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Orlando ou la dynamique du manque

Avec « Orlando ou l’impatience », Olivier Py, directeur du 68ème festival d’Avignon, signe une œuvre engagée, véritable manifeste sur le théâtre et la condition humaine, qui jongle avec des thèmes universels et fait savamment écho au climat actuel.

Depuis ce samedi 5 juillet, le rideau se lève chaque soir hors des remparts de la ville, dans le complexe de la « FabricA ». D’ailleurs, le rideau ne se lève pas vraiment : le décor est déjà offert au regard lorsque le spectateur pénètre dans la salle. Sur la scène, on découvre une autre scène, en face des fauteuils rouges, d’autres fauteuils rouges, devant les vraies coulisses, occultes, des coulisses factices et une loge. Une mise en abyme qui plonge dans l’intimité du théâtre. La troupe et les techniciens s’alignent sur les planches, un petit carré rouge, symbole de la lutte des intermittents, épinglé à leur veste comme on brandit un étendard, et une voix off résonne. Pendant une bonne quinzaine de minutes va alors se dérouler le fil d’une sorte de lettre ouverte résolument moderne qui encense les arts et la science, déplore leur transformation en secteur économique et surtout, pointe du doigt le gouvernement en place et sa gestion du budget qui a tendance à oublier la culture. C’est le « Discours de Victor Hugo à l’Assemblée Nationale en 1848 ». Le ton est donné comme un couperet tombe, la représentation peut commencer.

Avant d’être l’histoire du manque, « Orlando ou l’impatience » est l’histoire d’un manque : l’absence d’un père et la quête de son fils, Orlando, pour enfin savoir qui il est. Sa mère actrice le conduisant toujours sur de fausses pistes, il erre et grandit sous nos yeux de tableau en tableau, de théâtre en théâtre, d’illusion de père en illusion de père, à travers le décor mobile imaginé par Pierre-André Weitz. La pièce se découpe ainsi en six parties bien distinctes : dans chacune domine plus ou moins l’un des nombreux thèmes abordés, qui se croisent et s’entrecroisent, des plus classiques aux plus polémiques.

Dans cette débâcle philosophique, Py glisse des attaques acerbes et plutôt directes, écornant le gouvernement à travers le personnage du ministre de la Culture – délicieusement ridicule Eddie Chignara – vieux masochiste bedonnant et vengeur qui bien évidemment exècre l’art. Il n’hésite pas non plus à se moquer des comédiens plaignants à travers le personnage du « père révolté » qui réclame absolument ses subventions et n’hésite pas à prostituer son propre fils, Orlando, pour les obtenir. Il y a aussi le jeune trio amoureux Orlando/Gaspard/Ambre, « Sainte Trinité » insolente qui bouscule les conventions et nous parle d’amour et de sexe, puis le père exalté par la religion et l’état de grâce, cette scène où Gaspard et Orlando s’aiment passionnément, jusqu’à la scarification, il y a encore ce ministre qui raconte l’homosexualité et le transsexualisme, le docteur fou qui diagnostique les maux de l’homme, de la mauvaise diction au manque de magnésium et la présence enveloppante du couple désir et mort, Eros et Thanatos. Chaque sujet est objet de réflexion et de questionnement dans cette pièce par laquelle Olivier Py décortique et dévoile tout, surtout lui-même.

« Orlando ou l’impatience » est la célébration continue de l’art et du théâtre. Comme l’écrivent les néons blancs, l’Eternelle Jeunesse. Tous les personnages, qu’ils le haïssent ou l’adorent, s’accordent sur ce point : l’art est la plus haute valeur, et la beauté et la jeunesse en sont indissociables. L’art transfigure le réel, il « greffe la réalité rugueuse du monde sur la fragilité du rêve », il est salvateur. Le message est clair, et la grande actrice, plus matrone que mère, nous le délivre avec panache : « Vous voyez qu’il ne reste que cela : les planches ». Alors, oui, il y a des longueurs et le dénouement final s’éternise – on a vu certains spectateurs quitter la salle avant la fin – mais bien qu’elle soit ampoulée, le dramaturge nous fait redécouvrir une théorie classique : la dynamique du manque. Rien n’est jamais assez pour l’homme, rien n’est assez haut, rien n’est assez grand, mais l’imperfection et la finitude ne sont pas une fatalité. Orlando va apprendre que ce n’est pas la réponse qui compte, mais se poser la question. Cette soif d’apprendre, de connaissance, que Victor Hugo soutenait tant en 1848.

Cette œuvre qui se veut comédie n’a pas d’étiquette : tantôt conte philosophique, tantôt roman initiatique, elle emprunte même à la tragédie grecque. Le texte de Py est aussi riche que son sujet et s’il arrive que la profusion se mue en confusion, il est à l’image de son auteur : toujours lucide, virtuose et profondément humain.

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Étudiante en histoire à Bordeaux. Adore être en pyjama. Newsyoung & cinéma.

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