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Paul Watson : « Un monde absolument parfait est un monde où nous ne sommes plus »

Paul Watson : « Un monde absolument parfait est un monde où nous ne sommes plus »

Paul Watson, le fondateur de la Sea Shepherd Conservation Society (SSCS) divise. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international à la demande du Japon et du Costa Rica, il est réfugié en France depuis juillet 2015. Révolutionnaire, intrépide, franc, il collabore avec certains gouvernements pour être mieux pourchassé par d’autres. Considéré par certains comme ingérable, par d’autres comme un héros des mers, ses actions laissent rarement indifférent. Il situe les débuts de son activisme dans le port de pêche du Nouveau-Brunswick au Canada où il a, enfant, détruit les pièges des trappeurs qui avaient tué le castor qu’il appelle son ami. A l’âge de dix-huit ans, il est parmi les membres fondateurs de GreenPeace, mais quitte l’organisation deux ans plus tard, pour fonder la SSCS. Depuis 1977, son combat est dédié à la protection de la vie marine, organisé autour d’une flotte de navires retapés, d’une action simple et directe, qui se distingue par son agressivité assumée.

Sea Shepherd

Pourriez-vous nous parler de vos missions en cours ?

On a beaucoup de campagnes en cours en même temps. C’est une combinaison de campagnes d’intervention et d’autres de recherche. L’opération Milagro effectuée en partenariat avec le gouvernement mexicain, a pour but de protéger les vaquitas dans la mer Cortès, un marsouin en danger d’extinction. Depuis 1991, nous travaillons avec la police fédérale équatorienne et les forces de police du Galapagos pour protéger la réserve marine du Galapagos. Nous avons installé des systèmes AIS (Automatic Identification Systems), donné des navires de patrouille, des équipements de type K9, c’est une campagne dans laquelle nous nous investissons beaucoup.

En partenariat avec le gouvernement gabonais, nous avons des vaisseaux dans leurs eaux territoriales : le mois dernier nous avons arrêté trois bateaux chinois pratiquant une pêche illégale. Nous menons également un travail de conservation au Cap Vert, et aux îles Féroé où notre Brigitte Bardot est actuellement présent. Le Steve Irwin revient d’une campagne couronnée de succès en Chine, il a mis fin aux opérations d’une flotte de six navires braconniers et va maintenant tenter d’empêcher la société BP de forer au large de l’Australie.

Le Jules Verne et le Farley Mowat sont des navires de patrouille, actuellement en surveillance de la pêche illégale sur la côte Ouest de l’Amérique du Sud. Le Martin Sheen est en route pour la Colombie Britannique au Canada pour une campagne d’été, collecter des preuves sur la destruction des habitats naturels du saumon par des fermes de poissons domestiques.

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Le Robert Hunter, aujourd’hui rebaptisé Steve Irwin. © Sea Shepherd

Je ne m’attendais pas à une telle liste d’actions…

Je n’ai pas parlé de tout pourtant. On organise également des nettoyages de plage à travers le monde. Une campagne pour arrêter la pêche au requin aux alentours de Hong Kong et de l’Australie. Nous sommes actifs au Brésil, au Chili, en Argentine, tout autour du monde en fait. Parfois, moi-même je n’arrive pas à tout suivre. Mais c’est le grand avantage à être un mouvement et pas une organisation, nos volontaires peuvent mener des actions et aller là où ils veulent aller librement.

Favorisez-vous des actions ayant un impact direct ou plutôt des actions ayant un impact stratégique car susceptible d’être relayé par les médias ?

Nous nous concentrons sur la protection de toutes les espèces aquatiques, du phytoplancton aux baleines bleues. Certaines de nos campagnes attirent beaucoup l’attention des médias, celles pour les baleines ou les requins par exemple, d’autres sont beaucoup moins relayées. Les médias relaient ou ils ne relaient pas, nous ce n’est pas notre objectif principal. On est là-bas en haute mer à combattre des activités illégales, nos armes principales sont des bateaux et des caméras. On a aussi une flotte de drones que nous utilisons pour rassembler des preuves et prendre les activités illégales sur le fait.

Mais nous restons avant tout une organisation interventionniste, nous favorisons l’action directe. Par exemple, Greenpeace n’est pas une organisation interventionniste, c’est une organisation protestataire, ils utilisent énormément les médias, alors que Sea Shepherd intervient, nous ne nous contentons pas de protester.

Sea Shepherd achève actuellement la construction de son dernier navire : l’Ocean Warrior. En quoi est-il spécifique et que va-t-il changer dans votre combat ?

L’Ocean Warrior est le premier bateau que nous avons fait construire spécifiquement pour Sea Shepherd. On l’a pensé et fabriqué nous-même et il sera le bateau à longue portée dédié à la conservation marine le plus rapide du monde. C’est un bateau doté d’une machinerie massive avec une capacité de 30 nœuds. Aucun baleinier ou bateau illégalement sur les eaux ne nous sera inaccessible, c’est une étape très importante pour Sea Shepherd.

Le Ocean Warrior, par Gerard Wagemakers / Sea Shepherd.

A-t-il été financé simplement par des donations privées ou bénéficiez-vous d’autres sources?

Nous avons plusieurs sources de financement. Les donations privées sont notre première base mais nous vendons aussi des objets à l’effigie de Sea Shepherd comme des tee-shirts par exemple pour quelques millions d’euros chaque année. Aussi, à l’occasion, nous recevons l’héritage de personnes ayant décidé de nous léguer leurs biens à leur mort.

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Greenpeace n’est pas épargné des critiques de celui qui avait été l’un de ses premiers membres.

Mais nous maintenons l’organisation petite. Par exemple, Greenpeace a collecté l’année dernière 375 millions d’euros en dons, et ils ont dépensé 170 millions en collecte de fonds pour avoir ces mêmes donations. Ils ont trois bateaux. Sea Shepherd l’année dernière a collecté 12 millions d’euros, nous n’avons rien dépensé en levées de fonds et nous avons neuf bateaux.

Je pense que l’argent n’est pas le déterminant premier du succès, c’est le degré auquel on s’implique. Notre force vient de la passion, du courage et de l’imagination de nos volontaires à travers le monde. En fait, Sea Shepherd n’est pas tant une organisation qu’un mouvement, un mouvement global. Nous sommes dans quarante pays différents, ce sont toutes des entités nationales et indépendantes, coopérant sous le parapluie de Sea Shepherd Global.

On veut que cela reste ainsi, on n’a pas de bureaux huppés ou de cadres bien payés. On veut que les gens sachent que quand ils donnent pour une campagne ou pour un bateau, c’est là que l’argent va.

Il ne faut pas instaurer la bureaucratie.

N’y a-t-il pas le risque de diluer l’unité de la SSCS à force d’une telle décentralisation? Par exemple, aux débuts de Greenpeace, les bureaux non-originels ont fini par se rebeller contre celui fondateur de Vancouver.

Je ne crois pas que les bureaux se soient vraiment rebellés contre Greenpeace au Canada. Il y a eu un coup d’état, ils ont pris le pouvoir et isolé Greenpeace au Canada, certes. Mais parmi toutes ces personnes qui étaient au pouvoir, il n’y en avait pas une seule du bureau original. C’est bien montré dans le film qui vient juste de sortir, How To Change the World (disponible sur Netflix).

J’ai appris beaucoup de leçons durant mon temps à Greenpeace, et l’une d’entre elles est qu’il ne faut pas instaurer la bureaucratie. Notre structure est très simple, nous avons un Sea Shepherd Global basé à Amsterdam, qui coordonne la communication entre toutes les entités, mais elles sont toutes séparées et indépendantes. Sea Shepherd France, Italie, Nouvelle Zélande… elles sont toutes administrées par des personnes de ces pays. Nous nous sommes tous accordés pour supporter financièrement les opérations maritimes parce que c’est ce que SSCS est. Les bateaux sont contrôlés par des capitaines et des officiers. Sea Shepherd Global a un bureau de conseillers. Et tout ça marche plutôt bien sans une hiérarchie trop rigide.

Film/ How to Change the World

Film/ How to Change the World, Paul Watson et Bob Hunter en Antarctique,

Avez-vous trouvé que le film How To Change the World décrivait bien la réalité? (Le documentaire retranscrit les premières campagnes de Greenpeace mais également le départ de Paul Watson de l’organisation)

C’est plutôt bien fait, c’est basé sur les écrits de Bob Hunter, et il était le premier président de GreenPeace, il n’y aurait rien si il n’avait pas été là. Il est mort en 2005, mais il était isolé de GreenPeace. On s’est vraiment détachés de ces gens de GreenPeace international, ils ont changé leur position sur beaucoup de sujets. Ils sont maintenant en faveur de la pêche à la baleine, de la chasse aux phoques, aux dauphins. Par exemple, et c’est ridicule, ils se sont excusés récemment pour les campagnes contre les baleiniers que nous avions menées dans les années 1970. S’ils avaient été nés ils ne s’excuseraient pas pour ce que nous avons fait. Nous ne nous excusons jamais. Je ne sais pas ce qu’ils essaient de faire mais Sea Shepherd est très éloignée de GreenPeace. Ils veulent des compromis parce qu’ils sont devenus un business international. Ils sont dans le feel good business, ils aident les gens à se sentir bien en leur demandant d’envoyer leurs dons. Mais quand on amasse et dépense ces sommes d’argent, on n’est plus un mouvement, on est une entreprise. Ils sont sous le coup de beaucoup de critiques, mais ils continuent leur propagande et les gens continuent de leur donner de l’argent, et c’est pour ça qu’ils continuent d’exister.

Alors en somme, Greenpeace cause plus de tort que de bien ?

Toutes les organisations de ce genre font plus de mal que de bien. Elles maintiennent les gens dans leur bonne conscience en leur demandant toujours plus d’argent. Elles jouent avec les émotions mais je ne suis pas certain de ce qu’elles font vraiment. Leurs volontaires sont sûrement très passionnés et bien intentionnés, mais les bureaucrates eux, ils s’en fichent, ils font ça pour l’argent. L’année dernière, l’un des directeurs de GreenPeace a perdu 5 millions d’euros car il en avait investi 15 millions dans la spéculation monétaire. Ca n’est pas l’action d’un groupe environnemental, c’est celle d’un banquier. Un autre vivait au Luxembourg alors qu’il travaillait pour GreenPeace à Amsterdam, 2 ou 3 fois par semaine, il s’y rendait en avion. C’est une très courte distance, mais en parallèle il demandait aux gens de ne pas prendre l’avion car cela participe au réchauffement climatique. C’est de l’hypocrisie.

D’ailleurs, à propos d’hypocrisie, nos bateaux sont tous végétariens, aucune viande, aucun poisson n’y sont servis. On ne peut pas contribuer à la destruction de la planète quand on prétend la sauver.

Quelle serait votre utopie du monde ?

Un monde absolument parfait est un monde où nous ne sommes plus.

On est en train de détruire une des plus belles planètes de l’univers et on croit qu’on en sortira indemnes. Ce que nous devons faire est de trouver une façon de vivre en harmonie avec le monde naturel.

Nous devons respecter les trois règles de base de l’écologie :

  • la règle de diversité : encourager la diversité plutôt que de la détruire
  • la règle de l’interdépendance : comprendre à quel point toutes les espèces sont liées
  • la règle des ressources limitées : limiter notre croissance pour préserver toutes les espèces

Le vrai secret de notre survie va dépendre de notre capacité à vivre en harmonie avec le monde nature. Il y a quelques milliers d’années, nous avons décidé que nous étions le centre de l’univers et que tout avait été créé pour nous. C’est un point de vue extrêmement égocentrique pour une espèce. Les dieux manufacturés que nous pensons être se croient mieux que n’importe que d’autre, le problème est que nous ne le sommes pas. Les autres espèces sont plus importantes que nous, nous ne pouvons pas vivre sur cette planète sans vers de terre ou bactéries, mais ils pourraient très bien vivre sans nous. Ecologiquement, ils ont bien plus de valeur que nous.

Notre planète est un terrain de vie : elle procure de l’oxygène, de la nourriture, régule le climat… L’océan joue un rôle clef en ce sens. Il est entretenu par un équipage composé de différentes espèces, du poisson au phytoplancton, et nous sommes les passagers. On passe un bon moment mais le problème est que nous tuons la moitié de l’équipage, et il n’y en a pas tant que ça que nous pouvons tuer avant que le bateau ne coule.

Par exemple, le phytoplancton. Depuis 1950, on a perdu 40% de sa population, le problème est qu’il fournit 70% de l’oxygène qu’on respire. Si on l’extermine, on meurt. Le problème est que c’est tellement éloigné de la réalité des gens…

Un jour, on réalisera combien éduqués on pense être, mais combien écologiquement ignorants on est vraiment.

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Paul aux Féroé, par Jo-Anne McArthur / Sea Shepherd.


Interview réalisée le Mardi 5 Juillet via Skype, par Fanny Devaux

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