NEWSYOUNG
Now Reading:

Jodorowsky’s Dune : L’épopée du meilleur film de SF jamais réalisé

Jodorowsky’s Dune : L’épopée du meilleur film de SF jamais réalisé

1973. Après le succès de ses deux derniers films, les surréalistes El Topo et La Montagne Sacrée, le réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky s’associe avec le producteur français Michel Seydoux, qui lui laisse carte blanche pour son prochain long-métrage. Ce à quoi notre Jodo lui répond avec son accent espagnol à couper au couteau : « I want to do Dune ! » Le cinéaste n’a pas lu la célèbre saga de Frank Herbert, mais c’est décidé, il réalisera SA version de Dune. Il ne sait pas qu’il est sur le point de se lancer dans une épopée de près de quatre ans, qui aboutira au meilleur film de SF jamais réalisé… au sens propre, car le Dune de Jodorowsky ne verra jamais le jour. C’est cette épopée que nous conte le documentaire Jodorowsky’s Dune, réalisé par Frank Pavich, en allant à la rencontre des principaux acteurs de ce projet plus qu’ambitieux.

Après un court rappel de la carrière cinématographique du réalisateur, nous sommes accueillis dans son bureau par Jodorowsky, qui nous explique son projet tel qu’il l’envisageait : un « film-prophète », un film qui changerait le monde et les hommes. Jodo, comme ses amis l’appellent, semble jubiler tel un enfant. Ses facéties et son auto-dérision illuminent le documentaire, et l’on se prend d’affection pour cet homme haut en couleurs, fou peut-être, dingue sans doute, qui à 84 ans conserve l’énergie de sa jeunesse quand il évoque SON Dune.

dune-par-jodorowsky-10_4537324

Par la suite, le Messie Jodorowsky se lance dans la recherche de ses « guerriers spirituels », qui tels des apôtres l’aideront à accomplir cette tâche divine qu’il s’est lui-même confiée. Et quels apôtres ! Le cinéaste s’offre ainsi les services du français Jean Giraud, alias Moebius, qui signe les costumes et le storyboard complet du film. « Moebius était ma caméra », nous dit Jodorowsky, « il dessinait comme ça, tchak tchak ! » Il réunit également le casting le plus WTF que l’on puisse imaginer : son fils Brontis, David Carradine, Udo Kier, Salvador Dali, Amanda Lear, Orson Welles et Mick Jagger (véridique !) le rejoignent ainsi sur le projet.

Casting Dune

Pour réaliser la bande-originale de son film, Jodorowsky parvient à convaincre les groupes Pink Floyd et Magma de composer pour lui. Pour les effets spéciaux, il rencontre Douglas Trumbull, mondialement connu pour avoir créé les effets visuels de 2001 : L’Odyssée de l’Espace, mais refuse de travailler avec lui car il ne correspond pas à sa vision du « guerrier spirituel ». Il le remplace par Dan O’Bannon, créateurs des effets spéciaux du film Dark Star de John Carpenter. Enfin, le cinéaste demande à Chris Foss, illustrateur de science-fiction de renom, de plancher sur les vaisseaux et l’architecture des bâtiments, tandis que H. R. Giger, créateur du design des aliens du film… Alien, rejoint l’équipe et signe l’architecture du palais du baron Harkonnen. Ce qui étonne, c’est la facilité déconcertante avec laquelle Jodorowsky parvient à convaincre tous ces grands noms de le rejoindre dans cette initiative insensée et cette quête mystique qu’est son Dune.

Vaisseau pirate dessiné par Chris Foss

Hélas, alors que la préproduction du film est entièrement terminée, le projet s’écroule faute de financements. Le storyboard de plusieurs centaines de pages fait le tour de tous les studios hollywoodiens, mais aucun n’est prêt à le produire et à le distribuer. Il faut dire que la personnalité fantasque du cinéaste effraie les producteurs, de même que la durée prévue du film – entre douze et vingt heures ! Extrêmement déçu, Jodorowsky se sépare de Michel Seydoux, qui revend les droits du film à Dino de Laurentiis. Longtemps, Dune reste un projet maudit à Hollywood. D’abord confié à Ridley Scott, celui-ci se retire du projet non sans prendre avec lui une partie de l’équipe constituée par Jodorowsky pour son Alien. Le projet est finalement confié à David Lynch, ce qui attriste le cinéaste chilien qui le croit capable de réaliser un meilleur film que lui. Dune version Lynch sort finalement en 1984, et reçoit un accueil mitigé de la part du public et de la critique. « J’étais heureux », nous dit Jodorowsky en riant, « car le film était horrible. C’était raté. »

Château des Harkonnen dessiné par H. R. Giger

A la fin de ce documentaire, on regrette que le Dune de Jodorowsky n’ait jamais vu le jour, car la sortie d’un tel film, quelques années avant Star Wars, aurait certainement changé la face du cinéma hollywoodien. Cependant, aurait-ce été un bon film ? Sûrement pas. Son ambition démesurée, sa durée, les limitations techniques de l’époque… auraient abouti à une œuvre nécessairement décevante : dites-vous que certains plans en effets spéciaux prévus par Jodorowsky, notamment le plan introductif du film (un long zoom à travers la galaxie), ne pourront être réalisés que trente voire quarante ans plus tard ! Au final, le film n’étant jamais sorti, chacun est libre de s’imaginer son propre chef-d’œuvre, et c’est sûrement mieux ainsi.

D’autant que Dune n’est pas mort. Le storyboard a vraisemblablement circulé dans les couloirs des studios pendant de nombreuses années, et la plupart des films de science-fiction sortis depuis quarante ans sont tous un peu DuneStar Wars, Alien, Blade Runner, Contact, Matrix, Prometheus… sont autant d’héritiers de l’œuvre inaboutie de Jodorowsky. Certaines des idées de Dune se retrouvent également dans les bandes dessinées de ce dernier, qu’il signe avec Moebius, tels L’Incal ou La Caste des Méta-Barons.


Notre critique en bref :

dali_bigotis_la_clauJodorowsky’s Dune raconte avec beaucoup d’humour l’histoire du meilleur film de SF jamais réalisé (au sens propre).  Le documentaire parvient à donner vie à la vision du réalisateur, grâce aux fabuleuses illustrations de Moebius, qui s’animent sous nos yeux et nous donnent à voir ce qu’aurait pu devenir Dune s’il avait vu le jour. Mais c’est aussi l’histoire d’une formidable aventure humaine, un projet loufoque et délirant qui a réuni les plus grands artistes de l’époque (et également les plus fous). Jodorowsky’s Dune nous livre également une réflexion sur la création artistique en général, à travers le regard du facétieux Alejandro Jodorowsky : et si le processus de création artistique était la véritable œuvre d’art, et non le produit fini ?

Bref, on rit (beaucoup), on réfléchit (un peu), et surtout on s’évade… que demander de plus ?


Retrouvez la bande-annonce du film :

Share This Articles
Written by

Etudiant en double cursus "Sciences et sciences sociales" à Sciences Po Paris et à l'Université Pierre et Marie Curie. Passionné de politique et de nouvelles technologies.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Input your search keywords and press Enter.