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Interview : Ollivier Pourriol « ON/OFF n’est pas un livre de règlement de comptes »

Interview : Ollivier Pourriol  « ON/OFF n’est pas un livre de règlement de comptes »

Dans son livre ON/OFF paru le 15 avril, Ollivier Pourriol, philosophe, nous dépeint les coulisses peu reluisantes de l’émission phare de Canal Plus : Le Grand Journal. Engagé comme chroniqueur culturel par le rédacteur en chef pour « donner de la hauteur à l’émission « , il ne parviendra pas à trouver sa place et sera évincé dès la fin de la saison.

Dans la promotion de votre livre on parle assez souvent de « règlement de comptes » en le lisant je ne l’ai pas perçu comme ça, quelle a été la démarche littéraire ? Etait-ce un exutoire ?

OP : Alors non, si ce n’est qu’un exutoire, pour moi il n’y a pas de livre car cela n’était pas une psychothérapie. Il n’y en avait pas besoin, je n’ai pas été malade, ce n’est pas une maladie d’être chroniqueur au Grand Journal. Non, ce que j’ai traversé était tellement mystérieux que j’avais le sentiment que ça méritait une autre forme que le témoignage, une autre forme que le récit et qu’il fallait trouver la forme littéraire qui serait la plus apte à faire partager l’étrangeté de cette expérience. J’avais pensé à des dialogues non attribués pour que cela ne soit pas un règlement de compte, donc quand c’est du Off tout est anonyme. Evidemment il y a des éléments parce que c’est difficile de faire vivre un dialogue avec que des gens qu’on ne reconnaît pas, donc je me suis mis moi en scène. Quand je parle on sait que c’est moi, quand ce sont des amis qui ne font pas partie de ce milieu il y a leurs noms. Et quand ce sont des gens qui travaillent encore dans ce milieu et à qui cela aurait pu porter préjudice d’apparaître dans mon livre c’est toujours anonyme et fondu dans des conversations. En fait c’est un livre soucieux des conséquences dans l’intimité que ça pourrait avoir, ce n’est pas un livre de déballages ni un livre de règlement de comptes. Et cela reste uniquement sur le niveau professionnel, rien ne relève de la vie privée, c’est une approche clinique d’un monde professionnel.

Concernant les dialogues, comment avez-vous fait pour les restituer, vous preniez des notes ?

OP : Non, je n’ai pas pris de notes, car quand ce sont des conversations avec des rédacteurs en chef, des agents de programmation, avec le producteur ou encore les animateurs, c’étaient des échanges d’abord très marquants par le relief qu’ils avaient pour moi. Si on vous dit quelque chose d’étrange, cela va vous marquer car notamment vous allez le raconter. Et moi j’ai raconté à mes amis en temps réel toutes ces conversations : « on ne parle pas des poètes morts » pour moi c’est une phrase exceptionnelle tout comme « tu peux le respirer ce livre ». Tout ça, ce sont des choses que l’on n’oublie pas puisqu’on les raconte, parce que ça s’imprime. Et puis, la mémoire n’est pas un crime, quand on fait des études on entraine sa mémoire et j’ai fait de longues études.. Par ailleurs l’élaboration littéraire n’est pas juste un travail de restitution, il y a un vrai travail que l’on ne voit pas. Si on a l’impression que ce sont des conversations enregistrées telles quelles tant mieux car cela veut dire que j’ai réussi mon travail d’écrivain.

Vous avez été repérés pour être chroniqueur en étant vous même l’invité du Grand Journal, comment avez- vous perçu l’émission de l’autre côté de la table ?

OP : On ne perçoit rien, il n’y a pas le temps, ça va très vite en fait, on vous dit juste que c’est une émission d’humeur, qu’il faut être souriant, que c’est l’humeur qui prime sur le contenu et que ce qui compte c’est de faire un passage sympathique. Mais en fait ça va tellement vite et c’est tellement étonnant, c’est comme si là tout à coup on vous mettait pendant 2 minutes 30 la tête dans un aquarium avec autour de vous des trucs qui passent, une temporalité bizarre, vous n’entendez pas vraiment, même ce que vous dites vous ne l’entendez pas. Donc c’est très étonnant, ça ne laisse pas de trace et dès que cela a commencé, c’est terminé.

Vous n’étiez pas étonné d’avoir été contacté pour parler de littérature dans une émission « d’humeur » ?

OP : Non parce que mon prédécesseur Ali Baddou le faisait très bien, il était tout à fait excellent dans l’exercice. Moi même j’avais été invité, j’avais pu dire quelques phrases et puis Ali Baddou a toujours chroniqué mes livres donc je me suis dis pourquoi pas puisqu’il y avait une place qui était déjà créée.

A quel moment vous vous êtes rendu compte que ça n’allait pas être possible et que vous n’alliez pas faire la chronique que l’on vous avait promise ?

OP : En fait, je m’en suis rendu compte tout de suite, c’est à dire qu’avant même la première émission, tout à coup les conversations du début de l’été, au moment du recrutement, ne se sont pas concrétisées. Donc la mission, ça a été d’essayer d’intervenir au milieu de gens qui sont extrêmement à l’aise avec l’exercice, qui font ce métier depuis longtemps, ce qui a été très déstabilisant tout de suite. Mais bon, en fait mon cas personnel je crois qu’il n’est pas intéressant, ce n’est vraiment pas l’objet du livre. Ce qui est plus intéressant, c’est le style des rapports et même ce qui arrive aux mots. Vous parliez d’une promesse tenue ou pas tenue, on voit bien que le sens des mots n’a pas la même valeur selon qui parle. Moi je suis écrivain, ça m’intéresse beaucoup le sens des mots, pour moi les mots ont un sens et de montrer comment le sens des mots se décolle, se redistribue ou s’inverse c’est le sujet du livre aussi.

Ce livre est aussi un endroit de descriptions de tous les moyens techniques que vous mettiez en place pour pouvoir parler…

OP : En effet, cette émission est un exercice très contraint, il y a un format très complexe donc moi j’ai cherché des moyens techniques pour trouver des intervalles de paroles parce que je ne souhaitais pas interrompre la parole des autres. Pour moi la parole ne se prend pas, elle se partage. Donc si on ne prend pas la parole à quelqu’un, il faut se glisser dans des intervalles où personne ne parle et il y en a très peu, donc il faut développer des astuces, comme intervenir pendant les applaudissements par exemple. Ca aussi c’est le sujet du livre, ce sont les détails techniques qui font pour moi l’intérêt du bouquin parce que regarder ce genre d’émission c’est intéressant si on comprend comment c’est fabriqué, donc c’est un document là-dessus. Je trouve ça bien de donner des outils pour comprendre ce que l’on regarde, ça c’est mon vrai but en fait, un téléspectateur qui lit ce livre et regarde cette émission (ou une autre) va être sensible à la manière dont c’est fabriqué parce que ce sont des questions techniques qui sont décisives pour construire un spectacle télévisuel et ces outils je les transmets tous.

De quelle manière votre vie change-t-elle durant cette année ?

En fait les autres imaginent que votre vie change mais ce qui change dans votre vie c’est ce que les autres imaginent. Parce que pour ma part, je n’étais pas exposéà ça parce que d’abord ; le personnage que j’étais censé joué n’était pas très glamour, j’étais « l’intello de service ». Donc je n’étais pas Jim Morrison, par ailleurs j’étais très peu perceptible et puis j’ai évité tout cette célébrité, je prenais le métro après l’émission, je sortais peu ou pas. Pour que la vie change, il faut aussi s’exposer et ce n’était pas mon cas.

Ce manque de place accordée à la littérature selon vous, n’est-il pas finalement dû à une année chargée qu’a été 2012 ?

Si bien sûr, c’était l’année des présidentielles donc c’était aussi beaucoup plus de stress. Et puis même cela veut dire que l’actualité politique va primer sur tout le reste donc ça n’était effectivement pas le moment le plus simple pour débuter comme chroniqueur culturel. J’en parle dans le livre, j’ai essayé d’être honnête et de ne pas me mettre particulièrement en valeur.

Qu’est ce que vous attendiez de plus de la part de vos employeurs ?

J’espérais plus d’accompagnement, alors après, certains me reprochent ma naïveté parce qu’ils considèrent qu’il faut arriver tout prêt, qu’il faut être déjà bon dès qu’on commence. Moi j’ai l’impression qu’on ne peut pas commencer en étant bon tout de suite et que comme tous les métiers ça doit bien s’apprendre et que si on vous aide à apprendre, ça ira plus vite. Alors si ça c’est la naïveté, il faut renoncer à apprendre quoi que ce soit. Mais c’est la règle d’un milieu où il n’ y a pas de temps, c’est l’urgence dans la préparation, les rapports humains, tout va très vite et il n’y a pas de temps de faire autre chose que d’apprendre sur le tas et d’apprendre seul.

Pour deux voire trois questions par émission, ça ressemblait à quoi vos journées au boulot ? Vous arriviez, vous lisiez ?

OP :Le paradoxe c’est que si vous êtes dans un open space et que vous avez 600 pages à lire avec tout le bruit autour, les téléphones qui sonnent, tout le monde qui parle, les télévisions allumées, vous ne pouvez pas lire. Donc si vous faites votre travail il ne faut pas être au bureau mais si vous n’y êtes pas, on a l’impression que vous ne travaillez pas, donc le paradoxe c’est ça. Lire c’est quelque chose qui doit se faire dans la solitude, ça se fait au café, chez soi, dans un jardin, mais en même temps on attend de vous une présence car la présence c’est le signe d’un sérieux, alors que la réalité du sérieux c’est de préparer et de lire. Donc ça aussi ça fait partie des détails, des paradoxes qu’on peut trouver amusant. Moi j’ai sous-titré ce livre « comédie » parce que je trouvais que c’était amusant à ce niveau là de contradictions, ça peut devenir comique.

Cette année chargée vous a aussi permis de voir passer du monde…

OP : Oui c’est vrai l’émission est un carrefour,on voit passer beaucoup de monde c’est le mot juste, on ne rencontre personne ou très peu mais on voit passer tout le monde, comme à un péage un peu sophistiqué.

Et le fait de voir passer sans rencontrer, comment le viviez-vous ?

OP :C’est étrange, alors c’est vrai que moi j’allais parler aux invités avant ou après quand c’était possible, pour nouer des relations autres que « bonjour, au revoir » et quand j’ai réussi à le faire j’ai vécu des moments inoubliables. J’ai rencontré Bono qui était mon idole d’adolescence, Stéphane Hessel, Patti Smith, Glenn Close, Collin Farrel, c’était extraordinaire de pouvoir partager, d’échanger des phrases et parfois des pensées avec des gens passionnants. Alors évidemment c’était frustrant parce que c’était très court. Le contraste, il a été saisissant le jour où j’ai rencontré David Cronenberg, le matin j’avais un entretien d’une heure avec lui pour Marianne et le soir il est passé au Grand Journal. Le matin, c’était un entretien riche, profond, pensé et le soir rien, donc dans la même journée j’ai vécu des relations inverses avec la même personne.

Quelles ont été les réactions après la sortie du livre ? Vous êtes-vous fait injurier sur les réseaux sociaux ?

OP : Non, plutôt pas, très peu, c’est à dire qu’en fait la proportion de réactions positives a été supérieure à celle de réactions négatives. Parce qu’en fait dans les réseaux sociaux, ce sont des individus et chacun peut tout à fait se projeter dans la position d’un livre face à un système. Donc dans le rapport de force, on a envie de se reconnaître plutôt du côté de l’individu isolé face à un système établi, dominant et puissant. Donc les réseaux sociaux ça doit permettre normalement de déboulonner les institutions statutaires. Les réseaux sociaux ce sont des individus qui expriment un avis individuel sur un sujet qui concerne tout le monde.

En parlant des réseaux sociaux et de Twitter, vous regardiez ce qui ce disait sur vous après les émissions ?

OP : Bien sûr, c’est inévitable parce que vous êtes inquiets en fait, imaginez que ce soir il y ait deux millions de personnes qui vont vous regarder. On vous maquille, vous avez le trac, vous êtes censés parler de quelque chose mais au milieu de la phrase vous ne vous souvenez plus du début parce que c’est effrayant. Donc même si petit à petit vous vous habituez, ce qu’on dit de vous, même si c’est quelqu’un que vous ne connaissez pas, si c’est négatif, cela va forcément vous affecter surtout si vous vous posez des questions sur votre valeur à l’écran.

Mais certains peuvent aussi se protéger en décidant de ne pas aller regarder…

OP : Mais bien sûr, mais en fait on vit tout et son contraire. Sur une année, au début, on regarde parce que tout le monde regarde, tout le monde vous en parle. Et il y a un moment ou même si vous ne regardez pas on vous en parle donc voilà faut trouver la bonne distance, comprendre que ce n’est pas de vous qu’on parle,comprendre qu’on parle de vous parce que tout le monde regarde. Le livre est aussi là-dessus sur comment on récupère son intégrité personnelle et comment on ne se confond pas avec ce qu’on semble être à l’écran.

Cette expérience a-t-elle eu des conséquences néfastes sur votre carrière ?

OP : Ca aurait eu des conséquences néfastes si je n’avais pas fait ce livre, si j’avais renoncé à la liberté de parole cela aurait eu des conséquences néfastes pour moi parce que je n’aurai pas été au bout de ce que j’avais à dire ou à faire. Donc non car en fait la liberté de parole est appréciée et je crois que quand on se prétend écrivain il faut être capable de prendre de petits risques car oui c’est un petit risque, même si quand on est écrivain on est libre. Après c’est sûr que ça ne va pas faire qu’ouvrir des portes, ca va aussi en fermer mais vivre c’est aussi prendre des positions et faire des choses.

A quel moment la décision de faire un livre a-t-elle été prise ?

OP : Après, une fois que c’était terminé, que j’ai pu y repenser calmement, que je n’ai pas été tous les jours dans l’entonnoir du direct qui arrivait, j’ai pu reformer une pensée, récupérer des repères et me remettre à lire des livres. Quand j’ai trouvé l’idée des dialogues anonymes que j’ai emprunté à Philip Roth dans Tromperie, un livre où il n’y a que des dialogues non attribués j’ai commencé à faire des petits essais, donc on s’est mis d’accord avec mon éditeur, on a fait un contrat que je n’ai signé qu’une fois que j’avais fini le livre. Donc en fait je me suis réservé la possibilité de ne pas faire ce livre jusqu’à la fin et si ça n’avait été qu’une thérapie, je ne l’aurai pas fait.

Vous pensez que ce livre peut faire avancer les choses ?

OP : Je n’en ai aucune idée car un livre n’appartient pas à son auteur ça dépend de qui en fait quoi. Là pour l’instant ce que je constate c’est que ça permet à des gens de prendre position, notamment à des journalistes, ça permet aussi à des gens de s’exprimer, ça libère de la parole. C’est toujours intéressant puisque ça fait naître un petit débat de société, qui vaut ce qu’il vaut, qui durera ce qu’il durera mais ça pose des questions et moi je pense que c’est bien de se poser des questions.

Capture_d_e_cran_2013_04_18_a_19.03.19« ON/OFF » d’Ollivier Pourriol. Editions NIl 19 euros.

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