 20 h. Marine Le Pen est élue présidente de la République française en l’emportant face à François Hollande avec 50,41 % des voix et une abstention de 37,5 %.

Résultat Présidentielles

Cette image sur nos écrans de télévisions était encore communément qualifiée de peu probable il y a 5 ans. Aujourd’hui, force est de constater la montée en puissance progressive du Front National dans les urnes. En effet, le message populiste de l’extrême droite, teinté de dédiabolisation, trouve de plus en plus d’écho dans un pays peinant à s’extraire d’une crise polymorphe, à la fois sociale, politique, et économique, notamment chez les déçus des partis politiques dits « traditionnels ».

Ainsi, c’est un FN autrefois considéré marginal, qui a pris une place majeure dans le paysage politique français et dont la présence au second tour des présidentielles s’avère une option de plus en plus envisagée par de nombreux observateurs. Les conséquences d’une victoire de Marine Le Pen en 2017 sont ainsi sources de nombreux fantasmes et débats.

S’attaquer à ce sujet, tel est le souhait de François Durpaire, militant et universitaire spécialisé dans les questions d’éducation et de diversité culturelle aux États-Unis et en France. Cette volonté, il la réalise avec La Présidente, récit de politique fiction sur les cent premiers jours de Marine Le Pen à l’Élysée, qui a pris la forme d’une BD. Via l’idée d’un document graphique l’oeuvre est rendue plus accessible, mais également plus explicite, ce grâce au coup de crayon de Farid Boudjellal.

Le message arboré par l’autocollant apposé sur la couverture de l’ouvrage sonne tel un avertissement : « Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas … » : l’auteur affiche d’emblée ses convictions clairement non-similaires à celles du FN.

Pourtant, une telle posture ne dessert pas la bande dessinée qui ne se contente pas d’un traitement qui viserait à la simple polémique. Au contraire, un certain travail d’analyse est visible avec  l’apport d’experts dans des domaines précis (économie, outre-mer, affaires étrangères …) afin de conférer une certaine épaisseur et une réelle crédibilité au travail. À titre d’exemple, Thomas Legrand, éditorialiste sur France Inter, a cherché à anticiper les possibles conséquences politiques de l’élection de Le Pen.

Dès lors, la BD présente plusieurs points forts. Tout d’abord, l’atmosphère s’en dégageant, conséquence des choix artistiques de Boudjellal, est à mettre en lumière. La gravité et le caractère oppressant de moultes situations sont mis en exergue à travers un filtre noir et blanc à travers lequel nulle once de couleur, jamais, ne semble pouvoir jaillir, si ce n’est  peut être le jaune de notre propre rire. En effet, nombreux sont les instants au comique glaçant en raison de leur réalisme, parfois non loin d’être implacable. Les dialogues articulant la passation de pouvoir, ou bien encore la première rencontre de « la Présidente » avec une Merkel fraîchement réélue, prêtent à l’amusement en raison des joutes oratoires dont le lecteur est témoin, mais celles-ci ne sont pas finalement si improbables.

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Au delà de la forme, c’est aussi le fond de l’ouvrage qui est en partie à saluer. L’oeuvre amène donc quelquefois à sourire, mais rapidement c’est sur les terrains de la réflexion qu’elle démontre pouvoir nous entraîner. Pour preuve, les quelques planches illustrant diverses réactions qui suivent la victoire de la candidate FN. Ces dernières se révèlent (tristement ?) comiques. On distingue bon nombre de figures connues, représentantes du spectre politique, pour la plupart incapables de s’élever eux et le débat face à la gravité de la situation, rejetant la faute sur l’autre, « l’adversaire », peinant à assumer leur part de responsabilité. L’usage de ces sempiternelles stratégies langagières, à l’origine d’une désubstantialisation progressive  et d’une perte de crédibilité du discours politique, est pointé du doigt. Ceci n’est pas sans résonance, à une époque où image et communication règnent, quitte à privilégier la vacuité du propos.

La Présidente s’avère ainsi être un récit d’anticipation qui développe certaines hypothèses intéressantes. Sont notamment évoquées les probables et sévères conséquences qu’aurait la politique économique proposée par le FN qui a pour fer de lance la sortie de l’euro. En plus de l’inévitable dégradation du pouvoir d’achat, l’ immense augmentation du montant de la dette privée pour les entreprises françaises se trouvant sous droit étranger (à l’opposé de la dette publique qui se trouve sous droit français) est une conséquence évoquée : salutaire, la dimension privée de la dette globale se trouve parfois vite oubliée dans le traitement de cette question.

Au niveau national, les spéculations sur l’attitude des ex-UMP, récemment auto-renommés « Républicains », qu’on approuve les hypothèses formulées par Durpaire ou non, forcent à se questionner quant aux mutations du paysage public qui seraient provoquées par pareil séisme électoral. De même, les virages serrés envisagés en terme de politique internationale interrogent la cohérence de possibles évolutions de l’ordre géopolitique mondial à court et moyen terme. Les démonstrations sont simples sans être simplistes, et surtout marquantes.

Choix ministres

Enfin, parmi cette liste, non-exhaustive, d’éléments positifs relevés au long de la lecture, un dernier retient particulièrement l’attention. En effet, une partie du développement proposé par DURPAIRE se concentre sur les risques d’instauration progressive par une présidence FN d’une « tyrannie numérique » dont le point d’orgue serait l’application de la mesure d’« état d’urgence ». Les prérogatives de cette dernière mèneraient , à long terme et selon lui à une perte considérable de liberté, touchant alors aux valeurs fondamentales de la France. Il est à noter que l’auteur n’omet pas de mentionner le vote de la loi sur le renseignement par le gouvernement actuel, véritable mesure liberticide, pour construire la logique de son propos.

Cependant la BD est sortie peu avant les attentats de Paris du 13 novembre dernier. Dès lors, cet élément trouve un écho d’autant plus fort quand on constate que le Conseil d’État vient de refuser de suspendre ce même état urgence il y a seulement quelques jours. Le but ici n’est nullement de nier les avantages que peut présenter cet état d’urgence face à la lutte terroriste, néanmoins, force est de constater que sa prolongation finit paradoxalement par entraver la démocratie qu’il se targue de servir  et défendre. Le fait que tout cela se déroule sous un gouvernement se considérant représentant de la gauche républicaine doit nous amener à une prise de conscience et à une mobilisation citoyenne toujours plus poussée.

Évidemment, l’oeuvre n’est pas synonyme de perfection et souffre de quelques points faibles. Par exemple, les seules manifestations populaires représentées en métropole, liées au mécontentement qui rapidement gronde, concernent les droits de l’homme. Même si cette éventualité est plausible, des manifestations motivées par de fortes revendications économiques auraient également pu être représentées tant la dégradation du niveau de vie est un point sur lequel l’auteur insiste.

Celui majeur est sans aucun doute l’intrigue parallèlement développée aux événements qui bouleversent le pays et qui se concentre sur leurs conséquences pour une famille vivant au sein du quartier parisien de Belleville. Cette histoire secondaire n’est pas intrinsèquement mauvaise, mais les personnages, quoique relativement attachants, s’avèrent bien trop caricaturaux et sans épaisseur suffisante. Finalement les passages leur étant consacrés apparaissent davantage créateurs de longueurs que bénéfiques au rythme global de l’ensemble comme en font foi les dialogues entre eux, remarquables de par leur manque de naturel.

Pour conclure, le projet de Durpaire et Boudjellal se montre plutôt novateur dans sa manière de traiter un sujet fréquemment fantasmé mais trop peu souvent examiné sous des traits concrets. L’oeuvre est à prendre pour ce qu’elle est, un récit d’anticipation politique qui fait vivre une expérience intéressante, incitant à la réflexion et à la prise de conscience, mais qui ne se revendique pas comme étant une quelconque étude scientifique et qui ne clame pas non plus avoir valeur de prédiction irréfutable. La fiction paraît même finir par l’emporter dans les dernières pages avec une fin aux rebondissements assez rocambolesques. Cependant celle-ci, même affublée de son caractère romanesque, reste un avertissement contre les dérives auxquelles nous sommes confrontés quand l’extrémisme politique et son discours nauséabond s’immisce dans la démocratie.

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