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L’esprit dans la machine : Ghost in The Shell et le vertige transhumaniste

Culture / Récents / Sciences / 24 juin 2017

Ghost in the Shell, adaptation hollywoodienne du manga culte de Masamune Shirow, est sorti il y a près de trois mois sur nos écrans. Le long-métrage de Rupert Sanders, mettant en scène la sublime Scarlett Johansson dans le rôle principal, a néanmoins subi un échec public et critique retentissant, qui devrait déboucher sur une perte de 60 millions de dollars pour les studios : la faute peut-être aux accusations de white washing dont le projet avait été victime dès l’annonce de son casting.

Cependant, l’objectif de cet article n’est pas de faire une critique du film (celui-ci n’est d’ailleurs plus en salles depuis longtemps), mais plutôt d’aborder les thématiques présentes au sein du film, en les comparant ensuite avec celles que l’on retrouve dans l’anime de 1995.


Mais avant de commencer – et pour que vous compreniez de quoi il en retourne – il semble essentiel de faire un rapide synopsis de cette production hollywoodienne. Ghost in the Shell se déroule dans un futur proche où la société est régie par la technologie. Ainsi donc, le film met en avant un personnage nommé Major (Scarlett Johansson) : une humaine sauvée d’un terrible accident. Son corps n’étant pas récupérable, seul son cerveau (son ghost) a pu être sauvé. Celui-ci a été incorporé dans un corps cybernétique, la dotant de capacités qu’un simple humain ne pourrait avoir. Face à une menace d’un nouveau genre qui permet de pirater et de contrôler les esprits, le Major est la seule à pouvoir la combattre. Alors qu’elle s’apprête à affronter ce nouvel ennemi, elle découvre la vérité sur son passé, et les mensonges dont elle a été victime.

Pour ma part, j’ai trouvé le film vraiment intéressant. Il suscite la réflexion de par les dimensions philosophiques évoquées. Déjà, on se rend compte que ce fameux « futur proche » n’est pas si loin du nôtre. Avec les progrès technologiques grandissant sans cesse, nous finirons peut-être par en arriver là. Le philosophe Paul Virilio parlait – en 1996 – d’une dimension totalitaire des nouvelles technologies, et aujourd’hui nous ne pouvons nier que la technologie a changé nos vies. Nous ne pouvons plus vivre sans, c’est indéniable. De ce fait, je pense que l’adaptation de Ghost in the Shell n’est pas anodine et n’est certainement pas due au hasard. Ce film est une critique pure et simple de la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui. C’est en tout cas l’impression que j’ai eue lorsque je suis sorti de la salle de cinéma. Il s’agit – à mon sens – d’une satire visant à nous faire réagir, à faire éveiller les consciences.

La philosophie s’est toujours interrogée sur la question suivante : est-ce qu’un être mi-homme mi-robot peut continuer à être considéré comme étant un humain ? Et c’est là tout l’intérêt du film. À noter que les scientifiques se penchent actuellement sur la question, l’intérêt étant de « prolonger » la vie humaine grâce à la robotique. L’implantation de cœurs artificiels et de prothèses constituent une première étape de ce processus d’hybridation humain/machine. Le mouvement transhumaniste ne cesse de susciter la polémique, en remettant en cause la définition même de l’être humain – et c’est ce à quoi nous invite le film.

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Alerte spoiler : dans la suite de cet article, plusieurs points centraux de l’intrigue du film et de l’anime seront révélés.

Au cours du film, on apprend que la société qui a « créé » le Major, lui a menti. Elle n’a pas été sauvée – comme ils lui ont prétendu. Sa vie a été volée. Nous faisons donc face à un dilemme : peut-on voler la vie d’autrui au profit de la protection de la société ? Cela va totalement à l’encontre des valeurs humaines. L’Homme est maître de sa personne, sa conscience et son corps lui appartient.

L’intelligence artificielle est un autre élément important – qui est au cœur du film. Effectivement, elle est vue ici comme étant la prochaine étape de l’évolution humaine. D’innombrables œuvres – littéraires ou cinématographiques – ont déjà abordé cette thématique-là. Je pense par exemple à I, Robot (nouvelle d’Isaac Asimov adaptée en film par Alex Proyas) ou encore à AI Intelligence Artificielle de Steven Spielberg (coécrit avec Stanley Kubrick avant le décès de ce dernier). Dans la plupart de ces œuvres, l’avènement de l’intelligence artificielle signerait l’arrêt de mort de l’être humain. Les scénarios – d’origine dystopique – sont souvent néfastes : l’intelligence artificielle prend toujours le dessus sur l’Homme.

Bien qu’il s’agisse de science-fiction, sommes-nous loin de cette affirmation ? Pas si certain. Nous sommes beaucoup plus proche de cette fiction qu’on ne veut bien l’admettre. Et à cette allure, nous arriverons bientôt à cette intelligence artificielle. Pourtant, nous voyons bien – à travers Ghost in the Shell – que la technologie n’est pas infaillible. Au contraire, si nous portons beaucoup trop d’intérêt à la technologie – ce qui commence déjà à être le cas – l’Homme sera incapable de vivre sans.

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Malgré ses nombreuses qualités, le visionnage de Ghost in the Shell version 2017 se révèle cependant une déception pour quiconque a déjà lu le manga original ou regardé l’anime de 1995. Il ne s’agit certes pas d’un manque de fidélité à l’œuvre originale : le film respecte l’univers graphique de l’anime, qu’il transpose brillamment en images réelles grâce à des effets visuels de qualité ; de plus, comme nous l’évoquions plus haut, le film aborde des thématiques chères à la saga comme le transhumanisme ou la question du libre-arbitre.

Hélas, Rupert Sanders multiplie les références au film de Mamoru Oshii sans jamais rien apporter de véritablement neuf à la saga. Ainsi, la structure globale de l’intrigue est très similaire à celle de l’anime, et plusieurs scènes en sont reprises à l’identique – la célèbre séquence du shelling au début du film, le combat dans l’eau entre un Major invisible et un cyborg en fuite, ou le climax avec le tank. Les rares divergences de scénario entre le film et l’anime n’en deviennent que plus frustrantes, car elles ne servent qu’à bâtir une intrigue prometteuse (le passé volé du Major), mais qui donne l’impression de n’exister que pour justifier le casting de Scarlett Johansson pour le film : le Major était bien une Japonaise avant que l’on transfert son ghost dans un corps cybernétique parfait (et Blanc, comme par hasard, ce qui a eu le don d’agacer encore plus les détracteurs du film).

Mais la plus grosse déception concerne le personnage du Puppet Master. Dans l’anime, il s’agit d’une intelligence artificielle rebelle, consciente des possibilités qu’offre sa nature immatérielle, et prenant possession d’un shell volé. Dans le film, cet antagoniste mémorable est confondu avec Hideo Kuze, un ami du Major avant sa conversion, personnage apparu dans la seconde saison de la série d’animation Ghost in the Shell: Stand Alone Complex (en 2006). En se focalisant de cette sorte sur la redécouverte de son passé par le Major, le film de 2017 passe à côté des nombreuses thématiques qui faisaient la richesse de l’anime ; certes, l’intelligence artificielle y tient une place importante, mais jamais le film ne s’interroge sur les conséquences de la cohabitation d’intelligences artificielles « humanisées » et d’humains améliorés par la technologie.

Dans l’anime, la disparition de la frontière entre l’humain et l’artificiel atteint son paroxysme dans la scène finale, quand le Major décide de fusionner avec le Puppet Master. « Je suis conscient de ma propre existence, mais dans mon état actuel je suis incomplet », explique l’intelligence artificielle. « Il me manque deux des processus vitaux inhérents à tous les organismes vivants : la possibilité de me reproduire, et de mourir. » L’humain lui-même ne serait-il pas à certains égards une machine ? « Dans un certain sens, l’ADN n’est rien de plus qu’un programme dont le but est l’auto-préservation », poursuit le Puppet Master. Cette fusion est amorcée par l’humain lui-même (ne s’est-il pas lui-même hybridé à une technologie qui a fini par le dépasser ?), et c’est finalement le Major qui consent à la symbiose – amenant à une nouvelle étape dans l’évolution humaine. Malheureusement, rien de tout cela dans le film de Rupert Sanders.

Il serait très facile de critiquer Ghost in the Shell version 2017 pour n’être qu’un film hollywoodien sans âme, un reboot de plus, conçu pour surfer sur le succès d’une franchise culte et sur les atouts de son actrice principale. Ce serait oublier que ce film, bien qu’il n’égale pas ses prédécesseurs et déçoive les puristes, aborde cependant bien plus de thématiques que la très grande majorité des blockbusters sortis ces dernières années. Et au moins a-t-il eu le mérite de faire connaître cette œuvre phare de la science-fiction cyberpunk à un public plus large qui, nous l’espérons, souhaitera découvrir l’original.

Alexis Augusto & Tom Février



Ghost in the Shell de Rupert Sanders, sorti le 29 mars 2017






Tom Février
Etudiant en double cursus "Sciences et sciences sociales" à Sciences Po Paris et à l'Université Pierre et Marie Curie. Passionné de politique et de nouvelles technologies.




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