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Présidentielle turque : une élection sans surprise

Présidentielle turque : une élection sans surprise

C’est une élection sans surprise que se prépare à vivre la Turquie le 10 aout 2014 en élisant, pour la première fois, leur Président de la République. Comme en 1962 en France, c’est bien la première fois que le Président sera élu au suffrage universel direct alors que jusqu’aujourd’hui, il était élu par le Parlement. Le gouvernement islamo-conservateur actuel a fait adopté par référendum en 2010 une loi constitutionnelle en ce sens. Combien de candidats ? Combien de postures ? Et surtout, comment se passe la campagne ? Voilà des questions auxquelles il serait intéressant de répondre.

Peu de candidats, peu de diversité

Les critères de candidature à la présidentielle turque ne sont pas aussi accessibles qu’en France, où beaucoup réussissent à devenir candidats. La loi sur l’élection du Président de la République soumet la candidature à d’extrêmes conditions. Une personne doit avoir 40 ans, avoir fait des études supérieures et être éligible à la députation pour être candidat. Il faut qu’il reçoive aussi au minimum vingt parrainages de députés. On oublie donc rapidement des personnages marginaux issus de la société civile. Avec cette dernière condition drastique, on se retrouve donc avec un jeu à trois (en photo ci-joint).

http://www.radikal.com.tr/politika/cumhurbaskanligi_secimi_abdye_baskan_secer_gibi-1199750

Recep Tayyip Erdogan (AKP, parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002), Ekmeleddin Ihsanoglu (candidat commun au CHP – parti social-démocrate à connotation nationaliste et MHP – parti nationaliste) et Selahattin Demirtas (HDP, parti de gauche favorable aux kurdes).

Il convient de distinguer des postures différentes entre ses trois candidats, une tendance conservatrice qui s’oppose à la tendance progressiste.

La posture conservatrice est plutôt défendue par Recep Tayyip Erdogan (actuel Premier Ministre de la Turquie) et Ekmeleddin Ihsanoglu (Ancien secrétaire général de l’Organisation de la Coopération Islamique). L’un est dans une posture qui préfère s’adresser à une population majoritairement turque (d’ethnie) et sunnite tout en l’opposant au reste. Quant au deuxième, il se déclare ouvert à toutes les ethnies et religions que la Turquie comprend sans pour autant montrer des actions qu’il pourrait faire en faveur de cette diversité s’il est élu.

Une différence de ton certes, mais qui n’empêche pas que les deux se veulent conservateurs d’une certaine idée de la Turquie. La deuxième posture ne semble appartenir qu’au candidat Selahattin Demirtas qui ose parler de « démocratie radicale » avec des idées teintées de social-démocratie et proches du peuple sans vouloir dire populiste. Il a aussi une vision davantage multiculturelle et cosmopolite de la Turquie puisqu’il se refuse à la dictature de l’unité de l’ethnie et de la langue. Il est pour la condition des minorités en Turquie.

Des conditions de campagne difficiles

La première chose évidente qui surprend dans cette élection, c’est qu’il y a un Premier Ministre contre deux autres candidats dont un était à la retraite et l’autre vice-président d’un parti politique. On peut y voir là un problème d’équité entre les candidats puisque le Premier Ministre pourra utiliser sa fonction pour faire campagne. C’est bien cet aspect là que l’OSCE pointe dans son rapport pré-électoral. Ce même rapport précise qu’il y a eu de nombreuses plaintes demandant la démission du Premier Ministre pour établir une équité entre les candidats.

L’impartialité des médias est aussi un sujet qui rend difficile la campagne électorale pour les deux candidats qui trouvent que la chaine publique TRT favorise un peu trop le Premier Ministre au détriment des autres candidats. Le candidat Selahattin Demirtas montrait même les minutes de présence sur la chaine en question des trois candidats. Avec huit heures de présence sur la chaine publique contre plus d’une et moins de trois heures pour les deux autres, Recep Tayyip Erdogan semble bien être favorisé par la chaine, ce qui remet en cause tant l’impartialité des médias que l’équité et le bon déroulement des élections.

Le dernier réel problème durant ses élections est le financement de la campagne. C’est certes déjà compliqué en France avec son expérience et son cadre juridique conséquent mais la Turquie se trouve inexpérimentée sur le domaine et imprécise dans sa législation (elle tient en un article certes un peu long, mais quand même). Tout se résume en une phrase : seuls les dons des citoyens turcs sont possibles, les aides publiques ne le sont pas ; quant aux partis politiques, ils ont le droit d’aider à l’organisation de la campagne. Quant aux fonds personnels, personne ne sait rien à vrai dire. L’attirail est faible et les abus seront, c’est évident, nombreux.

Des enjeux énormes

En Turquie, on ne parle pas d’économie comme on le ferait dans notre vieille France, c’est un sujet qui ne suscite aucun enjeu puisque tout va bien à priori. Les enjeux sont donc différents, plus globaux pour le coup. On débat sur le régime du gouvernement à prendre pour la suite des événements mais aussi de la posture à prendre quant aux kurdes (minorité importante dans l’Est du pays) et à la diversité dans le pays.

La Turquie a, pour l’instant, un régime parlementaire (régime qui se caractérise par un Gouvernement responsable devant le Parlement et une dyarchie au sein de l’Exécutif avec un chef de l’État et un gouvernement) et ce depuis 1923 (début de la République turque). Toutefois, ce régime pourrait être modifié par le candidat favori des présidentielles turques, Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier veut un régime présidentiel comme aux États-Unis pour avoir une main-mise toujours aussi importante sur l’exécutif comme il l’a pour l’instant en tant que Premier Ministre. Et généralement, le parti AKP est pour un régime présidentiel, qu’il pense plus fonctionnel et préférable pour la Turquie. Toutefois, Ekmeleddin Ihsanoglu est pour la continuité du régime parlementaire, dont il est d’ailleurs le meilleur candidat puisque s’il gagne, il serait une sorte d’arbitre au-delà des partis mais qui n’a pas de pouvoirs réels. Quant à Selahattin Demirtas, il est pour l’accentuation des procédés démocratiques par une décentralisation progressive et une perte de compétences importante du Président (le droit de dissolution par exemple). Il se voudrait, s’il gagne, un Président instigateur de réformes sans pour autant les faire lui-même.

Un dernier enjeu concerne le processus de paix turque-kurde. Pour ce sujet, les trois candidats semblent d’accord sur la nécessité d’un processus de paix qui puisse pacifier les rapports entre Turcs et Kurdes. Ce processus de paix semble être à peu près un point important depuis le début des négociations avec les Kurdes entamées par l’actuel Premier Ministre. Toutefois, la teneur des concessions faites aux Kurdes dépend des candidats. Ainsi, le candidat des Kurdes (Selahattin Demirtas) est pour des négociations qui puisse rassurer les deux parties en présence. Les deux autres candidats sont aussi pour la continuité de ce processus sans pour autant en donner les lignes directrices.

Une élection déjà bouclée

La seule surprise concernant ce vote semble être de savoir si Recep Tayyip Erdogan l’emportera au premier ou au second tour. D’ailleurs, le principal intéressé semble avoir déjà réfléchi à la question en préparant des plans par rapport aux résultats des urnes. S’il gagne dès le premier tour, les élections législatives suivront pour ensuite commencer une révision globale de la Constitution pour passer à un régime présidentiel ou semi-présidentiel et ainsi changer la face de la Turquie pour plus d’un siècle. S’il tarde à gagner, cela attendra sans doute les législatives de fin de législature qui se dérouleront en 2015.

Toutefois, rien n’est moins sûr puisque les élections ne sont pas faites et elles peuvent encore nous réserver des surprises. Il ne reste plus qu’à voir cela en fin de soirée du dimanche 10 août pour le premier tour.

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Étudiant en licence de droit. Intéressé par le droit, la politique, la société, l’économie, la philosophie... un peu de tout pour comprendre ne serait-ce qu’un peu le monde.

1 comment

  • Claire Duhamel

    EN DIRECT DE TURQUIE :

    Selon les résultats partiels, Erdogan est élu président dès le premier tour ! Ce n’est pas vraiment surprenant mais cette première élection laisse un goût amer à une bonne partie de la population turque. On reprochait à Erdogan le premier ministre de cliver et de radicaliser la société turque. Erdogan le président fera t-il mieux ?

    Aujourd’hui je me suis baignée à côté d’une turque en combinaison de la tête aux pieds et d’une autre en bikini ! Les différences entre les turcs sont visibles partout et un peu effrayantes, une conséquence de la politique d’Erdogan ?

    Quand à la campagne, on a été très frappés en arrivant ici de voir que les pubs sont PARTOUT. Mais alors vraiment partout : sur les bus, les immeubles, les poteaux, dans des camions « de propagande » qui hurle des slogans, à la télévision (pas des annonces comme on en voit en France mais vraiment des publicités où les candidats sont mis en scène). A ce stade on ne peut pas parler d’information politique mais bien de publicité (et ce n’est pas Ihsanoglu et son affiche avec un bébé qui dira le contraire).

    En remportant ces élections, Erdogan a battu le record de longévité au pouvoir auparavant détenu par un certain Atatürk.

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