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Le terroriste dans Occupied : ennemi public ou résistant ?

Le terroriste dans Occupied : ennemi public ou résistant ?

Occupied est une toute nouvelle série norvégienne qui a été diffusée en France sur la chaîne Arte en novembre 2015. Par bien des points la série rappelle sa grande sœur danoise Borgen, tant sur les sujets abordés (l’exercice du pouvoir, le rôle du journaliste) que sur le style (réalisme, couleurs froides pour une ambiance très scandinave). Son intrigue de départ est simple : dans un futur alternatif, la Norvège a décidé d’arrêter ses exploitations de pétrole et de gaz pour se tourner vers des solutions plus écologiques. L’Union Européenne, qui traverse une grave crise énergétique, n’entend pas la laisser faire et envoie la Russie reprendre le contrôle, de gré ou de force, de la production pétrolière norvégienne. Petit à petit les Russes s’immiscent dans les sphères du pouvoir, de l’économie, de l’armée ; la Norvège est occupée.

La saison 1 (pour l’instant seule saison disponible) s’étend sur 10 épisodes qui retracent 10 mois consécutifs, d’avril à décembre. Une organisation linéaire qui permet de suivre sur le long terme la progression de l’influence russe et les différentes réactions de la population norvégienne face à cette présence non désirée. La palette des personnages présente en effet la grande diversité de réponses humaines et citoyennes qu’entraîne une situation d’occupation : il y a ceux qui en tirent profit comme Bente Norum, gérante d’un restaurant que la riche clientèle russe sauve de la faillite ; ceux qui cherchent à composer avec comme Jesper Berg, Premier Ministre dépassé par les évènements et avant tout désireux de préserver le pays d’une guerre; ceux qui sont farouchement contre et organisent la résistance; ceux qui sont déchirés entre leur devoir et leurs convictions profondes à l’instar de la magistrale Wenche Arnesen en chef de la sécurité nationale qui n’a plus rien à perdre.

Mais la figure la plus emblématique de la série reste celle du terroriste. Craint par les Russes, traqué par le pouvoir, faisant exploser bus et voitures, le terroriste est une entité multiforme, prenant aussi bien le visage d’un adolescent que celui d’un militaire ou d’une apprentie juriste. La situation renvoie évidement à celle que nous vivons actuellement en France, où le terroriste est devenu l’ennemi public n°1, une menace qui justifie le recours à une politique hautement sécuritaire afin de protéger la population. Mais l’originalité d’Occupied est de ne pas appréhender ce personnage de manière caricaturale, uniquement comme un monstre assoiffé de sang aux revendications funestes. Le terroriste d’Occupied est ambivalent, mouvant, jamais manichéen.

Arte TV credits

Le dictionnaire Larousse définit le terroriste comme celui qui commet un « ensemble d’actes de violence (attentats, prises d’otages, etc.) commis par une organisation pour créer un climat d’insécurité, pour exercer un chantage sur un gouvernement, pour satisfaire une haine à l’égard d’une communauté, d’un pays, d’un système ». Le terrorisme est associé au mal dans nos sociétés : il est celui qui utilise la violence pour imposer ses idées, celui qui tue des innocents, celui qui cherche à détruire l’ordre établi. Les hommes politiques d’Occupied cherchent eux aussi, tout comme nos propres hommes politiques, à lutter contre ce fléau : lutte incarnée par le personnage d’Hans Martin Djupvik, pour qui la recherche de sécurité justifie la violation de nombreuses libertés fondamentales (droit à la vie privée, présomption d’innocence).

Au fil des épisodes et des mois qui passent, comme Wenche Arnesen, on finit cependant par s’interroger sur notre manière d’appréhender le terroriste. Les dissidents d’Occupied, malgré leurs méthodes peu excusables, nous sont sympathiques. Il s’agit après tout de citoyens qui refusent une occupation qu’ils n’ont pas choisie, et qui décident d’agir face à l’inaction de la classe politique. Leur motivation est l’expulsion des envahisseurs pour enfin retrouver l’indépendance nationale. Et comment les blâmer ? Dans cette situation le terroriste devient une figure que l’on comprend. Voire que l’on peut encourager au fond de soi-même. La « haine à l’égard […] d’un système » devient nécessaire quand ce système est impuissant et corrompu. Le terroriste est perçu comme tel car il montre son hostilité, par l’usage de la violence, envers le système « mainstream » c’est-à-dire le système qui a été défini comme « bon » par les politiques.

Les frontières du bien et du mal s’effacent. Existe-t-il un « bon » terroriste ? La notion ne s’envisage plus comme quelqu’un qui fait quelque chose de mal mais quelqu’un que le pouvoir désigne comme faisant quelque chose de mal. Le terroriste n’est pas une notion absolue mais une notion relative. Les personnages d’Occupied sont considérés comme des terroristes relativement au gouvernement de Jesper Berg. Les résistants durant l’Occupation en France étaient de même considérés comme des terroristes relativement au gouvernement de Vichy. Et pourtant aujourd’hui ils ne sont plus des « terroristes » à nos yeux mais bien des « résistants ».

Il ne s’agit en aucun cas d’excuser ou de justifier l’emploi de la violence pour mener une action idéologique. Mais ces questionnements autour du terrorisme devraient nous amener à reconsidérer les mesures politiques que notre propre gouvernement cherche à mettre en place, comme le projet de révision visant à inscrire l’état d’urgence dans la Constitution. L’état d’urgence permet aux autorités d’assigner à résidence, de perquisitionner, de prendre les papiers d’identité, de contrôler les fréquentations de personnes suspectées de vouloir troubler l’ordre et/ou la sécurité publics, ainsi que de dissoudre des associations ou de suspendre des publications et communications publiques, le tout à discrétion (sans l’intervention nécessaire de la justice). Des mesures qui permettent de neutraliser une personne en l’empêchant de mener ses actions comme elle l’entend. Mais qu’est-ce que cela signifie que de troubler l’ordre et la sécurité publics ? Manifester contre l’avis des autorités en exercice entre-t-il dans cette catégorie par exemple ? L’Etat semble vouloir se doter sur le long terme d’instruments de contrôle applicable sur toute la population. Toute personne portant atteinte à l’« ordre » établi est potentiellement un ennemi de la nation et doit de ce fait être surveillé et neutralisé.

Cela peut paraître acceptable démocratiquement tant que le système défendu contre ces opposants est soutenu par les citoyens, tant que ceux qui soutiennent les motivations des terroristes demeurent une minorité. Il faut cependant se poser la question de l’éventualité selon laquelle ce système n’est plus soutenu par les citoyens, à l’instar de la situation d’Occupied où le système en place (la domination russe) est rejeté par l’ensemble de la population norvégienne. Dans une telle situation, l’état d’urgence mettrait les potentiels résistants plus que jamais à la merci des autorités de surveillance et des autorités policières.

Suivre la série Occupied est donc hautement recommandable à deux points de vue. Le premier, pour passer un excellent moment. Le second, pour s’interroger sur nos propres schémas de pensée et sur la manière dont l’Etat peut encadrer notre propre conception du bien et du mal en société.

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Etudiante en troisième année à Sciences Po Lille

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