Salut ! Salut !

Ils nous ont pris le dernier keynésien

Économie / 6 février 2015
Bernard Maris a été abattu le 7 janvier dernier avec ses camarades de Charlie Hebdo, où il tenait, sous le pseudonyme d’ « Oncle Bernard », une chronique dans laquelle il pointait du doigt, avec humour, les absurdités du capitalisme contemporain. Les assassins nous ont par la même occasion arraché le dernier intellectuel de renom à avoir une vision pertinente et globale de l’œuvre de John Maynard Keynes. Dans son court essai Keynes ou l’économiste citoyen (1999) et dans certaines tribunes publiées dans Alternatives économiques, Bernard Maris perçoit dans la pensée keynésienne tout à la fois la révolution économique qu’elle représente par rapport à l’orthodoxie, véritable « théorie de la relativité des économistes », et les idéaux qu’elle porte en termes de dépassement du capitalisme.
Une révolution économique tuée dans l’œuf
Les fondements de la pensée orthodoxe, que Keynes enseigne à Cambridge, sont tirés des écrits des classiques et des néoclassiques : ils supposent à la fois une société individualiste, où tout lien social est dénié et où les intérêts égoïstes de chacun mènent comme par magie au bonheur de tous, et un système d’équilibre général des marchés où les offres et les demandes, y compris sur le marché du travail, sont automatiquement équilibrées par la flexibilité des prix. En somme, un système fictif, déconnecté de toute réalité sociale, et qui pourtant continue à l’époque de guider la politique de « laisser-faire » des États. Dans sa célèbre Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), Keynes s’applique à renverser le paradigme dominant en démontant un à un ses fondements. Il révèle alors que la posture non interventionniste des États laisse perdurer dans l’économie un chômage involontaire, un « équilibre de sous-emploi ». Pour Bernard Maris, Keynes a démontré que le déséquilibre était l’état spontané de l’économie capitaliste.

L’apport scientifique et intellectuel de l’œuvre de Keynes est indéniable. Pourtant, les interlocuteurs privilégiés des États, même sociaux-démocrates, dans le milieu économique, tout comme la plupart des « prix Nobel » d’économie, s’inscrivent toujours dans cette pensée dont Keynes s’est appliqué à démontrer les incohérences. Pourquoi la pensée orthodoxe continue-t-elle de trôner sur les chaires d’économie ? Ce paradoxe tient à la fois à la façon dont les « successeurs » de Keynes ont malmené son héritage et au retour complet aux théories classiques et néoclassiques dans les décennies 1960, 1970 et 1980. C’est donc sur des fondements complètement incohérents avec le réel que continuent de s’appuyer les politiques économiques. Pourtant, l’essentiel de ce que tout le monde a retenu de Keynes, à savoir une justification solide à l’intervention de l’État dans l’économie, est mineur dans son œuvre. Et ça, Bernard Maris était le seul à l’avoir compris.

Un « au-delà » du capitalisme
Là où les orthodoxes, ignorant le temps et l’impact de la monnaie, se placent dans une perspective de naturalisme historique de l’économie capitaliste, supposant une économie de marché intemporelle et éternelle, Keynes envisage le capitalisme comme un « système immature et transitoire ». Après tout, le capitalisme est tout petit à l’échelle de l’humanité. Keynes en perçoit le caractère infantile dans la tendance à l’accumulation sans limites de richesses. Contrairement à Marx ou Schumpeter qui prédisent l’effondrement interne du capitalisme dans une optique fataliste, Keynes présage sa mutation, son amélioration par l’action des femmes et des hommes. Il entrevoit un « au-delà » du capitalisme, dont la première étape serait la restriction de cette accumulation excessive. C’est pourquoi il préconisait l’ « euthanasie des rentiers » et la suppression pure et simple de l’héritage. Dans la société idéale de Keynes, l’économie serait soumise à la société, l’humain passant au premier plan. Des idéaux que Bernard Maris partageait sans nuances. Keynes imaginait cet « au-delà » du capitalisme, la « Cité », vers 2030. Les besoins matériels des femmes et des hommes seraient tous comblés et ils pourraient alors se consacrer aux plaisirs de la société post-matérialiste : les arts, la beauté et l’amitié.
La pensée keynésienne, plus que jamais d’actualité
Keynes faisait un constat engagé dans sa Théorie générale : « Les deux vices marquants du monde économique sont l’incapacité à assurer le plein-emploi et le caractère arbitraire et inéquitable de la fortune et des revenus ». Il faut croire que ces deux vices ne se sont pas effacés avec le progrès humain depuis 1936. C’est même à se demander s’ils ne se sont pas davantage ancrés dans les sociétés, comme en témoignent le chômage durablement installé en Europe et le creusement des inégalités révélé par les travaux récents de Thomas Piketty. Parce que Keynes avait cette vision profondément humaniste de l’économie, Bernard Maris avait toutes les raisons de croire que Keynes se reconnaîtrait parfaitement dans les luttes altermondialistes, pour une société écologique où l’accumulation serait bannie au profit de la préservation de l’environnement, pour une Europe où la recherche de profit ne mettrait pas les États partenaires en concurrence, comme il en dessinait les contours dans Les conséquences économiques de la paix (1919).
Après la disparition de Bernard Maris, un nouvel économiste peut-il émerger pour prendre la relève dans la lutte keynésienne pour le dépassement du capitalisme ?





Tim de Rauglaudre




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