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(Re)découvre: Extension du domaine de la lutte

(Re)découvre: Extension du domaine de la lutte

Dire de Houellebecq qu’il est un auteur qui divise est, l’actualité ne me contredira pas, un lieu commun de la critique littéraire contemporaine. Le parcours romanesque de l’écrivain qui « perd ses dents » débute en 1994 chez Maurice Nadeau, quand est publiée l’Extension du domaine de la lutte. C’est ce premier roman, donc, précédé dans la bibliographie de son auteur par les parutions d’essais sur Lovecraft et sur la poésie, qui s’en vient bousculer les habitudes de la littérature française.

Véritable génie visionnaire ou vaste arnaque formatée pour vendre, les avis quant à Houellebecq vont de l’éloge dithyrambique à l’impassibilité la plus profonde. Pourtant, force est de constater que le « style » que développe l’écrivain depuis 1994, s’il ne mérite pas une telle appellation à entendre certains, a le mérite d’être fondamentalement nouveau. Entre Céline, Easton Ellis et Salinger, empruntant déconstruction stylistique et cynisme aux premiers, désenchantement du jeune adulte au second; Houellebecq se fait avec Extension du domaine de la lutte l’auteur d’un écrit très ancré dans son époque.

Dès les premières lignes, le ton est donné des 150 courtes pages qui composent un récit aussi sombre que dérangeant. Du timbre le plus plat qui soit, Houellebecq nous décrit le marasme habituel d’une fête donnée entre une poignée de collègues informaticiens. Le quotidien du narrateur interne au récit se déroule alors sous nos yeux, fait d’indifférence et de frustration. Celui dont on ne connait pas le nom enchaîne les jugements de valeurs, tant sur ceux qu’il croise que sur sa propre personne. Sa vision du monde fait presque peur de par son réalisme d’abord, mais surtout de par sa noirceur.

Rien ne semble pouvoir combler ce programmateur informatique au vas-et-viens moroses entre travail et semblant de vie privée, entre pression professionnelle et pression sociétale. D’une plume plate, parfois triviale, Houellebecq nous narre la vie sans rebond qui pourrait, on en a le sentiment, être celle de tout un chacun. Le malheureux narrateur, maladroit avec les femmes, mal habile en société, n’est en somme qu’un prétexte que trouve l’écrivain pour nous décrire l’infinie solitude qui régit les comportements de notre époque. Houellebecq profite de son statut d’écrivain pour montrer la France telle qu’il la voit, à la faveur d’une théorie nouvelle sur le libéralisme. Mais que diable veut donc dire ce concept-titre qu’est « Extension du domaine de la lutte »? La réponse nous est donnée dans un passage qui n’a de cesse de résonner dans l’esprit du lecteur dès lors qu’il l’a lu.

« Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. […] Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. »

« L’odyssée désenchantée d’un informaticien entre deux âges » que nous promet la quatrième de couverture est à trouver dans  la misère sexuelle et affective qui frappe toutes les strates d’un monde contemporain ultra-connecté, ultra-moyennisé, mais paradoxalement très inégalitaire. L’anti-héros que l’on voit peu à peu perdre la boule est le premier de ceux que l’on nomme dorénavant les « personnages houellebecquiens », faits de peur de l’inconnu, de nihilisme et de fatalité. Mieux que quiconque, Michel Houellebecq décrit la dépression.

Alors que le débat sur le communautarisme fait rage, abondamment nourri par l’incompréhension du dernier Houellebecq, relire les premières lignes de l’auteur le plus médiatisé de sa génération nous rappelle que nous ne nous sommes jamais sentis aussi seuls. Dès Extension du domaine de la lutte, l’écrivain se fait porte-étendard d’une sorte de romantisme nouveau, dans lequel un spleen chronique et dépressif aurait pris la place de la mélancolie rêveuse. Un romantisme où l’amour n’est plus passionnel mais monnayé. Paru en 1994, ce livre aurait pourtant pu décrire la société d’aujourd’hui; une simple plongée dans le métro et ses âmes itinérantes vous en fera convenir. L’isolation est le mal du siècle numérique, Houellebecq en est le poète maudit.

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Joyeux rédacteur en chef de ce beau monde libre, jeune et conscient.

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