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Le malaise rural des paysans Français

Le malaise rural des paysans Français

Ne nous fions pas aux apparences, le grand et imposant patrimoine agricole Français ne reflète pas la situation subie par un grand nombre de ses agriculteurs.  Outre les quelques privilégiés, et très gros céréaliers qui ont investi au bon moment, ou bien se trouvent fidèlement soutenus par Bruxelles, la plupart d’entre-eux s’estiment victimes de précarité et abandonnés par l’État. On ne s’étonnerait presque plus du taux de suicide deux fois plus élevé que la moyenne nationale.

Décryptage d’un raz le bol avec deux d’entre eux: Philippe, et Jean accompagné de sa fille Marylou.

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« Il n’y a plus rien à faire » déclare immédiatement Philippe, morose. Car c’est d’abord la précarité économique qui touche les agriculteurs. Pour eux, qui peuvent percevoir jusqu’à moins de 1000 euros par mois, le poids des intermédiaires se fait âprement ressentir : « Les grandes surfaces revendent parfois 1 euro 50 un kilo de fruits acheté 3 centimes ! » s’insurge Jean. Des prix scandaleux qui au-delà de conforter le malaise des paysans, se font barrière à une alimentation saine pour le consommateur lambda, qui privilégiera plus naturellement des produits de conserves ou étrangers moins onéreux.

Que faire devant des supermarchés intraitables sur leurs marges? Faire grimper les prix, pour augmenter les revenus des producteurs ? « Impossible ». Si les prix doivent à tout prix rester bas, c’est pour maintenir une stabilité politique ; ainsi « ils nous sacrifient » ajouteront-ils, amer.

Les normes du « produit type » portent aussi leur part de responsabilité dans cette situation. Non contents de dénaturer fruits et légumes, ils nécessitent un arrosage excessif qui pèse lourdement dans le budget des collègues de Philippe, et sont responsables de la destruction d’une quantité exorbitante de produits frais « hors normes » esthétiques, pourtant sains et consommables.

Soumis aux conditions météos, à la réalité de la grande distribution, ils se sentent « abandonnés » et affirment ne pouvoir compter sur la MSA à qui ils n’accordent aucune confiance, une institution de -protection sociale du monde agricole- devenue « obsolète et négligeable ».

Philippe, malade, dont les champs sont à l’abandon depuis l’accident de travail de son employé, n’a ainsi pu compter sur aucune aide, faute de restrictions économiques drastiques. « Je suis laissé pour compte » affirme t-il, ; pour lui comme pour bien d’autres, la ferme est avant tout un patrimoine familial, un métier de passion du vivant et de la nature, une affaire de labeur honnête et de transmission. Mais aujourd’hui, lui-même se voit contraint de déconseiller à ses propres enfants de reprendre l’affaire familiale : «  trop de difficultés » nous confiera Marylou, employée dans une crèche, « je ne veux pas trimer comme mon père pour un salaire de misère ». N’oublions pas que diriger une ferme revient de fait à oublier toute RTT ou congé maladie.

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Face à la crise et aux difficultés traversées par le monde agricole, Jean nous apprend ensuite que les aides de l’État n’ont pas évolué depuis 1992. Lorsque nous évoquons l’éventualité d’une production orientée vers le bio plutôt que vers l’hyper-productivisme, Philippe récuse aussitôt : avec un budget limité, la majorité des français n’est pas prête à payer plus pour manger mieux, là n’est pas une solution suffisante pour sauver le monde agricole.

Les paysans non-inscrits dans le marché européen n’ont même « plus aucune chance ». Et encore, quel avenir ? L’Europe réunifiée offre une concurrence insoutenable.

De même, la présence des pays du Sud sur le marché n’envenime que davantage les choses, en proposant des produits aux prix imbattables et produisant en masse les conserves qui nourrissent un très grand nombre de Français.

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Le malaise rural s’explique également par la précarité socio-culturelle qui le touche de plein fouet.

Il est vrai que la « vie de village », autrefois conviviale, s’est effacée au profit de « villages dortoirs » où personne ne se connaît. Quant aux  bourgs profondément ruraux de la « France du vide », en manque d’infrastructures, de transports et de commerce, ils se sentent délaissés « C’est simple, on donne tout à la ville, et rien à la campagne ». Il n’est pas rare de devoir faire une dizaine de kilomètre pour acheter du pain ou des cigarettes. Les cafés où se retrouver ont quant à eux pratiquement disparu.

N’oublions pas, de même, que la vie culturelle n’est accessible qu’en ville, en découle l’indispensabilité de moyens de transports et financiers, car sortir a un coût ; «  Heureusement que j’ai ma voiture » sourit Marylou. Ces moyens font souvent défauts à de nombreux jeunes « marginalisés », dont une part conséquente, désabusée et ennuyée, se livre dès lors à une certaine errance propice à l’échec scolaire.

Ces jeunes travailleraient-ils à la ferme ? « Certainement pas », selon Philippe. D’après lui, cette jeunesse évoluerait en effet dans une atmosphère qui la décourage et la pousse plutôt à un certain laisser aller dans l’assistanat. «La main d’œuvre immigrée, elle, est là et fournit un réel travail» rajoute t-il, à contre courant des discours du Front National.

Touchés au moral par l’isolement et les effets de la crise, les paysans sont parfois même, comme Jean, victimes de pressions par le biais de contrôles abusifs source d’angoisse. « Je vends tout ou un de ces jours je vais y passer» finit-il par nous dire.

Cette année, on dénombre trois fois plus de suicides chez les paysans que chez les cadres, les révoltes des producteurs de lait alertent. Sans tomber dans le piège de la généralisation à outrance, il y a là de quoi faire réfléchir, et agir, d’urgence.

Alors comment ? Les fermes pédagogiques ont le mérite de lier un contact entre ville et campagne ; de nombreuses initiatives sont également prises par les commerces pour rapprocher producteurs et consommateurs en amoindrissant les marges. Peut-être la ville doit-elle aussi apprendre à estimer de nouveau les agriculteurs qui la nourrissent.

Les enjeux pour l’État sont quant à eux énormes, il s’agit de poursuivre et accentuer une véritable décentralisation de la culture, et d’apporter un réel soutien économique au monde paysan en complet désarroi, avant qu’il ne soit trop tard.

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