Salut ! Salut !

Pour un football plus homogène

Économie / Sport / 28 mai 2015

Voilà donc qui est officiel. Dans son antre du Parc des Princes, le Paris Saint-Germain s’est vu remettre le samedi 23 mai son trophée Hexagoal mérité au regard d’une saison dans l’ensemble très maitrisée. Les jeunes pousses lyonnaises ont bien opposé à l’équipe francilienne une résistance inattendue, mais, à la fin, c’est quand même Paris qui gagne et tue le suspense. Ce troisième titre consécutif vient récompenser le talent d’une équipe qui a su hausser son niveau de jeu dans la dernière ligne droite, engrangeant l’intégralité des 27 derniers points d’un exercice 2014/2015 plaisant.

Pourtant, depuis la défaite de Lyon à Nice qui coupa court à tous les espoirs de voir une formation de province mettre un terme à deux ans de domination parisienne, des voix s’élèvent en France pour minimiser l’ampleur de l’accomplissement des hommes de Laurent Blanc. En cause, l’évidente supériorité du club de la capitale en matière de budget. Depuis l’arrivée en 2011 du fond d’investissement qatari et des ses moyens en apparences illimités, les transferts se sont multipliés au PSG et avec eux l’impression qu’il suffit d’avoir de l’argent pour gagner des matchs.

Final

A gauche, le classement final de la Ligue 1. A droite, les budgets. Graphiques par France Football.

Ce qui est vrai pour le PSG ne l’est pas moins pour les autres clubs de l’hexagone, et un simple coup d’oeil au tableau ci-dessus permet d’en convenir. Impossible ainsi de ne pas voir une corrélation entre budget d’un club et résultats sportifs. L’analyse détaillées des différentes masses salariales et salaires individuels est peut-être même plus éloquente encore: la star suédoise Zlatan Ibrahimovic gagne chaque mois 1.3 million d’euros, soit 26 fois plus que l’attaquant guingampais Claudio Beauvue, l’une des révélations de cette saison 2014/2015.

A vrai dire, la constante est même européenne. Partout dans les pays voisins se dessinent depuis quelques années les contours de championnats oligarchiques sinon hégémoniques. En Espagne le trium-virat composé des deux Madrid et du FC Barcelone ne laisse aux autres que des miettes. L’incertitude en Allemagne ne tient pas tant dans l’identité du vainqueur de la Bundesliga mais plutôt dans la capacité ou non du Bayern Munich à être sacré plus tôt que l’année précédente. La Juve démarre elle aussi une dynastie en Italie, forte de quatre titres en quatre ans. Le point commun de tous ces clubs est à chercher dans leur situation financière, chacun étant en mesure d’attirer des joueurs bien mieux côtés que leurs concurrents nationaux respectifs. Seule l’Angleterre semble peiner à se trouver un champion régulier, plusieurs clubs à l’immense capital affolant régulièrement le mercato continental.

Force est de remarquer, donc, que les tableaux d’affichage de nos stades ont tendance à plus souvent afficher 6/0 que 3/3. Un tel constat a fatalement quelque chose de triste pour les amateurs de football. A quoi bon disputer 38 journées si le classement final doit ressembler à ce point au classement des budgets? Néanmoins, des initiatives et des modèles existent qui pourraient rendre nos ligues plus homogènes. Pencher pour une solution ou pour une autre revient à trancher entre différentes philosophies et définitions de l’égalité.

Le fair-play financier ou le libéralisme ralenti

Les supporters du monde entier sont tellement habitués à le critiquer qu’ils l’abrègent FPF. Cette mesure décriée, appliquée par l’UEFA depuis 2011, institue une règle somme toute assez simple: tout club en lice dans une compétition nationale professionnelle ne peut dépenser que dans la limite de ses moyens. En fonction de ces recettes liées à la billetterie, au merchandising et à toutes les entrées d’argent possibles pour une équipe de football, un club peut décider d’investir sur des joueurs plus ou moins coûteux. Le principe est énoncé en faveur de la « santé financière à long terme du football européen » nous apprend le site de l’UEFA. Pour empêcher l’accumulation dangereuse des dettes, on limite les ambitions démesurées de certains, le PSG en tête, en ne permettant que l’intervention modérée des actionnaires richissimes à la tête des plus grands clubs.

La somme record annoncée pour un départ de Paul Pogba ne sera pas à la portée de toutes les bourses

La somme record annoncée pour un départ de Paul Pogba ne sera pas à la portée de toutes les bourses

Avant 2011, libre était chacun de dépenser à tour de bras pour faire prospérer son club. On pense par exemple à Roman Abramovich, qui, depuis 2003 et en sa qualité de nouveau propriétaire du Chelsea FC achetait sans compter dans le but de dominer l’Europe du ballon rond. Les choses changent avec le fameux FPF. Ainsi, la saison prochaine, l’argent injecté par les actionnaires détenteurs des clubs ne pourra pas éponger plus de 30 millions d’euros de dépenses engagées au-delà des recettes. Pour faire des folies, il faudra donc vendre, et même bien vendre, ou il sera impossible de faire venir des Paul Pogba, Cristiano Ronaldo et autres sujets de rumeurs qui animeront à n’en pas douter l’actualité du foot-business.

Légiférer pour limiter l’inflation impressionnante -et souvent un poil écoeurante pour le smicard qui doit économiser pour entrer au stade- des sommes dépensées pour acquérir du talent n’est en soi pas une mauvaise chose. Seulement, la mesure se montre globalement inefficace pour ce qui est de rendre les compétitions plus disputées. Loin d’homogénéiser le niveau, le fair-play financier construit une caste de super-riches qui dominent et domineront à tour de rôle leurs championnats respectifs, forts de leurs recettes mirobolantes liées à une attractivité évidente. Plus facile quand on est le FC Barcelone de remplir un stade de fans de Leo Messi prêts à dépenser des fortunes en produits dérivés que de faire la même chose à Metz. Cette année d’ailleurs, les Blaugranas sont champions, alors même que les Grenats descendent.

Naser Al-Khelaifi et Roman Abramovich, deux des principaux opposants du fair-play financier

Naser Al-Khelaifi et Roman Abramovich, deux des principaux opposants au fair-play financier

Le fair-play financier ne vient donc que reproduire les inégalités qui n’ont pas attendu son existence pour se manifester. Il frustre certes les uns, qui ne peuvent plus disserter en latin  s’offrir tout, tout de suite; mais ne fait que peu pour les autres, condamnés à développer la formation pour exister. Tout est affaire de considération philosophique de l’égalité. Certains diront que mettre ainsi des bâtons dans les roues des puissants sans véritablement aider les faibles correspond à un nivellement par le bas. Nul doute en tout cas que ce n’est pas le FPF dans sa forme actuelle qui ramènera du piment et des nouvelles têtes compétitives dans le football européen.

L’alternative du Salary cap américain

Peut-être le Salut du football disputé est-il à aller chercher dans le fonctionnement d’autres sports collectifs. Ailleurs en effet, des systèmes ont été mis en place pour garantir dans le monde du sport une relative équité entre concurrents au titre. Des sportifs américains pas ou peu connus sont nombreux à écumer chaque année le classement Forbes des plus conséquents salaires, signe que la démesure des sommes consacrées au sport n’est propre ni au football ni à l’Europe. Pourtant, les ligues qui passionnent outre-atlantiques sont en cela différentes des nôtres qu’elles sont caractérisées par l’imposition à toutes les formations de ce que l’on appelle un Salary Cap.

Prenons l’exemple de la NBA. Chaque équipe de la plus célèbre ligue de basketball du monde se voit allouée une masse salariale maximale qu’il lui faudra utiliser pour payer ses joueurs-salariés. Pour la saison qui touche à sa fin, ce plafond s’élevait à 63 millions de dollars, et les glorieux Lakers de Los Angeles tout comme les moins « flashy » Atlanta Hawks devaient disposer avec cette somme. Les résultats ne sont donc plus dus à la seule capacité d’une formation à mettre sur le tapis plus d’argent que sa voisine mais bien à la gestion par le staff de la-dite somme et, avant tout, aux performances des joueurs. Conséquence: les Atlanta Hawks ont épaté leur monde, alors que les franchises de LA et NY, quoique plus attractives sur le papier, végètent en bas de classement après l’une des pires saisons de leurs histoires.

La NBA est égalitaire et spectaculaire, sur et en dehors du parquet.

La NBA est égalitaire et spectaculaire, sur et en dehors du parquet.

Ce système de Salary Cap possède plusieurs avantages. Premièrement, donc, il permet de remettre sans cesse en question les forces en présence. Ainsi la triste équipe de Cleveland s’est-elle transformée en machine de guerre l’été dernier, usant au mieux de la masse salariale accordée par la ligue pour attirer Lebron James et Kevin Love, quelques uns des meilleurs joueurs du monde. D’une saison à l’autre, les élites se trouvent renouvelées et les rapports de force potentiellement inversés. Le Salary Cap participe également à institutionnaliser la question des émoluments. Un salaire maximum et un salaire minimum sont instaurés, ce qui permet une certaine stabilité de l’emploi du sportif. Si ce mode de fonctionnement peut paraître idéal, favorisant à la fois le spectacle et l’homogénéité du niveau, sa mise en place en France se heurtera sans doute à des obstacles inévitables.

Pour Frédéric Thiriez, interviewé ce mercredi 27 mai par Europe 1, la question est claire: la possibilité d’une Ligue 1 fermée est « absolument exclue ». Or, la système de Salary Cap ne peut être mis en place que dans une ligue professionnelle sans relégation pour des raisons administratives évidentes. Pas question en effet d’étendre à plusieurs divisions un mécanisme déjà très complexe de masse salariale imposée. Pourtant, la récente décision prise par la LFP de réduire à deux le nombre de promus de la Ligue 2 vers la Ligue 1 semblait tendre vers une organisation « à l’américaine », sans danger pour les investisseurs, tout heureux de placer leur argent dans des clubs qui ne risquent pas une humiliante descente s’ils côtoient les bas-fonds du classement. Une telle évolution, si elle est déjà d’usage au pays de l’Oncle Sam et n’y choque personne, provoquerait sans doute un tollé sans nom en notre France de la Division Honneur et des matchs du dimanche après-midi, très attachée à la relative méritocratie qui régie traditionnellement le sport hexagonal.

Bâtir une équipe "galactique" serait difficile avec un Salary cap.

Bâtir une équipe « galactique » serait difficile avec un Salary cap.

Deuxième problème d’ailleurs: les actionnaires. Comment attirer à Lorient ou à Evian des propriétaires prêts à dépenser pour une saison de Ligue 1 de type NBA ? Car de l’autre côté de l’Atlantique, c’est une marque que l’investisseur acquiert pour la faire fructifier. On abandonnerait ainsi le trivial nom de « club » pour lui préférer l’appellation de « franchise », plus adaptée à ce que deviendraient nos bons vieux onzes de départs: des produits marketés plus encore qu’aujourd’hui, déclinés en produits dérivés fantasques, chacun avec une déclinaison habile de visuels à même de lui forger une identité et d’attirer les bénéfices. Alors que les stades de Ligue 1 semblent avoir un mal fou à remplir 75% de leurs travées, il est dur de croire en l’intérêt soudain de dizaines d’entreprises ou particuliers. Notre championnat n’est pas à l’heure actuelle une manne financière sans nom, et se pose également la question de l’Europe. Imaginons une initiative française au nom de l’homogénéisation de son championnat, Thiriez ferme les ligues, trouve des sponsors, règles tout le casse-tête administratif et met en place un Salary Cap égalitaire. Quand bien même toutes ces décisions seraient prises, les franchises françaises d’alors ne seraient sur un pied d’égalité qu’entre elles, et cette singularité dans l’Europe du foot ne feraient que déplacer le problème: les grands joueurs signeraient toujours à City et au Real, prêts à sortir le chéquier pour se les offrir. Le Salary Cap américain ne pourrait donc exister sans une réelle gouvernance européenne du football, pensé à l’échelle continentale pour garantir partout le spectacle et l’incertitude.

Des perspectives complexes pour un football révélateur des questions de nos sociétés

Avec le possible allègement à l’horizon 2016 des contraintes liées au Fair-Play Financier, le fossé entre clubs sous tutelle d’investisseurs puissants et clubs plus modestes pourrait se creuser et rendre nos championnats bien plus insipides. Si le FPF et sa muselière financière ne semble pas être une mesure suffisante pour des compétitions palpitantes, l’adoption d’un Salary Cap basé sur le modèle américain parait au moins autant complexe qu’impopulaire.

Libéralisation des moyens de réussite au risque de délaisser certains ou égalitarisme? Bridage des riches et nivellement par le bas ou égalité des chances et homogénéisation? Plus d’Europe ou plus de souveraineté? Les débats qui agitent le monde du ballon rond ressemblent étrangement à ceux qui déchaînent les passions dans le monde tout court. Et leurs réponses n’apparaissent pas plus évidentes.

Espérons seulement que la passion du jeu finira par prendre le dessus sur les millions, éloignant un peu le football des billets verts pour le rapprocher du rectangle vert qu’il n’aurait jamais dû quitter.

Crédits photos: psg-mag.fr / trialinside.com / liberation.fr / eurosport.com






Bastien Desclaux
Joyeux rédacteur en chef de ce beau monde libre, jeune et conscient.




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