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La mode des primaires : enjeux d’un idéal démocratique

Politique / Récents / 11 janvier 2017

2017 est une année riche en curiosités pour l’actualité politique, et l’élection à la présidence de la République Française ne fait pas exception. Pour la première fois en France, deux partis majeurs recourent à des primaires ouvertes pour sélectionner leur candidat. En novembre dernier, François Fillon remportait les primaires de la droite et du centre. Dans quelques jours maintenant, sept personnalités politiques concourront pour la candidature du Parti Socialiste. Les primaires font ainsi leur imposante entrée dans le jeu politique français.

Outre-Atlantique pourtant, elles constituent la base des élections présidentielles depuis le début du XXe siècle. Utilisées d’abord pour leur côté informatif, elles renseignaient les leaders des partis américains quant aux préférences de leurs électeurs sur un vaste territoire. Dès 1972, on leur donna un caractère décisif suite aux protestations de partisans. Ils s’insurgeaient contre la sélection par le parti du candidat démocrate Hubert Humphrey aux élections présidentielles de 1968 en dépit de la victoire aux primaires des sénateurs Kennedy et McCarthy.
En Europe, il fallut attendre les années 1990 pour voir apparaître des primaires fermées. Les partis socialistes portugais et espagnol comme le Labour en Grande-Bretagne se convertirent à ce mode de sélection. L’instauration des primaires est donc souvent une démarche de parti de gauche, dont les valeurs semblent plus proches des idéaux véhiculés par ce système de sélection. En France également, le Parti Socialiste organisa le premier une élection primaire, réservée aux adhérents, et qui donna à Lionel Jospin la candidature socialiste pour les présidentielles de 1995. La sélection de Ségolène Royal en 2006 résulta du même processus. Cinq ans plus tard, sur proposition de son secrétaire de parti Arnaud Montebourg, le PS décida d’ouvrir les primaires à tous les sympathisants. L’espoir : créer un engouement autour du candidat élu avec pour modèle la dynamique créée par l’investiture de Barack Obama, révélation des primaires américaines de 2008. L’ouverture des primaires constitua un profond changement dans le jeu politique. De 178 000 participants en 2006, l’élection du candidat socialiste mobilisa 2,9 millions de Français en 2011. Une transformation dans l’organisation de la campagne, mais surtout dans la nature des partis politiques.

2016, première primaire ouverte de la droite et du centre Crédits: Albert Facelly/Libération

2016, première primaire ouverte de la droite et du centre
Crédits: Albert Facelly/Libération

La création de primaires est justifiée par de grands desseins : l’élection par le plus grand nombre n’est-elle pas la plus démocratique, et donc la plus légitime des sélections ? Organiser des primaires, ce serait donner aux citoyens le contrôle de toutes les étapes vers la plus haute instance politique. Cet objectif, brandi comme fer de lance, n’est pas le seul à motiver le changement dans la sélection du candidat à la présidentielle. En pratique, l’impact de cette transformation est-il toutefois en accord avec les objectifs annoncés ?

Un candidat plus populaire ?

Soumettre le choix du candidat aux suffrages citoyens, c’est théoriquement augmenter les chances du parti de remporter les élections. C’est cette raison informative qui justifiait l’organisation de primaires dans le système américain, dit « mixte », jusqu’en 1968. Les résultats des votes avaient pour fonction d’informer les leaders du parti des attentes et des intérêts des électeurs ; informations qu’il était alors difficile d’obtenir sur un territoire si vaste et sans le développement des techniques de sondage. Ainsi, le candidat qui remporterait de premiers suffrages serait-il plus susceptible de séduire aux élections présidentielles.
Ce raisonnement n’est toutefois pas incontestable. Dans le cadre de primaires fermées en effet, l’électorat, constitué d’adhérents, est partisan et tend à voter de manière plus extrême que la majorité des citoyens. Le débat présidentiel se trouve donc distinctement polarisé. Ce phénomène reste vrai dans une certaine mesure pour les primaires ouvertes, bien que l’électorat soit bien plus large que l’ensemble adhérent. Dans les faits, payer une contribution, signer une charte des valeurs et faire la queue pour mettre un bulletin dans l’urne concentrent la mobilisation des électeurs les plus convaincus. Les résultats des primaires donnent donc souvent un candidat plus marqué idéologiquement que ne l’auraient fait les leaders du parti. Par ailleurs, le mode de scrutin des primaires (uninominal à deux tours) ne capte pas nécessairement les préférences des électeurs. Avant les primaires de la droite et du centre, Slate.fr avait proposé une comparaison des résultats en fonction des modes d’élection employés. Les conclusions, bien que peu crédibles par le type et la taille du panel, appelaient pourtant à réfléchir sur le meilleur moyen de révéler la préférence électorale, puisque c’est tout l’enjeu d’une primaire.

François Fillon, le triomphe électoral du conservatisme ? Crédits: Pauletto François/ABACA

François Fillon, le triomphe électoral du conservatisme ?
Crédits: Pauletto François/ABACA

Des idées nouvelles ?

Les initiateurs des primaires louent l’opportunité pour de nouvelles idées de se faire entendre et de convaincre le plus grand nombre. Le suffrage électoral serait plus flexible et plus juste pour chaque candidat que ne l’est la sélection du parti. Il rendrait moins péremptoires les ressources d’appareil et laisserait leurs chances aux outsiders – probable motivation d’Arnaud Montebourg en initiant la « primaire citoyenne » en 2011. L’organisation d’une élection pour sélectionner le candidat d’un parti conduit en effet à des résultats inattendus ; Barack Obama en 2008 comme Donald Trump en 2016 ont ainsi défié les prédictions des responsables politiques. Elle impose aux partis d’être plus à l’écoute. Arnaud Montebourg le soulignait en 2011 : « La primaire est l’occasion de faire ces propositions originales, créatives et innovantes ».
Pourtant, à une échelle si réduite que celle d’un parti, l’avancement d’idées nouvelles conduit aussi à une perte de sens et de réalisme dans les programmes proposés. Les nombreux candidats – sept pour la droite comme pour la gauche – doivent se démarquer tout en partageant une même ligne avec leurs concurrents, justifiant leur appartenance au même groupe politique. Le risque est grand d’assister alors à une surenchère absurde dans les propositions. Le nombre de postes de fonctionnaires à supprimer fit l’objet d’une telle surenchère lors des primaires de la droite et du centre en novembre dernier, les chiffres variant de 250 000 pour Alain Juppé à 600 000 pour François Fillon. A terme, le programme élu n’est pas nécessairement le plus lucide ni le plus applicable ; en témoigne l’analyse du programme des primaires du candidat élu François Fillon, effectuée dans cet article du Monde.

L'ouverture pour les outsiders tels que Arnaud Montebourg à l'honorable score de 17% en 2011 Crédits: AFP/Jacques Demarthon

L’ouverture pour les outsiders tels que Arnaud Montebourg au score de 17% en 2011
Crédits: AFP/Jacques Demarthon

Le retour du citoyen ?

A défaut de produire des programmes cohérents, l’organisation de primaires porte tout de même l’espoir de relancer la participation et l’intérêt des citoyens pour la politique. A une période où la crédibilité des politiciens est au plus bas, soumettre le candidat d’un parti aux votes, c’est théoriquement renouer un lien direct avec le peuple et revaloriser l’engagement politique. Mais la primaire ajoute surtout une période électorale. Elle requiert une nouvelle campagne et constitue ainsi une étape supplémentaire dans l’objectif de séduction, renforçant par la même une impression de « campagne permanente ». Or c’est cette impression de drague perpétuelle qui explique en partie la perte de confiance des citoyens envers leurs représentants. Cette théorie, initiée par Patrick Caddell aux France, trouve aujourd’hui un écho conséquent en France, notamment depuis la mise en place du quinquennat présidentiel et l’organisation de primaires.

L'ajout d'une campagne, de promesses et de débats pour un citoyen ennuyé Crédits: Philippe Wojazer / POOL

L’ajout d’une campagne, de promesses et de débats pour un citoyen ennuyé
Crédits: Philippe Wojazer / POOL

Un moyen de réorganiser le parti ?

En organisant une primaire ouverte en 2011, le Parti Socialiste espérait non seulement créer un engouement autour de leur candidat avant la campagne présidentielle, mais aussi relancer une base partisane alors que le PS souffrait des fractures héritées du Congrès de Reims en 2008. Les primaires étaient l’occasion de redéfinir les principes du parti par l’écriture de la charte des valeurs, mais également de médiatiser la mouvance et de mobiliser les citoyens. Redéfinir la légitimité du parti de cette manière implique également de repenser son rôle. En effet, en laissant aux citoyens le choix de sélectionner leur candidat, le parti cède certaines de ses fonctions historiques ; à savoir son pouvoir de maîtriser le personnel politique, mais également son pouvoir programmatique puisque l’élaboration et l’approbation du programme politique reviennent désormais au candidat et à son électorat. Ainsi, selon Bruno Cautrès, chercheur au CNRS, la création de primaires implique de « réduire le rôle du parti, qui devient une plateforme organisatrice et dont l’agenda est en concurrence avec ceux des candidats ». Ce mode de sélection présente donc un nouveau modèle de militantisme et de participation politique en donnant la possibilité aux citoyens, et non seulement aux militants, de contribuer directement à l’évolution d’un parti politique et au renouvellement d’une partie de sa classe dirigeante.
Plus encore, au-delà de modifier la nature des partis politiques, l’organisation de primaires questionne la légitimité de leur existence. Quelle est la base minimale d’idées à partager entre les candidats ? Que conclure de leurs dissensions affirmées ? La couverture médiatique des primaires et la mise en valeur de l’opposition des candidats remettent inévitablement en question le sens du regroupement en partis, particulièrement lorsqu’une partie de l’électorat rejette les résultats ainsi que l’ont fait certains membres de l’UDI à la suite des primaires de la droite et du centre. De quoi nourrir l’argumentaire des candidats qui pointent du doigt la fantasmée cohérence du système partisan et veulent s’en affranchir.

Les primaires de 2011, l'occasion pour la gauche de re-fédérer et médiatiser son parti Crédits: AFP/Pierre Andrieu

Les primaires de 2011, l’occasion pour la gauche de re-fédérer et médiatiser son parti
Crédits: AFP/Pierre Andrieu

Une candidature incontestable ?

L’argument ultime brandi pour justifier l’organisation d’élections primaires reste cependant la question de la légitimité de la candidature ; la voix des citoyens étant la voie royale pour se l’attribuer. Pourtant, quid de cette légitimité lorsque le programme est modifié entre les deux campagnes ? Force est de constater que la transition d’un électorat partisan à un électorat national oblige les candidats à retoucher leur programme ; pour capter une audience plus large, il faut se recentrer, chercher le fameux électeur médian. Ainsi les médias ont-ils dénoncé les « reculades » de François Fillon depuis son élection. Que dire donc de la légitimité d’un candidat qui modifie le programme pour lequel il a été choisi par les électeurs de son parti ?

Hollande, vainqueur et possesseur d'« une grande légitimité que la droite ne peut pas mettre en cause » selon Ségolène Royal en 2011 Crédits: Thomas Samson/AFP

Hollande, vainqueur et possesseur d’« une grande légitimité que la droite ne peut pas mettre en cause » selon Ségolène Royal en 2011
Crédits: Thomas Samson/AFP

Habillées des plus grands idéaux démocratiques, les primaires n’assurent donc pas encore sans conteste le retour du citoyen dans l’appareil politique. A défaut, elles engagent en tout cas à repenser les partis dans leur structure et leur cohérence. Elles impactent également le contenu des discours politiques en polarisant le débat de manière plus marquée. Sont-elles comme l’annonçait François Hollande en 2012 « un principe désormais inscrit dans le temps et l’espace politique » ? Une pratique qui bouleverse l’espace politique, voilà la seule certitude.






Claire Vérove




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