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Médias : Le réveil des chiens de garde

Médias : Le réveil des chiens de garde

Les Nouveaux Chiens de GardeDans Les Nouveaux Chiens de garde, documentaire sorti en 2012 et tiré de l’essai du même nom rédigé par Serge Halimi en 1997, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat égratignent les médias généralistes en raison des connivences qu’ils entretiennent avec les milieux politiques et économiques, ainsi que pour les choix qu’ils effectuent quant au traitement de l’information. Y sont principalement pointés du doigt les « experts » et autres « spécialistes » régnant en maîtres sur les plateaux télévisés, prophètes de la même idéologie libérale considérée comme au service de cette entité nébuleuse que l’on a pour coutume de nommer le « système ».  Le succès de l’ouvrage d’Halimi en librairie avec plus de deux cent cinquante mille exemplaires vendus malgré la faible promotion réalisée par l’auteur porte témoignage de l’écho certain rencontré par son propos.

L’essai paru en 1997, l’adaptation au cinéma du travail d’Halimi est donc une preuve édifiante de la pertinence qui y réside toujours en 2016. Avec l’avènement des chaînes d’information en continu  telles que BFM TV et iTélé « le fait divers fait diversion » pour reprendre la formule de Bourdieu. C’est le même Bourdieu qui préface l’ouvrage d’Halimi, et qui peu auparavant publie Sur la télévision aux éditions Liber-Raisons d’Agir dans lequel il établit une correspondance sans doute extrême entre « collaborer avec les médias » et « collaborer avec l’ennemi nazi ». Même si une partie de sa pensée peut avoir tendance à tendre vers le manichéen à l’image de sa vision du système scolaire,  elle présente cependant un réel intérêt. Dans ce livre, Bourdieu aborde des thématiques en partie communes à celles traitées par Halimi : les contradictions entre la déontologie et les pressions commerciales liées à la concurrence toujours grandissante, l’influence du journalisme sur les champs politiques, sociaux et économiques, ainsi que la domination des stratégies de communication (la forme primant sur le fond).

Serge Halimi, Le Monde Diplomatique

Serge Halimi, auteur des Nouveaux chiens de garde et directeur du Monde Diplomatique.

Après visionnage du documentaire de Balbastre et Kergoat la tentation de conspuer avec véhémence les « serviteurs » de l’idéologie dominante, et par extension de blâmer les médias en général est forte : ici réside un véritable risque. La partie émergente de l’iceberg ne doit pas mener à une généralisation et à une schématisation excessive.  L’idée du « tous pourris », utilisée également à l’encontre des politiques, n’est pas soutenable à terme malgré la popularité qu’elle rencontre souvent chez les électeurs de partis populistes qui fondent leur rhétorique et stratégie sur la dénonciation des « médias » souvent définis comme une seule et même entité. En effet si l’on se fonde sur cette position, que fait-on de la complexité du monde médiatique ? Des contradictions qui l’habitent ? Nombreuses sont les petites mains travaillant dans une précarité grandissante avec notamment une presse qui peine à prendre le virage  du numérique et qui voit son avenir papier s’écrire en pointillés…

Têtes Nouveaux Chiens de Garde

Néanmoins les collusions dénoncées par Halimi ne sont pas mirage et semblent malheureusement s’aggraver. Déjà fragilisé par les « chiens de garde », le rôle des médias est aussi menacé par les dynamiques récentes. En effet la concentration d’un grand nombre de titres dans les mains de patrons d’industries fortunés représente un sérieux danger pour le rôle de quatrième pouvoir que les médias sont censés être en mesure d’exercer via l’usage d’une liberté d’expression dont nombreux ont été les défenseurs à coup de « Je suis Charlie ». Les intérêts politico-économiques sont forts et bien trop régulièrement priment sur le droit à l’information des citoyens.

Il peut sembler en premier lieu paradoxal que de tels mastodontes économiques investissent donc dans des structures qui ne sont pourtant pas gages de profits et mènent même la plupart du temps à des pertes. Mais ces pertes sont bien peu comparées à la force de frappe que représente le contrôle d’un média. Ceux-ci quoi qu’on en dise continuent de faire et défaire l’opinion à coup de sondages et représentent un outil d’influence puissant pour faire pression sur les différents acteurs de la société, en particulier les décideurs politiques qui prêtent une attention parfois plus forte aux courbes de popularité qu’à celle du chômage. Or certains d’entre eux dirigent l’Etat et c’est l’Etat qui possède un fort pouvoir de contrôle et de régulation sur différents secteurs dans lesquels s’illustrent ces capitaines d’industries.

Vincent Bolloré vous salue bien.

Dans l’actualité relativement récente, le nom de Vincent Bolloré a fait couler beaucoup d’encre en raison du traitement « musclé » que le président du conseil de surveillance de Vivendi, une de ses casquettes, réserve aux équipes dirigeantes de Canal + et à la chaîne en général. Suppression d’émissions en clair, censures d’investigations concernant les pratiques douteuses d’amis (Michel Lucas directeur du Crédit Mutuel visé par un reportage pour sa tendance à favoriser l’évasion fiscale de ses clients est un proche de Bolloré)… Malgré sa récente audition par une commission au Sénat, le patron breton se défend de toute velléité de censure ou d’interventionnisme excessif et annonce des jours meilleurs pour la chaîne. La fin du Petit Journal le jeudi 23 juin, bastion d’un esprit Canal qui semble désormais révolu si ce n’est mort, avec le départ de Yann Barthès probablement suivi par celui d’une bonne partie de son équipe nous permet d’en douter.

•Notre article sur la fin du Petit Journal•

Lire l’article sur acrimed.org

D’autres font moins de bruit mais n’en restent pas moins influents à l’image d’un Patrick Drahi présent dans les télécoms (SFR, Numéricable), la presse (Libération, L’Express, L’Expansion), la télévision (BFM TV) et la radio (RMC). Certains agissent sans vraiment se cacher comme Serge Dassault poids lourd du secteur de l’aviation, sénateur UMP, et en possession du Figaro. Le luxe n’est pas en reste avec Bernard Arnault (LVMH) première fortune de France présent dans la presse économique (Les Échos) et quotidienne (Le Parisien). Cette liste n’est pas exhaustive et on y retrouve aussi Arnaud Lagardère, Mathieu Pigasse, François Pinault, Martin Bouygues, Xavier Niel, Pierre Bergé… Une fois mis côte à côte tous les médias possédés par ces hommes une bonne partie du paysage médiatique se forme sous nos yeux. Ici le but n’est pas de tomber dans une paranoïa ridicule où rien qui ne se trouve dans les médias ne serait bon à prendre. Cependant il semble plus que jamais nécessaire de sonner l’alerte et d’inviter chacun à prendre conscience des biais importants qui existent sur le chemin menant à l’information, source primaire des clés pour comprendre et saisir le monde qui nous entoure. Multiplier et croiser les sources, se tourner vers des médias alternatifs, exercer et affûter son regard critique semblent rester des valeurs sûres pour développer une conscience indépendante. Pour peut-être finir par s’approprier de nouveau l’information dans une société où chacun peut désormais devenir son propre média ?


Annexe

Bolloré : Canal +, D8, D17, iTélé, Direct Matin, Dailymotion

Drahi : SFR, Numéricable, Libération, L’Express, L’Expansion, BFM TV, RMC

Consortium : Le Monde, Nouvel Obs, Courrier International, Bergé (héritier Saint Laurent, Télérama) , Niel (Huffington Post),  Pigasse (Les Inrocks, Radio Nova)

Dassault (sénateur UMP, aviation) : Le Figaro

Arnault (LVMH) : Les Échos, Le Parisien,

Bouygues : TF1, LCI

Pinault (La Redoute, luxe) : Le Point

Lagardère : Paris Match, le JDD, Europe 1, Virgin Radio


Image à la Une : Renaud Février pour L’Obs

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