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La laïcité à l’épreuve

La laïcité à l’épreuve

Un des défis majeurs de la France pour les prochaines années serait de montrer que « l’islam est compatible avec la démocratie » déclarait Manuel Valls le 19 août dernier. Le ministre semble cependant avoir oublié quelque chose : l’islam n’est pas censée être compatible avec la démocratie. Pas plus que la religion catholique, la religion juive, hindou, bouddhiste, ou encore l’athéisme. C’est comme vouloir démontrer la compatibilité d’une poire avec la physique quantique ; cela n’a aucun sens car il s’agit de deux domaines différents qui ne se rencontrent pas et ne sont pas voués à se rencontrer. La religion et la démocratie en appellent à deux facettes de l’individu : l’individu public et l’individu privé. Le premier, l’individu public, désigne le citoyen, celui qui se déplace dans l’espace public, qui vote et participe à la vie de la cité. L’homme privé est celui de l’espace privé, avec sa religion, ses opinions ou encore ses habitudes. Ainsi, « […] la religion, ou la conviction athée, relève de la sphère privée […]» souligne Henri Pena-Ruiz, docteur en philosophie et maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris.

La France est devenue un pays laïc en 1905 avec la loi de séparation de l’Eglise et l’Etat.  Le cas est presque unique en Europe et dans le monde, et même aujourd’hui il n’existe qu’une dizaine de pays environ ayant inscrit la laïcité dans leur constitution. La laïcité s’applique différemment selon la manière dont les pays la définissent : le modèle français se distingue fortement du modèle anglo-saxon par exemple. Il existe une vraie laïcité « à la française » avec une privatisation très forte de l’expression de la foi religieuse et une forte sécularisation (perte d’influence de l’Eglise dans la société) : « nous sommes sortis […] d’un monde où la religion était structurante ».  Mais aujourd’hui nos politiques semblent avoir oublié ce que notre modèle laïc implique. Nous ne voulons plus séparer la religion de l’Etat mais les concilier. Pourquoi ?

Curieusement, la religion n’a jamais cessé d’être un sujet à polémique. Des mesures récentes, comme l’interdiction du port du voile intégral dans la sphère public (école, rue, bientôt université), ont été perçues comme une atteinte à la liberté religieuse, la liberté d’affirmer une appartenance religieuse.

Cette interdiction du port du voile intégral dans l’espace public ne découle cependant pas d’une loi spécifiquement dirigée contre le voile intégral, mais d’une loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, au nom d’un principe de sécurité mais aussi de notions de liberté, d’égalité et de fraternité. Sont donc concernés au même titre par cette loi le voile intégral, mais aussi le casque de moto ou le passe-montagne. La loi n’est pas en soi anti-religieuse.

De même le principe de laïcité qui impose la neutralité dans la sphère publique n’est pas à visé anti-islam, il concerne chaque religion : n’importe quelle religion qui nécessiterait le port d’un masque, d’un vêtement ou d’une coiffure particulière devrait faire l’objet de restriction. On a aujourd’hui l’impression d’assister à un acharnement antimusulman, mais cela provient en partie du fait que c’est en France la religion qui entraîne actuellement le port des signes distinctifs les plus voyants. Il ne s’agit cependant pas oublier des débordements antimusulmans indéniables, issus de l’intolérance et la peur de l’autre et largement relayés par les médias. Des débordements de haine comme il en existe partout pour chaque religion.

Vivre en France implique de respecter le principe de laïcité. C’est un héritage précieux et fragile, qu’il faut protéger, et qui marque la base d’un véritable « vivre ensemble ». L’espace public « ne peut disparaître sous la mosaïque des identités dites collectives, ni s’aliéner au pluralisme religieux ». A ce titre notre laïcité permet de lutter contre le communautarisme, et construire une société à l’opposé du modèle anglo-saxon où les différentes communautés se superposent dans un même espace sans jamais se rencontrer. Et c’est ce vers quoi nous marchons aujourd’hui en sacrifiant la laïcité sur l’autel de la paix sociale. Nous cédons par crainte d’être accusés de discrimination, pour ne pas avoir à affronter les contestataires qui veulent pouvoir affirmer librement leur foi au grand jour.  Le thème de la « démocratie des identités » est devenu à la mode au rythme des poussées identitaires et communautaristes : il faut pouvoir affirmer son identité, son appartenance à tel ou tel groupe religieux/culturel/social partout, en toutes circonstances.  Ce « thème de la « démocratie des identités » encourage à affirmer sans retenue les différences dans la sphère publique, sans souci de la préserver comme espace commun où tous les hommes puissent se reconnaître ».

La liberté d’affirmer son appartenance religieuse tient du domaine du privé, et ne peut donc pas s’exercer dans l’espace public qui est l’espace du citoyen et non celui de l’homme. Il faut aujourd’hui s’éduquer à séparer le citoyen de l’homme, à faire la différence entre vie privée et vie publique, en connaître les frontières, et savoir les exercer dans le bon espace. Et ce n’est pas facile ! Les frontières entre sphère privée et publique sont difficiles à tracer, et on ne peut jamais totalement séparer le citoyen de l’homme, car cette division n’est pas naturelle ; mais « Il ne s’agit nullement de provoquer ou d’entretenir une schizophrénie entre personne privée et citoyen, patrimoine culturel et exigence d’intégration. Il s’agit plutôt de prendre en compte sereinement les différents registres d’existence de la personne : contester une tradition rétrograde, ce n’est pas renier ses racines, mais distinguer lucidement ses registres en évitant de confondre la fidélité à une culture et l’asservissement à un pouvoir. »

Cet héritage n’est pas assez transmis, surtout aux jeunes générations. Bien sûr sur le terrain, ce n’est pas facile de faire triompher la laïcité : « Une tension naît souvent entre cette visée d’un monde commun qui est au cœur de l’intégration républicaine et le respect de ce que l’on appelle, non sans ambiguïté, les « différences culturelles ».» Il faut que les gens prennent tous conscience qu’ils sont citoyens, peut-être même citoyen avant d’être un homme, et que se plier aux règles de la citoyenneté n’est pas restrictif, n’est pas une brimade des libertés d’être et de croyance, mais simplement un état où les libertés d’être et de croyance doivent laisser place à la conscience politique. Et voir ça comme un enrichissement  plutôt qu’une perte d’identité. La laïcité mérite qu’on se batte pour elle.

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Etudiante en troisième année à Sciences Po Lille

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