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Jean d’Ormesson, « je suis tout sauf un moralisateur »

Jean d’Ormesson, « je suis tout sauf un moralisateur »

Membre de l’Académie française et ancien directeur du Figaro, Jean D’Ormesson a publié en juin dernier Comme un chant d’espérance. Eternellement jeune et récemment nommé parmi les personnalités les plus positives par les Français, Newsyoung a voulu connaître l’avis de l’auteur sur la jeunesse.

On parle souvent de désenchantement du monde et notamment de la jeunesse. Il est beaucoup question de religion dans votre livre, pensez-vous qu’elle peut encore aujourd’hui ré-enchanter les jeunes ?

Je tiens à dire que ce livre n’est pas un livre religieux. Je parle beaucoup de religion mais ce n’est pas un livre religieux. Et moi je ne me présente pas comme un défenseur de la religion.

Mais Dieu, ou selon votre expression, l’ « espérance en Dieu » peut, elle, servir de ré-enchantement ?

Certainement pas.

Pourquoi ?

Parce que nous vivons dans un régime laïc et que je suis moi-même un partisan de la laïcité. Il n’est pas question d’imposer quelque religion que ce soit à qui que ce soit. Je suis persuadé que la religion ne suffit pas à créer une communauté.

Mais qu’est-ce qui pourrait ressouder notre société ? On dit beaucoup que les jeunes ne croient plus en la politique. La religion, si on la conçoit comme une morale, une éthique, une certaine idée ne pourrait-elle pas être cet idéal commun ?

Je ne crois pas beaucoup à la religion, je ne crois pas du tout à la morale. Je ne vois pas beaucoup de choses, j’ai une idée, un peu usée peut-être, mais ce que je connais de plus capable de réunir les esprits, c’est une formule assez simple : « liberté, égalité, fraternité ». C’est un peu usé. Vous savez, je suis tout ce qu’on veut, mais sûrement pas un moralisateur et sûrement pas un modèle pour la jeunesse. Je n’ai pas de modèle à proposer pour la jeunesse.

Quelle est donc la différence entre votre jeunesse et notre jeunesse aujourd’hui ?

Je voudrais dire que quand j’étais jeune, les choses étaient probablement plus faciles. Quand j’avais votre âge, 21 ans, j’étais normalien depuis 4 ans et fonctionnaire, mon avenir était donc assuré. J’étais même payé. Et je me rappelle que j’avais une espèce d’angoisse devant la vie et le chômage était à 0,5%. C’est-à-dire que si vous vouliez un poste et que vous le demandiez, vous aviez toutes les chances de l’obtenir. Alors vous savez j’ai beaucoup d’admiration pour les jeunes gens d’aujourd’hui, qui vivent dans des conditions beaucoup plus difficiles que celles où j’ai vécues. Pas du tout parce que j’avais des facilités, ma famille n’avait pas beaucoup d’argent, mais parce que la situation était beaucoup plus simple en matière d’économie, de chômage et de possibilités pour trouver des emplois. Donc je comprends très bien qu’aujourd’hui il y ait des sentiments qui doivent être mêlés à l’égard de la société et de ce qu’elle peut offrir.

Selon vous, qu’est-ce que la société peut offrir aux jeunes ?

Moi je n’ai rien d’autre à offrir aux jeunes que mes livres. Je n’ai rien d’autre à leur offrir et je me garderai bien de leur donner des modèles, de les appeler à je ne sais quel programme. Je me rappelle lorsque j’avais votre âge de ce que je pensais des vieillards comme moi qui voulaient faire des discours aux jeunes gens. Je les méprisais profondément.

Concernant votre livre, vous affirmez vouloir faire un roman sur « rien », comme le concevait Flaubert. Alors, selon vous, qu’est-ce qu’un bon roman ?

Un bon roman, c’est un roman qu’on aime. Si vous aimez un livre, c’est un bon livre. Je crois que c’est Voltaire qui disait : « tous les genres sont bons, sauf le genre ennuyeux ». Ce que je déteste, ce sont les livres ennuyeux. Et dans cette catégorie, je mets presque tous les livres de programmes, tous les livres moralisateurs, tous les livres qui proposent des modèles aux jeunes gens.

A propos de l’Académie Française, elle ne comprend que six femmes et sa moyenne d’âge est de 78 ans, est-ce que vous ne pensez pas que les jeunes et les femmes devraient être plus nombreux ?

Je vais vous dire pourquoi il n’y a pas beaucoup de jeunes. Parce que c’est déjà très difficile de trouver des gens dont les livres et la paroles comptent et qui ne seront pas oubliés dans 50 ans. C’est très difficile d’en trouver de 60 ans, 70 ans, 80 ans. C’est presque impossible d’en trouver à 30 ans ou à 40 ans. Vous savez pourquoi nous ne les prenons pas ? C’est trop difficile ! J’ai connu tellement de garçons et de filles de 30 ans dont on disait vous allez voir, ils vont faire quelque chose de formidable, et ils n’ont rien fait. Et tant de jeunes gens dont on disait « oh ils s’amusent » et c’est eux qui avaient du talent. Ce n’est pas de la mauvaise volonté mais nous nous trompons souvent avec des hommes de 75 ans et nous nous trompons encore plus quand nous les choisissons en dessous de 40 ans.

L’Académie française est souvent critiquée pour son retard et ses positions souvent trop « vieilles école ». Il y a aussi beaucoup de mots qu’on a refusé de faire entrer dans le dictionnaire. Est-ce que vous ne pensez pas que l’Académie ait besoin de renouveau ?

Le Sénat est déjà archaïque, et nous sommes beaucoup plus archaïques que le Sénat. Et évidemment, l’Académie a pris beaucoup de retard. J’ai fait entrer Marguerite Yourcenar et j’ai voulu faire entrer Aragon. Mais je n’ai pas réussi à faire entre Aragon, et si j’avais réussi, l’image de l’Académie en aurait été transformée. Est-ce qu’il ne faut pas croire que les liens entre l’Académie et la littérature sont assez fragiles. L’Académie est une institution. Il ya de grands chirurgiens, des savants, des journalistes, des hommes politiques, il y avait des maréchaux, il peut y avoir des cinéastes. Donc l’Académie n’est pas une institution strictement littéraire comme l’est le Goncourt, c’est une espèce de réunion de notabilité et la liste des Académiciens est assez impressionnante. Mais la liste des erreurs de l’Académie est aussi très impressionnante.

Et pourquoi n’avez vous pas pu faire entrer Aragon à l’Académie ?

Je connaissais un peu Aragon et un jour il m’a dit « tu sais je suis snob » et je lui ai répondu, « si tu es snob alors viens à l’Académie. Il m’a pas dit non. J’ai été à l’Académie et je leur ai dit qu’on pouvait avoir Aragon. Mes confrères m’ont répondu : «  Qu’il fasse ses visites et qu’il écrive une lettre ». Mais il fallait naturellement déployer un tapis rouge, le supplier de venir et le dispenser de toutes les corvées, et l’image de l’Académie en aurait été modifiée.

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