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Le Saint Laurent de Bonello : L’éternel survivant

Le  Saint Laurent  de Bonello :  L’éternel survivant

Cette année, deux biopics ont été réalisés sur l’un des plus grands prodiges de la mode, Yves Saint Laurent. L’un approuvé par le patron Pierre Bergé (Yves Saint-Laurent de Jalil Lespert), l’autre plus libre et vraisemblablement plus artistique (Saint Laurent de Bertrand Bonello). La première version de Lespert était pour le moins décevante. Une sorte de grande fresque chronologique qui retraçait contentieusement la vie entière du couturier en 1h45. Un sacré risque. Résultat : un biopic plat et laborieux qui effleure tout.

Le film de Bonello propose, au contraire, une double concentration. La concentration d’une époque d’une part : le réalisateur s’intéresse à la période 60-70, soit les décennies les plus florissantes du jeune prodige ; et une concentration sur le traitement de la vie de Saint-Laurent, d’autre part : comment un homme doit cohabiter avec ce monstre qu’il a lui-même enfanté : la marque YSL. Bonello donne à voir, avant tout, l’histoire d’un survivant, d’un combattant ; au-delà de la figure du couturier Yves Saint-Laurent. Paradoxalement, il s’agit d’un biopic qui touche l’universel. Il s’agit de filmer la négation de l’identité individuelle de l’homme Yves Saint Laurent, mais également de la remise en question du rôle du business dans l’art. Car si la période 60-70 est la plus florissante pour le couturier, c’est aussi parce que c’est précisément à ce moment qu’en tant qu’homme, il se transforme progressivement en YSL, la marque. Commence alors une lutte sans fin contre ce monstre qu’il adore et qui va peu à peu le consumer.

L’angle choisi pour aborder le mythe Saint Laurent, est celui du business, du monstre industriel YSL : Bonello n’hésite alors pas à faire durer les scènes de négociation entre Pierre Bergé et ses actionnaires américains (le business avant tout). Il transmue alors la figure de Pierre Bergé en une sorte de rapace qui rôde autour de son protégé et qui martèle à qui veut bien l’entendre que « ce n’est pas son nom qu’on vend, c’est lui. » Bergé est l’homme d’affaire, celui qui agit, alors que Saint-Laurent paraît déjà mort, canonisé dans la mise en scène : lorsqu’il est coincé entre ses mannequins de la vitrine de sa boutique Rive Gauche, par exemple. Icône canonisée, éternellement seule aussi. Au paroxysme de sa richesse, de sa gloire et de son succès, le couturier paraît comme un fantôme insaisissable. Yves Saint-Laurent, choyé par ceux qui l’aiment et qui l’inspirent sombre progressivement. Le monstre nocif le poursuit jusque dans son lit sous la forme de serpents ondulants sur son corps, et alors que l’un de ses plus belles collections (celle de 1976) se prépare, le maître n’est pas là. Ce n’est plus qu’à travers son travail et la haute couture qu’il existe, puisque ce sont ses dessins, figure métonymique, qui le remplacent. Quand ce ne sont pas ses dessins, c’est son parfum, comme l’illustre une scène qui reconstitue la célèbre pub des années 70 réalisée par Helmut Newton « Where is Saint-Laurent? » « I don’t know maybe he’s just a perfume now. ». Parfums, chaussettes, cigarettes… l’industrialisation du travail de l’artiste est également une question universelle évoquée par Bonello, qui fait d’ailleurs écho au monde de la haute couture d’aujourd’hui. N’est ce pas en multipliant les accessoires types : lunettes, sac à mains, cosmétiques… que les grandes maisons de couture françaises comme Dior, Louis Vuitton ou Chanel parviennent à survivre ? L’industrialisation, c’est la vulgarisation de l’art, et le travail d’Andy Warhol dissimulé tout en long du film le rappelle. Les amateurs de haute couture seront donc peut être déçus, car il n’est pas question d’une thèse sur le style Saint-Laurent où sur la mode en général. Bonello avoue lui-même s’intéresser à la mode, sans que cela ne le passionne vraiment, et cela se ressent. Le film n’en demeure pas moins sublime. Formellement, il s’apparente à une immense fresque déstructurée, d’abord chronologiquement, mais également esthétiquement. Les scènes en boîte de nuit et celles des défilés illustrent le mouvement des corps sublimés. Elles forment de grandes mosaïques colorées, s’apparentant à de véritables tableaux vivants, le tout sur une excellente bande-son qui nous plonge dans le Paris underground des 70’s (des Velvet Undergrounds aux Four Seasons en passant par Patti Austin). En plus de travail artistique du réalisateur, il y a évidement celui des comédiens qui est absolument remarquable. Louis Garrel réinvente la figure dangereuse et séductrice de Jacques de Bascher, envoûtante et désirable. L’excellent Jérémie Renier incarne un Pierre Bergé redoutable. C’est enfin, grâce à ce rôle qu’on redécouvre Gaspard Ulliel, dont le talent n’est plus à confirmer. L’acteur réussit à capter l’essence de Saint-Laurent sans sombrer dans un mimétisme grotesque. Ulliel est d’une modernité bouleversante, son jeu est troublant et émouvant. Sans doute le plus beau rôle de sa carrière, jusque-là, une vraie performance d’artiste qui occulte totalement celle de Pierre Niney (un peu trop laborieuse et hollywoodienne, dans Yves Saint Laurent de Jalil Lespert). Une prouesse. « J’ai crée un monstre, et maintenant je dois vivre avec. » Un survivant qui lutte contre ses démons. Tel est ce qu’a voulu filmé Bonello au-delà du mythe Saint-Laurent. Pour ce qui n’était au départ qu’un film de commande pour le réalisateur de L’Apollonide : Souvenirs de la maison close, le pari est réussi parce que le film est « absolument moderne » et universel. Et c’est ainsi que Bonello préserve Saint-Laurent de l’une de ses plus grandes craintes « entrer au musée », la fatalité des grands artistes. Paradoxal, pour celui qui aurait voulu être Matisse.

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