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Gilets Jaunes: Quand le peuple se soulève

Gilets Jaunes: Quand le peuple se soulève

1er Décembre 2018.  J’arrive aux abords des Champs-Élysées. Il était midi passé. À la place de la Concorde, plusieurs véhicules de gendarmerie bloquent le passage: il faut contourner largement le secteur. En effet, la plus belle avenue du monde a déjà été fermée pour cause d’affrontements avec la police qui avaient commencés dès 9h du matin. Toutes les rues adjacentes sont barrées. Il faut encore marcher. On aperçoit une rue libre. Ni police ni voitures. Et tout d’un coup, j’entend les premières explosions de pétards et de grenades de désencerclement. Je tombe directement sur un affrontement entre un groupe de gilets jaunes, qui essayait de rejoindre les Champs-Élysées, et la police, loin de plusieurs mètres, qui bloque son accès. Le groupe devient de plus en plus volumineux. Bouteilles de verres, plaques de signalisations, pavés… tout sert de projectiles contre les forces de l’ordre qui répliquent à coup de jets de grenades lacrymogène mais aussi de grenades explosives et de tirs de LBD (lanceurs de balles de défenses, communément appelés « Flashball ») qu’on entend à répétition. Un manifestant est blessé au visage, du sang coule à flot. Des manifestant.e.s ayant des sacs qui contiennent du matériel de secours (appelé.e.s « street medics ») portent secours à ce jeune homme. Tout au long de ce début d’après-midi, la police espère repousser les protestataires qui reviennent à charge et qui se dispersent avant de se regrouper autre part.

Ce fut le début de ma journée, et ça allait s’intensifier. Banques incendiées, barricades dressées, voitures renversées, pavés détachés… J’assistais à une scène insurrectionnelle en plein coeur de Paris.

Mais qui sont les « Gilets Jaunes » ?

Des gilets jaunes bloquent un rond-point à Caen le 18 novembre 2018 (Charly TRIBALLEAU / AFP)

Parti d’un mouvement contre la hausse des taxes sur le carburant, il s’est ensuite étendu à d’autres revendications. Celles-ci sont classées généralement à gauche (hausse des salaires, lutte contre l’évasion fiscale, plus de justice fiscale) mais aussi à droite (lutte contre le « matraquage fiscal », plus de moyens pour la police et l’armée). Ces revendications montrent que le mouvement rassemble tous les bords politiques incluant même les personnes se considérant comme étant « apolitiques ». Les manifestations et mouvements sociaux en général, sont déclenchés par la gauche et l’extrême-gauche (syndicats et organisations). Mais ce mouvement des « Gilets Jaunes » est parti d’une colère populaire unifiée. Et c’est ce qui justifie l’ampleur du mouvement. Les français-es demandent plus de pouvoir, notamment avec la revendication du RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne) qui permettra au peuple de débattre et voter sur une loi, en abroger ou en modifier une et même destituer un président. Mais ils/elles demandent aussi plus de dignité et plus de justice fiscale. En effet, une étude réalisée en mars par le Ministère des Solidarités et de la Santé, montre que les dépenses obligatoires (qui incluent les taxes et impôts) pèsent trois fois plus sur le quart des ménages les plus pauvres que sur le quart des ménages les plus riches: 61% du revenu des premiers se verront absorbés par ces dépenses contre seulement 23% des seconds.

Mais pour permettre tout cela et pour se faire entendre, une journée de blocage a été fixée: le 17 novembre. Mais depuis, c’est tous les jours que les manifestant.e.s font entendre leur voix. Pendant plus d’un mois, des rond-points, des routes et autoroutes ont été partiellement bloqués, permettant de sensibiliser les conducteurs et conductrices. Mais des moyens plus radicaux ont été mis en place: la moitié des radars en France ne fonctionne plus, des centres commerciaux ont été bloqués et des automobilistes ont pu passer aux péages gratuitement.

Violences considérables: Un mouvement radicalisé ?

Des barricades dressées à Paris, le samedi 1er décembre 2018 en marge de l’Acte 3 des gilets jaunes. (François Vantomme)

10 millions d’euros de dégâts ont été causés à Paris, où convergent des manifestant.e.s venu.e.s de la France entière. Au lendemain de chaque manifestation, les médias passent en boucle des images montrant une violence exceptionnelle, qui découle d’une colère, elle aussi, exceptionnelle. Et cette violence divise l’opinion publique. Une partie des français.e.s, condamne les casseur.ses qui ne font que décrédibiliser le mouvement selon eux/elles et se désolidarise des ces dernier.e.s, tout en prônant le pacifisme. Une autre partie, trouve cette colère légitime, comme ce manifestant qui déclare: « Il n’y a pas de révolution sans violence » en donnant pour exemple la crise de Mai 68. On peut constater une révolte de la classe populaire, en plein coeur de quartiers bourgeois parisiens. Cette fureur, accumulée depuis des années, est libérée mais aussi condamnée sans prendre en compte la véritable torture quotidienne, tellement quotidienne, qu’elle devient invisible: la violence d’état, du capitalisme et du libéralisme, comme le dénoncent les personnes désignées comme étant « radicales ».

Malgré les divergences des points de vue concernant cette brutalité, en attendant, c’est elle qui a fait réagir le gouvernement, qui était dans une position ferme au début de la contestation. On est passé de « On maintient le cap » à plusieurs mesures annoncées par le Président de la République dont 4 principales: hausse de 100€ du SMIC, annulation de la hausse de la CSG pour les retraité.e.s qui gagnent moins de 2 000€ par mois, les heures supplémentaires défiscalisées et enfin, un appel aux employeur.se.s à verser une prime de fin d’année.

Au lendemain de ces annonces, peu de français.e.s sont convaincu.e.s: les « Gilets Jaunes » maintiennent le cap et ont appelé à un acte 5 le samedi 15 décembre encore une fois dans la capitale mais aussi partout en France, suivi d’un acte 6 le samedi 22 décembre. En réalité, la hausse du SMIC n’en est pas vraiment une: non supportée par les employeurs.se.s, elle sera financée par l’État et donc par le contribuable. Il s’agit en partie de la hausse de la prime d’activité, déjà annoncée par le gouvernement il y a des mois. Concernant le dispositif de défiscalisation des heures supplémentaires, celui-ci a déjà été mis en place par l’ancien président Nicolas Sarkozy, avant d’être retiré par François Hollande en 2012. En effet, un rapport indiquait un manque à gagner de 4,5 millions d’euros pour l’état mais aussi la baisse des embauches par les entreprises: celles-ci préféraient payer des heures supplémentaires à ses salarié.e.s plutôt que de recruter. Et enfin, la prime de fin d’année est non seulement exceptionnelle mais aussi, facultative. De plus, elle ne concerne pas les fonctionnaires.

Pour un mouvement populaire, une réponse autoritaire

Paris, le 1er décembre (Philippe de Poulpiquet/LP)

Un récent rapport d’Amnesty International met en garde l’Etat français sur la repression. Les affrontements entre forces de l’ordre et manifestant.e.s ont fait plusieurs blessé.e.s des deux côtés: 717 policiers, policières et gendarmes mais aussi pompier.e.s ont souffert de violences et on dénombre 1 407 blessé.e.s dont 46 graves du côté des manifestant.e.s. En effet, l’utilisation de gaz lacrymogène, mais aussi de lanceurs de balles de défenses et de grenades offensives a fait plusieurs dégâts humains, allant jusqu’à la perte d’un oeil et de quatre mains. Ainsi, durant la seule journée du 1er décembre à Paris, entre 10 000 et 13 500 grenades de tout genre, mais aussi 776 balles de LBD ont été tirés par la Police et la Gendarmerie. Les journalistes présent.e.s sur place, qui ont été également victimes de violences notamment par des balles en caoutchouc, ont d’ailleurs portés plainte pour les violences policières constatées. Le samedi d’après, 8 000 membres des forces de l’ordre ont été déployés dans la capitale, avec pour ordre d’être plus mobiles, plus virulents et d’interpeller en masse ce qui a conduit à l’interpellation de près de 2 000 personnes dont 1 082 à Paris, un nombre record. Des brigades canines, la cavalerie mais aussi des blindés de la gendarmerie ont été mobilisés. Blindés qui, selon les informations de « Marianne » que la Gendarmerie Nationale a confirmé, contenaient une poudre incapacitante permettant « d’arrêter net une foule, mettant les gens à terre, même ceux avec des masques« . Les BAC (Brigade Anti-Criminalité) des banlieues parisiennes ont été mises sur le terrain bien que leur mission ne soit pas le maintien de l’ordre.

Enfin une convergence des luttes ?

Cette fois-ci, on constate une véritable convergence des luttes. Non seulement, tous les bords politiques sont rassemblés: on a d’ailleurs rarement vu l’extrême-droite et l’extrême-gauche manifester en même temps (bien que des heurts aient été recensés entre militant.e.s antifascistes et militant.e.s d’extrême-droite), mais aussi plusieurs acteurs et actrices de la société française sont impliqué.e.s. On constate la présence de retraité.e.s, d’employé.e.s du privés mais aussi de fonctionnaires, ainsi que des personnes qui gagnent assez bien leur vie, qui viennent manifester en solidarité aux plus précaires. Les étudiant.e.s et lycéen.e.s profitent aussi de ce mouvement pour faire entendre leur voix, portées contre la hausse des frais de scolarité pour les étudiant.e.s étranger.e.s, contre « Parcoursup », ou encore, contre la réforme du bac. Ce qui a conduit au blocage de centaines de lycées en France mais aussi d’universités telle que Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, située au coeur de la capitale, qui était une des premières à se mobiliser. Mais, une mobilisation exceptionnelle a fait parlé d’elle très récemment: mercredi 19 décembre, ce sont les policiers et policières qui ont bloqués les commissariats et retardés les contrôles aux aéroports pour protester contre le manque d’effectifs et de moyens. Contrairement aux gilets jaunes, le gouvernement leur a alloué en 6h une augmentation allant jusqu’à 150€ net mensuels.

Caen. La nuit est tombée mais les gilets jaunes continuent de manifester en bravant le froid et le sommeil (SOUBIGOU Antoine).

Malgré la baisse de la mobilisation constatée dernièrement, les manifestant.e.s restent déterminé.e.s pour un acte 7, malgré cette période de fête dont celle de Noël, que certain.e.s comptent bien passer sur les ronds-points. Mais d’autres vont plus loin: pendant que l’exécutif espère une retombée, voire une disparition, du mouvement avec les fêtes de fin d’année, des manifestant.e.s espèrent reprendre le mouvement de plus fort à la rentrée. Car malgré les mesures annoncées par le gouvernement, ils/elles continuent d’appeler à la démission du Président de la République et ont l’air bien déterminé.e.s à maintenir le cap.

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Jeune passionné de médias, de journalisme, de politique, de musique ou encore d'art, j'écris des articles et me déplace souvent sur le terrain pour faire partager le maximum de savoir et d'informations.

1 comment

  • Excellent article comme toujours !
    Bonne continuation tu as de l’avenir dans ce domaine !

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