Salut ! Salut !

Gabon 24: chaîne publique ou chaîne d’Etat ?

International / Médias / Récents / 10 août 2016

A quelques jours de la fête nationale du drapeau gabonais, la télévision gabonaise célèbre encore sa nouvelle venue. Née en mai dernier, la jeune chaîne dénommée Gabon 24 fait ses premiers pas sous les yeux attendris de ses géniteurs étatiques. La mission de cette chaîne d’information en continu fait l’écho de l’objectif officiel de toute chaîne de télévision publique dans le monde : offrir aux citoyens un service gratuit et de qualité. Pourtant, les raisons d’un tel usage de l’argent public divisent. La proximité de l’élection présidentielle, qui se tient à la fin du mois, questionne le bien-fondé d’un tel investissement, et le président Ali Bongo se trouve accusé de manipuler l’information. Y a-t-il en effet matière à soupçonner le pouvoir de propagande ?

Télévision et Etat : une problématique mondiale

Le système de télévision mondial est caractérisé par deux types de chaînes : publiques et privées. De nombreux Etats, au mépris de leur appréciation démocratique, sont en effet dotés de canaux audiovisuels de diffusion de l’information rattachés de près ou de loin à l’instance publique. La justification d’une telle qualification trouve son origine dans le mode de financement de la chaîne ; ainsi un média public se nourrit-il logiquement de l’argent de l’Etat, c’est-à-dire collecté auprès de la population au travers de taxes. Ce financement peut se faire de manière directe, comme en Grande-Bretagne, où une redevance substantielle explicitement destinée à la télévision publique est collectée auprès de la population et reversée sans intermédiaire au groupe médiatique. Mais il peut aussi se faire de manière indirecte ; c’est le cas du service public français, dont les fonds sont alloués par le ministère de l’économie et des finances. Dans un tel cas, le budget accordé au média nécessite d’être sans cesse renégocié avec Bercy, envers lequel le lien de dépendance se trouve donc de fait établi. Cette dépendance financière auprès des fonds publics, renforcée en France par la suppression de la publicité le soir dès janvier 2009, ne peut que remettre en question la liberté éditoriale de ces médias publics. France Télévisions ne prétend pas d’ailleurs jouir d’une liberté entière et assume ses devoirs de service public en exposant son cahier des charges, pouvant « être modifié sur décision du gouvernement », ainsi que son cahier d’objectifs et de moyens « instaurant un lien entre les engagements du groupe en matière de contenus et de développement, et le financement auquel s’engage l’État pour leur réalisation ». La télévision publique française ne masque donc pas un lien étroit avec le pouvoir que lui imposent ses besoins économiques.

A cette dépendance financière s’ajoute ce que l’on pourrait appeler « culture médiatique ». En France, le spectre de l’ORTF semble en effet subsister dans l’inconscient collectif, et le pouvoir peine à se défaire du fantasme d’un service de communication contrôlé par l’Etat. Ainsi, des dizaines d’années après la disparition de l’ORTF, gouvernements de droite comme de gauche ont tenté de s’approprier les services de télévision publique. En 1986, les présidents des chaînes publiques étaient licenciés par le pouvoir et remplacés avant la fin de leur mandat. Quatre ans plus tard, le gouvernement, de gauche cette fois, allait à l’encontre de la décision du CSA en invitant à la démission le président d’Antenne 2 et de FR3 fraîchement nommé. Finalement, en 2008, France Télévisions était concernée par une réorganisation totale conduite par la Commission Copé. Avec l’objectif premier mais finalement refusé d’accorder un droit de véto à l’un des deux représentants de l’Etat siégeant au conseil d’administration de France Télévisions, la commission obtint tout de même la nomination du président du groupe France Télévisions par le gouvernement. Une décision controversée car largement critique en termes de liberté éditoriale. Comme l’avance Patrice Duhamel, ancien directeur général chargé des antennes de France Télévisions : « Nicolas Sarkozy semblait considérer Patrick de Carolis [ancien président-directeur général de France Télévisions] comme un ministre de la télévision publique et moi-même, comme un secrétaire d’Etat aux programmes et à l’information » (Le Monde Diplomatique, avril 2012). Le pouvoir français a donc du mal à laisser échapper ses chaînes de télévision, contrairement au pouvoir britannique dont la charte royale statuant sur la nature de la BBC expose l’indépendance de la chaîne « in all matters concerning the content of its output, the times and manner in which this is supplied, and in the management of its affairs ». Une précision inexistante dans les statuts d’autres chaînes publiques telles que France Télévisions. Ainsi la culture politique dans laquelle baigne un média influence-t-elle grandement le degré d’indépendance éditoriale, pourtant souhait légitime dans une démocratie.

France Télévisions, une noble mission évoluant dans des conditions à risques crédits: François Bouchon/Le Figaro

France Télévisions, une noble mission évoluant dans des conditions à risques
crédits: François Bouchon/Le Figaro

Si aucun élément ne permet aujourd’hui d’accuser France Télévisions de servir d’instrument de communication du gouvernement, il convient de considérer à quel point la question de l’indépendance de l’information ne s’applique pas exclusivement aux pays dits « peu démocratiques ». La télévision publique n’est pas par nature un instrument d’influence de l’Etat. Elle a au contraire prouvé son efficacité dans la mise en place d’émissions de qualité et donné aux médias un sens à leur usage. Mais selon son organisation, son mode de financement et la culture environnant le média, le lien de dépendance envers le pouvoir en place peut constituer un risque pour la liberté de l’information qu’il est dangereux d’ignorer. Les médias sont par essence un objet auquel une importance toute particulière est accordée. C’est pourquoi il convient de se pencher sur les particularités de cette nouvelle chaîne gabonaise.

Gabon 24 ou Bongo 24 ?

Lancée en mai 2016, Gabon 24 constitue la chaîne d’informations en continu du groupe public Gabon Télévision. Lors de sa présentation, le ministre de la communication Alain Claude Bilie By Nze lui a souhaité de répondre aux objectifs fixés en proposant « une information traitée, analysée, disséquée et diffusée par les médias de service public nationaux ». L’équipe de Gabon 24 dirigée par Mathieu Koumba entend donc contribuer au développement du service médiatique en Afrique, espérant constituer une alternative aux dépêches AFP et autres agences de presse internationales qui règnent encore aujourd’hui en maîtres. Surtout, ses créateurs ambitionnent d’en faire la source d’information de la population et une fenêtre vers l’actualité du Gabon, mais aussi d’Afrique et du reste du monde au travers de reportages de qualité. L’initiative du président peut donc réellement améliorer les services médiatiques proposés à la population gabonaise, et pourquoi pas même contribuer à l’essor d’un journalisme de qualité plus largement en Afrique.

Une chaîne à financement public constitue en effet un canal sûr pour développer les reportages et investigations qui nécessitent un budget conséquent et appellent à une certaine liberté vis-à-vis des groupes industriels. Une telle assertion est confirmée par des personnalités de la télévision telles que Elise Lucet qui affirme qu’au sein d’une chaîne publique, « on a plus de liberté que dans une chaîne privée ». La journaliste au talent reconnu pour son émission de reportages Cash Investigations diffusée sur France 2 évoque l’absence de pression des directeurs des chaînes publiques françaises et reste convaincue que les moyens et libertés mis au service du journalisme de fond sont impossibles à obtenir au sein d’un groupe cherchant à faire des bénéfices. En effet, dès les premiers documentaires de la jeune chaîne Gabon 24, certains internautes félicitent la qualité des reportages, tant sur le fond que sur la forme.

Pour permettre de bons moyens techniques, le ministre de la communication annonçait un financement mixte pour Gabon 24, déclarant travailler sur « une meilleure articulation du marché de la publicité ». Il est difficile de tirer une quelconque conclusion quant à la dépendance financière de la chaîne tant les indications du ministre sont floues. La jeune chaîne est caractérisée par des moyens économiques encore à l’essai, sans modèle financier définitif et dont il serait abusif d’accuser le fonctionnement. Mais elle demeure pour le moment un produit de la gestion du budget public, dont est responsable le pouvoir en place. Un pouvoir qui ne semble pas porter en haute estime la liberté de presse, à en croire les médias internationaux. Dans son classement mondial de la liberté de la presse, Reporters sans Frontières faisait perdre cette année cinq places au Gabon, qui occupe en conséquence la 100e place. Emprisonnements, censure, procès ; l’ONG accuse le pouvoir gabonais de mépriser totalement la liberté de presse et considère que « la culture d’une presse indépendante n’[y] est pas encore établie » et que « les journalistes qui tentent de faire leur métier de façon équilibrée sont régulièrement ciblés par le gouvernement, les partis politiques ou les hommes d’affaires ». Plus précisément, le gouvernement ne respecterait pas la dépénalisation des délits de presse pourtant acté dans la réforme du code de la communication. Et les critiques de cette censure émanant de journalistes et citoyens sont nombreuses. La situation de la liberté de la presse telle qu’elle est présentée par la presse internationale donnerait ainsi de bonnes raisons de croire que Gabon 24 sera l’outil de communication, voire de propagande, d’un gouvernement hostile à la liberté de la presse.

De bons moyens techniques aux dépens de la liberté éditoriale ? crédits: Gabon Review, ©D.R.

De bons moyens techniques aux dépens de la liberté éditoriale ?
crédits: Gabon Review, ©D.R.

Après plusieurs mois de fonctionnement, Gabon 24 divise ; malgré l’appréciation de certains citoyens de bénéficier d’un nouveau lien avec l’actualité et la politique, nombreux sont les internautes qui critiquent un manque de diversité pour cette chaîne qui se targuait pourtant de « voir le Gabon autrement ». La chaîne constitue en effet le nouveau lieu d’expression des membres du gouvernement qui choisissent Gabon 24 comme le lieu d’interviews exclusives, qui trouvent une diffusion un peu trop fréquente aux yeux de certains Gabonais. Bien qu’elle donne également une voix à l’opposition, on critique la nature des reportages qui y sont consacrés. Ainsi des internautes affirmeraient que « Gabon 24 ne parle pas du meeting de Jean Ping [opposant au gouvernement] à Port-Gentil ou de celui de Guy Nzouba Ndama à Kango » , selon Gabon Review, média en ligne. A l’évocation d’un lien de causalité entre la création de la chaîne et les élections présidentielles le 27 août prochain, le président Ali Bongo répond que ce canal d’informations sera bénéfique à tous les candidats pour obtenir une couverture médiatique. Pourtant, en pratique, la distribution de temps de parole et de reportage est inégalement effectuée tant en termes de quantité que de qualité, et l’on s’accorde largement pour qualifier cette nouvelle chaîne d’outil de communication du gouvernement d’Ali Bongo.

Les accusations qui pèsent sur Gabon 24 concentrent finalement l’enjeu naturel du service public, qui peut tout autant améliorer l’offre médiatique d’un pays qu’en limiter la liberté. Les soupçons, portés spontanément sur le Gabon en raison d’un bilan international critique en termes de liberté de la presse, s’appliquent également à tout pays doté d’un service public au financement directement lié à celui de l’Etat. Peu d’éléments permettent de croire aujourd’hui en la mutation de Gabon 24 en une source d’information libre. Le commencement officiel de la campagne présidentielle permettra de juger de l’apport de la chaîne dans le débat public, mais manquera probablement au rôle qu’elle aurait pu assurer : restaurer une confiance qui semble fragile entre les citoyens, les médias et le pouvoir, tout en assurant un équilibre des rapports de force au sein de cette relation triangulaire.






Claire Vérove




Previous Post

Suicide Squad : Les supervilains ne sont pas ceux que l'on pense

Next Post

Star Trek Sans Limites : retour aux sources et grand spectacle





0 Comment


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


More Story

Suicide Squad : Les supervilains ne sont pas ceux que l'on pense

Dire que le film Suicide Squad était attendu serait un euphémisme. Sorti en mars dernier, Batman v Superman avait profondément...

4 August 2016
UA-37872174-1
Tu aimes cet article ?
Tu aimes cet article ?
N'hésite pas à nous rejoindre sur les réseaux sociaux !
Faceboook
Twitter