NEWSYOUNG
Now Reading:

Le Loup de Wall Street, c’est l’argent

Le Loup de Wall Street, c’est l’argent

Depuis Noël dernier à l’affiche aux Etats-Unis, le dernier Scorsese ne laisse pas de faire parler : nouveau coup de maître pour certains, débâcle longue et ennuyeuse pour d’autres…je me range du côté des premiers.

Certes, rien de nouveau sous le soleil. Le réalisateur chéri d’Hollywood recycle son Casino en substituant aux maisons de jeu la place boursière la plus célèbre au monde : le NYSE, plus connu sous le nom de Wall Street. A la place des mafieux des années 70, de respectables dirigeant et employés d’une firme « officiellement » légale, tenus donc à une certaine bonne conduite. Résultat : pas de coup de feu, moins de violence physique…mais une morale anéantie dans la débauche, drogue et sexe tout compris, cocktail plus explosif que n’importe quelle scène de fusillade. Un Projet X sur moquette de bureau de 2 heures et demie, avant un rude retour sur terre pour le protagoniste, campé par l’incontournable Leonardo DiCaprio. Malgré la chute peu glorieuse de notre anti-héros, vous serez déçus si vous vous attendez à une critique acerbe sur fond de bonne conscience.

La narration est prise en charge par Jordan Belfort, parti pris assumé qui immerge le spectateur dans la vision de ce courtier à la tête de la société « Stratton Oakmont ». Le Loup de Wall Street, ce n’est pas lui : c’est l’argent. Le respect de la loi, la décence, l’amour, la responsabilité, la famille…autant de valeurs sacrifiées sur l’autel des sommes exorbitantes que Belfort ne cesse d’amasser en un temps record. La Sainte Trinité de ces traders sans scrupules ? Argent, sexe, cocaïne. Il semble que le long-métrage ne soit qu’un enchaînement de frasques qui écoeurent et pourtant…

Le Loup de Wall Street nous mène par le bout du nez. Les dialogues de Scorsese rappellent Tarantino, son digne héritier; des maîtres dans l’art de faire rire des situations les plus dramatiques, procédé est ici poussé à l’extrême. Je me plais à penser que le cinéaste en fait une stratégie bien volontaire. Le lendemain de la sortie du film aux Etats-Unis paraissait dans LA Weekly une lettre ouverte au réalisateur et à Leonardo DiCaprio, écrite par Christina McDowell, fille de l’ex-associé du véritable Jordan Belfort (qui lui avait laissé une dette conséquente). « Vous êtes dangereux. Ce film est irresponsable et continue à faire croire que ce genre de combines est divertissant », écrit-elle. Oui, ces « combines » apparaissent divertissantes. On reconnaît admirativement la verve de Jordan Belfort, on se surprend à sourire devant l’étalement continuel et outrancier du luxe, on assiste aux premières scènes des plus orgiastiques en riant (leur accumulation prête à la lassitude) et certains bads trips sont si pathétiques qu’ils en deviennent cocasses. « Irresponsable », non. Le réalisateur ne nous aurait-il pas savamment manipulés pour nous faire comprendre à quel point l’argent lui-même manipule ses victimes ? L’argent, éternel dieu du chaos lorsqu’il devient addictif, serpent caché derrière un visage d’ange : il attire et entraîne, voilà la leçon du Loup de Wall Street. Et pour entraîner le spectateur à son tour, Scorsese se repose sur un scénario bien rôdé, des prises de vue et un montage impeccables, autant que le casting.

Léonardo DiCaprio s’illustre une fois encore, faut-il le rappeler ? Si on connaît son talent dans ce genre de rôle – torturé, charismatique, puissant – il porte à la quintessence son jeu de mimiques. Des scènes révélatrices de cette manoeuvre à amuser avec le pire, comme les disputes avec sa femme (Margot Robbie) : une relation détruite, désespérante… mais comique. Outre le cas DiCaprio, Jonah Hill se dévoue corps et âme à son rôle d’associé, dans lequel il est impressionnant . Personnage loufoque et sans gêne, affublé d’une dentition fluorescente, il est si gauche qu’il en est presque attendrissant. Bernés par le climat malsain qui règne, on lui en veut de sa maladresse qui menace de trahir l’illégalité de leurs activités… Une nomination aux Oscars pour meilleur acteur dans un second rôle bien méritée.

Les illusions dont s’est entouré tout ce beau monde finiront par tomber, et les nôtres aussi : l’irresponsabilité de Jordan face à sa fille, figure de l’innocence, secoue la conscience du spectateur lorsqu’il veut l’arracher à sa mère dans un accès de folie toxicomane. Parallèle presque parfait de la scène de Casino 20 ans plus tôt.

On peut s’interroger sur le message délivré -des heures de déchéance sur fond de corruption joyeuse, une justice triomphante, un homme qui ne change pas malgré sa condamnation- mais le fait est que le regard de Scorsese reste toujours neutre et nous laisse le soin de juger les personnages. Il ne fait que faire l’état des lieux, constater, transcender et nous balancer le tout sur un écran. Aussi insolent que son héros, « débrouillez-vous, faites avec, c’est comme ça » semble-t-il nous dire.

Share This Articles
Written by

Étudiante en histoire à Bordeaux. Adore être en pyjama. Newsyoung & cinéma.

2 comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Input your search keywords and press Enter.