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Être ou ne pas etre : l’accent pose question

Être ou ne pas etre : l’accent pose question

L’ironie de l’actualité est parfois confondante. Après des années d’inertie où l’on n’entendait plus guère parler d’elle qu’à chaque fois que Jean d’Ormesson sortait un livre au titre de testament ; l’Académie Française a récemment attiré les regards en se plaçant au centre d’un tollé à l’envergure inattendue. Après avoir accueilli parmi ses Sages le mal-aimé Alain Finkielkraut, penseur nostalgique s’il en est ; le club très fermé des gardiens de la langue française voit donc une de ses propositions, formulée en 1990, remise sur le devant de la scène en même temps qu’est discutée sa mise en place concrète dans les salles de classe du pays. Bien évidemment et cela n’aura échappé à personne ; la réforme de l’orthographe déchaîne les passions, de hautes sphères en Twittosphère.

Alors, progressisme nécessaire ou destructrice hérésie ? Avant que Voltaire et Molière ne se retournent dans leurs tombes en craignant pour leurs épitaphes ; Newsyoung met l’accent sur le complot qui, dit-on, voudrait le supprimer du dessus de nos lettres.

La réforme de la discorde

L’Adémie Française, sanctuaire de la langue

En France, c’est bien connu, les choses prennent du temps. La modification des usages orthographiques qui menace aujourd’hui de chômage tous les stylos rouges de correcteurs consciencieux est ainsi la manifestation dans le présent de débats actés voilà plus de 25 ans, quand le Conseil Supérieur de la Langue Française s’était réuni pour convenir d’une série de « rectifications ». D’abord adoubée par l’Académie Française, l’initiative est longtemps restée dans les placards avant de resurgir en ce début d’année 2016, telle une virgule mal placée qui vient mettre toute entière en branle l’harmonie de votre phrase.

Mais alors, qu’est ce qui s’apprête à être généralisé dans les manuels scolaires ? Les réseaux sociaux et les médias se sont fait les relais de raccourcis souvent drôles mais non moins inexacts. Personne ne veut par exemple supprimer l’accent circonflexe de façon systématique. Son usage deviendrait seulement optionnel au-dessus de certains caractères comme le u ou le i ; quand et seulement quand il n’apporte aucune plus-value en termes de compréhension et qu’est exclue toute éventuelle confusion homographique. Pas question donc, quoi que laisse suggérer le titre racoleur au possible du présent article, d’oublier le chapeau chinois qui rend l’être et la bête si particuliers.

Quant à l’ognon posé sur un lit de nénufar, il changerait bien d’apparence, le « i » qu’il embarque n’étant que la résurgence d’un Français lointain, déjà disparue de bien des mots contenant la phonème « -gn- ». Dernier point de la réforme, la suppression de certains traits d’union, rendant le pluriel périlleux des mots composés plus aisé, ferait du porte-monnaie un portemonnaie. Le nombre de mots impactés par ce petit chamboulement des habitudes académiques et intellectuelles est estimé à 4% du dictionnaire ; sachant que la nouvelle orthographe ne viendrait pas remplacer rétroactivement la précédente mais bien proposer une alternative et de nouvelles formes tolérées.

Alors même qu’elle avait jusqu’alors l’aval de l’Académie Française ; la réforme s’est récemment vu reniée par ceux qui l’avaient portée. La secrétaire perpétuelle de l’institution, Hélène Carrère d’Encausse s’est en effet fendue d’une sortie à la forte odeur de rétropédalage, qualifiant la résolution adoptée en 1990 de délire soixante-huitard et prônant l’immobilisme des règles linguistiques. Pourtant ces corrections devraient bien figurer sur les bureaux des instituteurs à la rentrée, quoi qu’en pensent les Sages sous la coupole. Et si s’adonner à l’indignation systématique et béate n’est que l’aveu d’une méconnaissance conservatrice aveugle ; force est de constater qu’une initiative de la sorte ne va pas sans son lot d’aspects indésirables.

De la nécessité d’une langue à évoluer d’elle-même

Bien sûr, le Français, en sa qualité de langue vivante, se doit d’être une matière meuble et souple ; tout le contraire de ce que représente en apparence la rigide Académie. Il a d’ailleurs évolué avec le temps et c’est heureux, au point que l’ordonnance de Villers-Cotterets qui l’avait promulgué langue nationale paraîtrait aujourd’hui absolument illisible après son demi-millénaire d’existence. Souvent la langue a-t-elle d’ailleurs été réformée par décret, comme en 1712 quand « forest » devint « forêt » ou au fil des Encyclopédies des Lumières.

Les moines copistes comptaient parmi les seuls lettrés de leur temps… Et sont à l’origine de plusieurs simplifications.

La situation n’est néanmoins pas tout à fait similaire à celle d’aujourd’hui. Quand un décret royal décide d’opérer une distinction entre U et V, semblables en latin, seule l’infime part d’érudits dans la population est impactée, l’art des lettres étant au XVIe siècle l’apanage exclusif du milieu des élites. C’est d’ailleurs avec cette ambition avouée que le Français s’est construit à ses balbutiements : une langue noble, riche et complexe jusqu’à l’excentrique, destinée à une caste privilégiée bien distinguée des patois du peuple.

Seulement cette langue a-t-elle fini par se faire une place, jusqu’à devenir depuis les débuts de la IIIe République un vecteur d’unité et de cohésion. En même temps que l’école devenue obligatoire, le langage devient commun et l’orthographe, toute pernicieuse et incongrue puisse-t-elle être, pénètre les esprits. D’une langue subie et imposée on passe bien vite à une langue appropriée, qui se meut au fil des différents argots, des fiertés régionales puis des anglicismes, et dont la littérature se fera bientôt l’écho, délaissant de plus en plus le sonnet pour une écriture expérimentale à la syntaxe gauche et à l’orthographe ludique. Depuis le début du XXe siècle, la France sait lire et peut légitimement déposséder le politique de son statut d’amendeur unilatéral des codes et usages linguistiques.

La francophonie rassemble plusieurs conceptions de la langue.

Le risque de réformes de ce type n’est pas l’abêtissement de nos progénitures, comme on a pu le lire un peu partout dans des proses parfois mal orthographiées, toujours mal renseignées. Au contraire et il faut le reconnaître, certaines imperfections de la langue demeurent et convenir de corrections pourrait la rendre plus cohérente et plus facilement maîtrisable. Ce qui est à craindre d’une telle modification, c’est plutôt l’institutionnalisation d’un Français à deux vitesses. Bien sûr, ce n’est déjà pas tout à fait la même langue que l’on entend en campagne et à la ville, pas plus qu’en banlieue et au Québec. Ces montagnes sur l’oscilloscope de la francophonie, nées d’influences différentes, font la richesse d’une oralité en mutation perpétuelle mais aussi plus ou moins socialement valorisée.

Bien excessif évidemment celui qui croirait que c’est une question d’accentuation qui empirera spectaculairement les questions d’intégration à la française. L’importance qu’on fait à l’ognon est un peu surestimée. Pourtant réformer une orthographe que tous les auteurs et penseurs continueront à utiliser en l’état aura tôt fait de faire de l’ancienne norme la langue des lettrés ; laquelle deviendra par la même une opportunité de distinction sociale supplémentaire. Plutôt que la décision politique, rupture arbitraire et potentiellement inégalitaire ; un processus d’évolution au long court du langage, fastidieux mais naturel, sied toujours davantage à ceux qui font vivre la langue de Molière.

On a même ici l’occasion de le dire en latin : parfois, face à la houle de l’obscurantisme, mieux vaut préférer le statu quo.

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Joyeux rédacteur en chef de ce beau monde libre, jeune et conscient.

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