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Militer pour survivre : 120 battements par minute

Vendredi 2 mars, le film de Robin Campillo est devenu le film le plus primé de la 43ème cérémonie des Césars, en remportant six césars (meilleur scénario, meilleure musique originale, meilleur montage, meilleur film, meilleur espoir masculin pour Nahuel Perez-Biscayart et meilleur acteur dans un second rôle pour Antoine Reinartz) sur un total de treize nominations.

C’est au festival de Cannes que tout commence. 120 battements par minute est un film à budget modeste, avec un réalisateur prometteur, qui avait déjà été primé aux Césars pour son adaptation d’Entre les Murs. 120 BPM fait son entrée dans le festival à pas de loups: c’est lors de la projection que les spectateurs et la presse sont bouleversés par celui-ci. Le public encense 120 battements par minute qui gagnera le Grand Prix du Jury du Festival de Cannes, même si certains, comme le réalisateur espagnol Pedro Almodovar, aurait voulu lui accorder le prix le plus prestigieux : la Palme d’or. Le film remportera de nombreux prix et sera vu par un peu plus de 800 000 spectateurs à travers la France.

Pour ceux qui seraient passés à côté du phénomène, 120 battements par minute rappelle l’histoire de l’association de lutte contre le Sida : Act Up Paris, au début des années 90 en France. L’épidémie tue depuis de nombreuses années dans l’indifférence générale; elle est d’autant plus forte que beaucoup de malades font partie de la communauté gay, particulièrement stigmatisée à l’époque. Le politique et le secteur médical semblent incapables de proposer des solutions pour contrecarrer la propagation du virus. Sean et Nathan, deux militants d’Act Up, vont vivre une histoire d’amour intense, dans un contexte de désemparement mais aussi d’espoir pour les malades atteints du VIH.

Pourquoi un tel succès ?

120 battements par minute nous rappelle l’importance des luttes et du militantisme au sein de la société civile. A l’époque, les séropositifs ne bénéficient que d’une approche compassionnelle de la maladie et meurent souvent seuls, rejetés par la société et parfois même par leurs proches. Act Up leur offre le moyen de s’exprimer et de faire entendre leurs revendications sur la scène publique. Il faut se rappeler que le contexte est brûlant, avec une présidence de François Mitterrand de plus en plus remise en cause par la crise du sang contaminé. Laurent Fabius également, est violemment pris à partie par les militants d’Act Up, notamment pour son refus d’autoriser les campagnes de prévention dans les établissements scolaires. Enfin, la position de l’Église reste problématique : elle condamne l’utilisation du préservatif, pourtant seul moyen de se protéger contre l’épidémie.

C’est donc un film sur l’engagement militant mais aussi sur l’engagement des corps, si bien représenté par Robin Campillo. Les scènes de manifestations et autres actions coup de poing (les ZAPs dans le vocabulaire d’Act Up) ainsi que les scènes de danse montrent des corps vivants, combattants et aimants. Tout ceci est sublimé par la musique composée par Arnaud Rebotini, qui avait déjà contribué au film Eastern Boys de Robin Campillo. Rebotini reprend les codes de la musique house de l’époque, auquel le titre du film fait directement référence. Cette bande originale colle parfaitement à l’ambiance du film à la fois joyeuse et pleine de vie, tout en étant inquiète, comme la qualifie Campillo, et porteuse de message. Il faut particulièrement souligner la qualité du remix de Smalltown Boy du groupe Bronski Beat, utilisé à plusieurs reprises dans le film. Ce morceau déjà porteur de revendications en faveur de la communauté gay, amène une autre profondeur à l’action.

Le succès de 120 battements par minute s’explique aussi par le choix de ses acteurs. Extraordinaires, ils arrivent à retransmettre l’expérience du collectif que fut Act Up. Les scènes de débats sont particulièrement saisissantes et nous donnent l’impression d’y participer, tant leur interprétation est juste. Ce film est un objet cinématographique pur, avec des scènes et des plans esthétiques, sans verser dans le léché, qui pourrait desservir la véracité du jeu. L’histoire d’amour entre Sean (Nahuel Perez Biscayart) et Nathan (Arnaud Valois) reste forte malgré la détérioration de l’état de santé de Sean. On arrive à s’attacher, voir à s’identifier à ces personnages, homo ou pas, séropo ou pas, militant ou pas. C’est aussi ça la force d’Act Up. Des malades deviennent des héros du quotidien et c’est grâce à eux que la lutte contre l’épidémie avance.

120 battements par minute est un film nécessaire pour plusieurs raisons.

Il nous rappelle les dangers liés au VIH, dans une société française où le virus ne fait plus peur aujourd’hui. Beaucoup de préjugés restent associés à cette maladie et à son traitement. Le SIDA reste une épidémie incurable qui condamne les malades à une vie de lourds traitements et encadrements médicaux. Or, ce virus est le sujet d’un paradoxe : il n’y a jamais eu autant de malades atteints du VIH en France qu’aujourd’hui. On meurt beaucoup moins de cette épidémie, notamment depuis l’arrivée des trithérapies à partir de 1996. Robin Campillo affirme toutefois que son film n’a aucune prétention politique ou morale. 120 battements par minute est bouleversant à beaucoup d’égards et permet de mettre en valeur une association qui changea le destin des malades atteints du VIH, malgré une image controversée. L’association était jugée comme violente et extrême pour une grande partie du grand public ainsi que par une partie de la communauté homosexuelle. Ces derniers rejetaient parfois Act Up Paris car ils considéraient que ses actions ne faisaient qu’empirer la vision qu’avait le public des malades et des homosexuels en général.

Aujourd’hui, Act Up Paris existe toujours, comme le virus du SIDA. Si les avancées de la médecine ainsi que la mise en place de réelles mesures de prévention et de dépistage ont permis le recul de la mortalité liée à cette maladie en France, le virus touche encore de nombreuses personnes dans les pays en voie de développement. Le sort des migrants face au virus constitue un des enjeux fondamentaux de l’action d’Act Up Paris aujourd’hui, comme le rappelle Rémi Hamai, actuel président de l’association alors invité sur la scène des Césars par Robin Campillo.

Le combat contre la maladie n’est pas fini. « Silence = Mort », « Action = Vie. »

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