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#PointHistoire L’écologie, une préoccupation qui ne date pas d’hier

L’écologie occupe aujourd’hui une place centrale dans nos vies. Chacun de nous en est conscient : il faut produire vert en respectant la nature, acheter local et bio pour se prévenir d’une catastrophe annoncée. Même si certains vont à contre courant tel Donald Trump se retirant des accords de Paris, l’Europe et le monde se mettent au pas. Une nouvelle ère s’ouvre à nous, ultra-connectée et propre. Ce « green-washing », ce capitalisme vert, ce regain de confiance accordé à la nature s’est intensifié et cette tendance devenu réalité est loin de s’arrêter là.

À la rédaction de NewsYoung, on s’est posé la question : « Depuis quand l’écologie existe ? »

Vu la pollution de l’air, de la terre et des océans, depuis peu. Pourtant si l’on regarde de plus près la période du XIXe siècle, à l’heure de la première puis de la seconde révolution industrielle, où les paysages européens se noircissaient de charbon, des artistes et des politiques s’insurgeaient déjà. L’écologie ne date pas d’hier : elle prend ses racines plus loin qu’au XXe siècle. On a interviewé Charles François Mathis, maître de conférence à l’Université Bordeaux Montaigne et spécialiste de l’histoire environnementale du XIXe et premier XXe siècle, qui grâce à ses réponses et à son livre In Nature We Trust nous aide à mieux cerner les débuts des mouvements écologiques.


NewsYoung : Le mot « écologie » existe-t-il déjà au XIXe siècle ?

Charles-François Mathis : Oui, le mot est forgé en 1866 par Ernst Haeckel, un biologiste, philosophe et libre penseur allemand, se revendiquant des thèses darwinistes. Le mot existe donc depuis lors en allemand puis lentement se traduit et se répand en Europe. Quant à la conscience écologique, elle se forge dans la dernière décennie du XIXe siècle. Elle prend conscience d’elle-même presque et petit à petit s’accumule pour prendre corps à la fin du XIXe siècle.

Charles-François Mathis nous explique que cette écologie se pratique et donc se pense aussi avec des aventuriers « comme Alexander von Humboldt (naturaliste allemand), et Aimé Bonpland (botaniste). Leurs voyages du début du siècle en Amérique du Sud sont cruciaux car ils forment la première étape dans une réflexion mettant en lien le territoire et les plantes – à savoir la répartition des plantes en fonction du territoire« . Par la suite, beaucoup études seront menées au cours du XIXe mettant en lien espèce, animal et territoire. L’écologie devient progressivement une science au XIXe siècle et une disciple académique seulement à partir de 1930.

NY : Comment sont nés les premiers mouvements de protection de la nature ?

C.-F. Mathis : Il faut distinguer la compréhension scientifique des liens entre espèce et territoire et la protection de la nature sur des critères écologiques. En 1912, on observe déjà la mise en place d’une réserve naturelle protégée en France, celle des 7 îles près de la Côte-d’Armor. On observe aussi celle de Wicken Fen en Angleterre près de Cambridge. Ce sont des espaces protégés en tant que tels, pour leurs valeurs naturelles et écologiques car ils abritent un biotope (type de lieu de vie, NDLR) particulier. Mais on qualifie plus ses intérêts de protection comme « naturalistes » plutôt que comme « écologiques ».

Toute la nuance est à saisir ici. On ne protège pas à l’orée du XXe siècle, des espaces pour des intérêts écologiques comme nous l’entendrions aujourd’hui ; mais pour des intérêts autres : cet espace est particulier, à protéger pour sa beauté, pour sa mise en valeur.

NY : C’est quoi la motivation, l’idéologie de ceux qui souhaitent protéger la nature au XIXe siècle ?

C.-F. Mathis : On parle beaucoup d’hygiène : protéger la nature c’est permettre à ceux qui sont maltraités dans les villes de respirer et de se faire une santé physique comme morale. Garder des espaces communs, des lieux verts c’est permettre une recréation, c’est permettre aux villes grises de respirer. La deuxième préoccupation est nationale : c’est protéger un espace national, un paysage dont le pays est fier. Un paysage nous dit quelque chose d’une nation, c’est pour cela qu’on veut garder des beautés nationales. En Angleterre c’est important parce qu’on veut protéger cette vieille Angleterre champêtre, face à la nouvelle Angleterre qui se crée, celle des machines et du bruit. Les motivations sont sanitaires, et esthétiques. On rajoute aussi une motivation matrimoniale : le paysage est un héritage à transmettre.

Idem en France : 1861, Napoléon III agrandit par décret un espace protégé de la forêt de Fontainebleau. Plus de 1097 hectares d’arbres sont interdits à la coupe.

« Il ne faut pas oublier l’importance du tourisme et le poids des artistes qui souhaitent la préservation des paysages. À Barbizon, près de Fontainebleau dans les années 1830-40-50, l’espace est tellement apprécié qu’on souhaite le garder en temps que tel. Barbizon, Fontainebleau, sont presque des reverses artistique, on dit à l’époque qu’elle est belle, que c’est un monument historique, que son passé est lié à l’Histoire de la nation. »

Ce paysage qu’il faut protéger, c’est celui-ci. Le paysage de la nature qui s’éveille, des lacs romanesques, entre mystère et amour de la nature …

Scène de Lac au matin, 1792 de Philip James De Loutherbourg 1740-1812

NY : Il y a ces mouvements, cette prise de conscience du monde vivant au XIXe siècle… et à tout mouvement son lot d’opposants, de sceptiques. Comment ces mouvements subsistent-ils à une période où l’on découvre la force de l’industrie ?

C.-F. Mathis : Il faut bien comprendre que ces mouvements sont minoritaires, esseulés, leur seule force est qu’ils sont portés par des gens influents, qui se font entendre. Dans les années 1870 en Angleterre, le mouvement prend en ampleur. On le mesure par l’écho national de l’affaire concernant le « Lake District », à Thirlmere. 1867-78 : Manchester veut faire de ce lac un réservoir d’eau pour la population. Cependant, les artistes veulent conserver la beauté du lac et s’insurgent contre les autorités. C’est symbolique de tout une époque : Thirlmere est un lac devenu carte postale d’une Angleterre éternelle. Cette affaire est largement relayée : au Parlement, dans les journaux, elle gagne en visibilité, pèse dans le débat public. En France la protection de Fontainebleau est bien moins relayée qu’en Angleterre. En 1901, le poète Jean Lahor créé la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France, qui existe encore aujourd’hui. Ce n’est qu’à la fin du XIXe voire au début de la Première guerre mondiale qu’on constate une convergence des mouvements au niveau européen. Des associations pour la défense de la nature, pour la défense du patrimoine, des actions de protection surgissent un peu partout. En 1906, des lois sur la protection des sites et monument naturels à caractère artistique sont votées, initiées par Charles Beauquier qui devient président de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France. Cette « union » européenne aboutit au Congrès international pour la protection du paysage en 1909 : la même année est d’ailleurs créé le premier parc européen. 

NY : À la différence d’aujourd’hui, la protection de la nature était réservé aux élites ?

C.-F. Mathis : Essentiellement aux élites, artistique et littéraire. Il y a une sensibilisation de la classe bourgeoise, de la haute administration française et des avocats. À partir de l’entre-deux-guerres des scientifiques viennent aborder sous un autre angle la question de la protection de la nature. C’est un glissement d’une vision patrimoniale à scientifique. La vision patrimoniale reste d’actualité et la dimension écologique par l’approche scientifique se fait vraiment entendre.

NY : En ce moment, il y a beaucoup d’études, d’ouvrages qui traitent d’écologie. C’est une mode ? Une historiographie récente ?

C.-F. Mathis : L’histoire s’est intéressée à l’environnement comme discipline dans les années 70 aux États-Unis, dans un cadre contestataire, de « trop plein »… la discipline s’est propagée, et ça fait 20 ans que les historiens font cette histoire de façon assumée et revendiquée.

NY : Assumée et revendiquée. Faut-il être engagé ? Ces historiens – et leurs travaux – militent-ils pour l’écologie ?

C.-F. Mathis : Je suis plutôt réticent à laisser transparaître un engagement dans le domaine scientifique. Il y a le travail et il y a les engagements politiques. Je ne veux pas mêler les deux. Certains historiens manifestent évidemment un engament; je reste plus prudent. D’autant plus que l’histoire environnementale devient un mouvement très diversifié, avec des approches par les masses (en temps qu’agrégat), des approches plus culturelles.


CARSON Rachel, Silent Spring, Houghton Mifflin Company, 1962

L’un des premiers ouvrages universitaire du genre est celui de Rachel Carson. Avec son histoire des mouvements écologiques, des consciences, comme celle de Charles-François Mathis, Rachel Carson est première. Elle craignait pour l’avenir un printemps sans oiseaux, sans plus aucun chant : un Printemps silencieux.

Parler d’environnement en histoire est une première étape dans le processus du passage au vert de nos sociétés contemporaines. L’histoire est une discipline lente, qui prend le temps d’analyser, dont les travaux sont longs, copieux : avoir dans nos bibliothèques ce genre d’ouvrage nous parle presque plus que leurs contenus eux-mêmes. L’environnement est une préoccupation pour tout le monde, elle est maintenant universitaire : belle victoire pour l’écologie.


Si aujourd’hui écrire un livre sur l’environnement peut paraître engagé, espérons que ces travaux scientifiques, neutres et universitaires, fassent comprendre que l’environnement est, doit être naturellement au coeur de nos vies.

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