Salut ! Salut !

La dernière piqûre de l’abeille Ali

Le meilleur de Newsyoung / Politique / Récents / Sport / 5 juin 2016

Il était né Cassius Clay, noir ségrégué,  et s’en est allé Mohamed Ali, symbole adulé, ce 3 juin 2016. C’est à Phoenix que le boxeur le plus célèbre du vingtième siècle a perdu le dernier round de sa vie, qui l’opposait depuis 32 années à une maladie de Parkinson insensible à ses directs du gauche. Le monde du sport et la société dans son ensemble perdent l’une de leurs légendes les plus charismatiques ; actrice tant entre les cordes du ring que sur l’arène de lutte quotidienne qu’était l’Amérique qui l’a vue naître. Hommage à un champion unique, dont le décès et l’oeuvre inspirante interrogent quant au rôle du sport contemporain dans l’action politique et la représentation des idées.

Mohamed Ali était une légende du sport. Après un titre olympique obtenu en 1960 à Rome comme la récompense d’un parcours amateur impérial, lui qui s’appelle encore Clay se fraye un chemin, quatre ans durant et au gré des combats spectaculaires, jusqu’au champion du monde en titre. Devenu challenger, il s’avance vers un Liston réputé invincible et le domine de la tête et des épaules, écrivant la première page de sa domination au centre du ring en glanant un premier titre mondial chez les lourds.

Au crépuscule de sa carrière chez les professionnels, en 1981 soit près de deux décennies après ce sacre inaugural, Ali n’a à rougir que de 5 défaites sur les 61 fois qu’il a enfilé les gants. Sa rivalité avec Joe Frazier, qui lui inflige en 1970 son premier revers, comme celle qui le vit étriller George Foreman lors d’un historique affrontement à Kinshasa, pose les jalons d’un athlète aux qualités rares. Ali vole autour des cordes comme le papillon de son mantra (“vole comme un papillon, pique comme une abeille”), les bras le long du corps, et n’a de cesse de provoquer. De son mètre 91 de muscle pleuvent alors les coups qu’il veut puissant et exécute avec une vitesse surréaliste pour un boxeur de sa catégorie de poids. Ali brille grâce à son agilité, son endurance et ses prises de risque : il est le boxeur spectaculaire que les férus de boxe désiraient voir à l’époque et regrettent depuis.

Mohamed Ali était aussi une légende les mains nues, quand il ne donnait pas des coups sous les yeux d’un arbitre mais portait la parole de toute une communauté face à l’opprobre publique. Proche du mouvement des Black Panthers et radical défenseur de la cause noire, il rejette Cassius Clay, son “nom d’esclave” pour, comme Malcom X, s’affranchir des restes d’une domination épidermique toujours effective. Converti à l’islam sunnite et toujours davantage clivant, l’insoumis Ali refuse de servir la bannière étoilée au Viet-Nam, dénonçant au passage l’impérialisme que l’Amérique de Johnson se refuse à enrayer malgré les contestations véhémentes.

Les pancartes du mouvements des droits civiques usent du sens de la formule de Mohamed Ali.

Aucun Viet-cong ne m’a jamais traité de nègre

Il perdra ainsi titres mondiaux et licence de boxe en 1966, au sommet de sa domination, suspendu de combat quatre ans durant. S’il ne passera jamais par la case prison, le champion aura divisé de par son courage et la tête haute qu’il adresse au pouvoir et au racisme ordinaire étatsunien. Eloquent et polémique, l’homme devient le symbole de la lutte laborieuse mais fructueuse, quand à la fin des années 1960 est abolie la ségrégation de droit au pays de l’oncle Sam. Ali se faisait de fait l’écho populaire d’autres penseurs du progrès révolutionnaire ou réformiste, de Malcom X à Martin Luther King. Il consacrera d’ailleurs la fin de sa vie à prôner la paix qu’il ne souhaitait à personne qui l’affrontait entre les cordes, diffusant avec les Nations Unies des messages de tolérance ou sensibilisant à la maladie de Parkinson.

Avec Ali s’éteint en somme une certaine idée du sport comme extension du domaine du politique. D’acteur sociétal, catalyseur de revendications et presque idéologue, le sportif est devenu pion politique. Depuis les mouvements des droits civiques des années 1960, rares sont les images d’athlètes dissidents et provocateurs dans une autre arène que l’enceinte sportive. Jamais les mouvements pour l’émancipation des femmes, la reconnaissances des sexualités ou le combat contre tous les types d’inégalité n’ont trouvé dans le monde du sport de porte-étendard ayant l’envergure d’un Mohamed Ali.

Les poings levés de Tommie Smith et John Carlos, après le 200 mètres des JO de Mexico (1968).

On peut lire ici la conséquence évidente d’un loisir devenu industrie, de plus en plus sportivement compétitif mais aussi plus intimement exigent, qui accompagne ses jeunes des repérages à la carrière sans jamais leur laisser le temps de focaliser leur attention ailleurs que sur la performance. A davantage d’argent, d’enjeux et d’agents, on a répondu par plus de lisse et de professionnel. L’aseptisation du sport que certains regrettent en évoquant les tacles assassins et le thrashtalking incessant que ne tolèrent plus les arbitres d’aujourd’hui est peut-être plus frappant encore quand vient l’heure de dresser l’état des relations entre sport et politique.

Amer hasard, la disparition de celui qui était l’une des plus grandes figures du XXe siècle coincide en France avec la préparation chamboulée d’un euro attendu. Symbole parfait du virage opéré entre deux générations de sportifs comme agents politique, le cas Benzema est une étude de cas loquace. Là où il s’auto-proclamait combattant et conquérant, le sportif se fait aujourd’hui martyr et cherche à travers des problématiques sociétales les causes de son éviction. Benzema n’est pas le joueur d’échecs qui engage une partie sur l’échiquier politique mais bien le pion, passif, que tous se font un plaisir de manipuler pour illustrer leurs penchants identitaires ou leurs revendications antiracistes. Le sport n’est non plus un terrain politique mais bien le terrain des politiques.

C’était donc là la dernière piqûre de l’abeille Ali : un direct du gauche droit dans les consciences pour y rappeler l’évidence du rôle amoindri du sport contemporain, dépouillé sur l’autel de la perfection athlétique de tout aspect revendicatif.






Bastien Desclaux
Joyeux rédacteur en chef de ce beau monde libre, jeune et conscient.




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