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Le dernier râle de Canal+

Le dernier râle de Canal+

Ce soir sera diffusé le dernier Petit Journal animé par Yann Barthès, l’animateur ayant annoncé le 9 mai dernier son départ de Canal+. Si Le Petit journal se poursuivra l’année prochaine, présenté par Cyrille Eldin, il y a peu de chances que l’esprit de l’émission survive au départ de son créateur, qui l’incarna pendant près de douze ans. La fin de ce programme emblématique marque donc un tournant dans l’histoire de la chaîne cryptée, malmenée depuis sa reprise en main par l’homme d’affaires Vincent Bolloré l’année dernière. Alors, Canal+ est-il définitivement mort ? Le « cas Canal » n’est-il pas symptomatique de l’état actuel des médias en France ?


30 juin 2015. Le site puremedias.com annonçait le projet de Vincent Bolloré de supprimer Les Guignols de l’info, autre émission phare de la chaîne. Beaucoup y voient alors une manœuvre politique : il faut dire que le président de Vivendi est un ami proche de Nicolas Sarkozy, qu’il avait invité sur son yacht en 2007, et que l’ancien président n’était pas épargné par l’émission satirique. Levée de boucliers, puis reculade de la part de Bolloré qui annonce finalement le maintien de l’émission… en crypté… et avec de nouveaux auteurs, soigneusement choisis par l’homme d’affaires. Quand Les Guignols reprennent enfin le 14 décembre, l’attente est énorme. Hélas, la nouvelle mouture peine à convaincre le public qui boude l’émission : les audiences chutent, et même les replays disponibles gratuitement sur Dailymotion dépassent difficilement les quelques milliers de vues.

Du côté du Grand Journal, ce n’est guère mieux. Maïtena Biraben succède à Antoine de Caunes mais peine à insuffler un vent nouveau à l’émission, désertée par une grande partie de son audience. La faute peut-être à quelques maladresses de la part de l’animatrice, mais surtout au rejet du public après la polémique des GuignolsLe Grand Journal périclite, ce qui n’est pas pour déplaire à Vincent Bolloré. Une actionnaire de Vivendi lance ainsi à l’homme d’affaires, lors de l’assemblée générale du groupe : « Merci pour l’assainissement de Canal Plus en clair qui était devenue une succursale du parti socialiste avec Aphatie en premier secrétaire. Cela devenait très difficile à supporter. ». Les raisons politiques de la reprise en main de Canal+ ne font plus aucun doute.

Seul Le Petit Journal maintient ses audiences, et ce malgré un horaire avancé à 20h10, mettant l’émission en concurrence avec les JT nationaux. Il faut dire que l’émission jouit d’une base de fans fidèles, et s’efforce de conserver la relative liberté de ton qui la caractérise : Yann Barthès n’hésite d’ailleurs pas à ouvrir l’émission de rentrée sur la shitstorm autour de la suppression des Guignols de l’info, avant de se lancer dans un éloge comique des films plastiques produits par l’entreprise de son patron. Le Petit Journal agace, mais Bolloré ne peut se permettre de supprimer la dernière émission du clair qui attire encore les téléspectateurs… du moins pour le moment.

Car à partir d’avril, des rumeurs se font entendre : selon Le Canard EnchaînéLe Petit Journal serait menacé de disparition pour la rentrée 2016. Sentant le vent tourner, Yann Barthès annonce à la surprise générale son départ de Canal+ le 9 mai. L’animateur se verrait confier une émission hebdomadaire sur TF1 et une quotidienne sur TMC, dont la formule rappelle étrangement celle qui avait fait le succès du Petit Journal : « un décryptage de l’info avec des parodies en compagnie d’un invité », indique Mathieu Vergne, directeur des programmes du groupe TF1. Cette impression est d’autant plus renforcée par l’annonce qu’une grande partie de ses compères du Petit Journal (Martin Weil, Panayotis Pascot, Hugo Clément, Éric et Quentin, et même Catherine et Liliane) devrait le rejoindre dans ses nouvelles aventures.

Dans la foulée de Yann Barthès, on assiste à un véritable exode des animateurs historiques de la chaîne : Grégoire Marmotton, Ophélie Meunier, Ali Baddou et Maïtena Biraben quittent ainsi le groupe. Départ volontaire pour certains, moins volontaire pour d’autres : niant le communiqué officiel de la chaîne, Yann Barthès adresse dans son émission du 2 juin « une pensée pour Ali Baddou et Maïtena Biraben qui ont appris aujourd’hui qu’ils quittaient Canal+ ». A l’approche de la fin de saison, l’animateur du Petit Journal semble en effet se lâcher, pour notre plus grand plaisir : lançant un compte à rebours avant la dernière émission (de la saison), le présentateur nous fait revivre les meilleurs moments du programme à travers les #LPJClassics, comme si ce dernier s’arrêtait avec le départ de son créateur. Dernière impertinence en date ? Un reportage sur le Hellfest qui conclut la longue histoire entre Le Petit Journal et les (culs de) métalleux, nous offrant même une paire de seins et un « hélicobite » non censurés pour couronner le tout.

LPJ Classics 2

Canal+ semble donc plongé dans une ambiance de fin de règne, et l’avenir de la chaîne elle-même semble compromis. Face à la vague de résiliations et à la chute des audiences, dont il est en grande partie responsable, Vincent Bolloré annonce à l’assemblée générale de son groupe : « Si les pertes continuent, il y a un moment où il faudra arrêter le robinet, parce que Vivendi ne pourra pas apporter de l’argent indéfiniment à Canal+. » L’homme d’affaires n’exclut donc pas une suppression pure et simple de la chaîne. Le clair, autrefois vitrine de Canal+, coûte en effet plus qu’il ne rapporte, contrairement à D8 et D17 qui elles enregistrent des résultats plus que favorables. Si la chaîne disparaît, l’ensemble des programmes du clair (Le Grand Journal et Le Petit Journal notamment) pourraient être déplacés sur D8 (renommée C8) dès la rentrée 2016, le groupe ne conservant que CanalSat et StudioCanal, ainsi que ses chaînes gratuites et sa chaîne d’information en continu iTélé (qui deviendrait CNews).

Il faut dire que Vincent Bolloré a de grandes ambitions. Lors de cette même assemblée générale, il annonce vouloir faire de Vivendi « le groupe européen capable de rivaliser avec les géants de l’Internet » : Canal+, un Netflix européen ? L’idée n’est pas si saugrenue : Canalplay est déjà actuellement un des leaders de la vidéo à la demande en France, et le groupe Canal+ possède également une plateforme de VOD pour l’Allemagne, Watchever. De plus, le patron de Vivendi s’est fait remarquer en annonçant en avril un partenariat par échange d’actions avec le groupe italien Mediaset, détenu par nul autre que Silvio Berlusconi : les deux hommes d’affaires, amis de longue date, pourraient donc unir leurs forces et créer une plateforme sur le modèle de l’américain Hulu, dont ils seraient les actionnaires majoritaires.

Départs en masse, hanounisation du clair et empire médiatique européen : pas de doute, Canal+ est bien mort.

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Etudiant en double cursus "Sciences et sciences sociales" à Sciences Po Paris et à l'Université Pierre et Marie Curie. Passionné de politique et de nouvelles technologies.

1 comment

  • Adieu à la seule émission que je regardais à la télévision, LPJ va me manquer…

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