NEWSYOUNG.FR
Now Reading:

(Re)découvre: Gran Torino (2008)

(Re)découvre: Gran Torino (2008)

Walt Kowalski est un retraité américain comme il en existe tant d’autres. Veuf, il donne l’impression d’attendre la mort sur sa terrasse, particulièrement attaché à sa routine et à ses habitudes. Vétéran de la guerre de Corée, le personnage que campe et filme Clint Eastwood entretient avec ses voisins des relations on ne peut plus conflictuelles. Vieil aigri ronchon et républicain, le doyen du quartier ne voit que d’un très mauvais oeil la mixité sociale d’usage au XXIe siècle. Sa résidence était jadis entourée par celles de ses amis blancs; elle est maintenant au centre d’un joyeux melting pot où se mêlent exotisme et délinquance, communauté asiatique et communauté mexicaine.

Outre ses a priori racistes et ses querelles de voisinage, d’autres constats viennent permettre à Walt de multiplier les « c’était mieux avant ». A la mort de sa bien-aimée femme débute en effet le bal des hypocrites, auquel danse toute sa famille au sourire intéressé. Enfants peu émus et mercantiles, petit-enfants blasés, prêtre grandiloquent: tous donnent des raisons au vieil homme de se braquer face à une crise des valeurs insupportable. C’est en la compagnie des quelques amis qu’il lui restent que l’ancien retrouve l’Amérique qu’il aime, à travers des discours dont on rit non sans se sentir un brin coupable. Tantôt au bar, tantôt chez le coiffeur, les dialogues de Walt et de ses joyeux nationalistes d’amis sont l’occasion de laisser s’enfuir un verbe acerbe, raciste mais irrésistiblement drôle.

Voilà dans quelles grandes lignes débute Gran Torino, le film de Clint Eastwood sorti en 2008. Ce n’est néanmoins pas pour les personnages chauvins et xénophobes qui le peuplent que le long-métrage fut couronné du succès qui fut le sien tant dans l’estime des critiques que dans les salles obscures. La cohabitation des caractères dans le quartier décrit précédemment prend ainsi une tournure dramatique quand Thao, jeune voisin timide de Walt Kowalski, tente de voler la voiture du vieil homme (celle, si belle, qui donne son titre au film). Le gamin agit sous la pression d’un gang, lequel exige réparation face à l’échec de l’adolescent. Une rixe éclate dans la rue que le vétéran interrompt, sauvant sans le savoir la peau de celui qui avait voulu dérober son bien le plus précieux. Et tout commence.

Petit à petit, voilà l’incorrigible patriote invité à partager la vie de ses compatriotes reconnaissants auxquels il n’accordait que le plus piètre des respect. C’est l’occasion pour le vieux Walt de revenir, non sans mal, sur les idées reçues qu’avaient forgées une vie trempée dans la guerre et l’intolérance. Car en apparence, ce n’est pas directement dans l’Amérique crade et insécuritaire que nous plonge Eastwood. Non, l’Amérique de Walt Kowalski est une Amérique propre sur elle, pavillonnaire, bénie par l’Oncle Sam et le Patriot Act. Plus que l’Amérique de la décadence graphique, c’est celle du racisme ordinaire que l’on nous montre.

Le changement du bourru vieillard, de plus en plus consensuel, est un prétexte trouvé par Eastwood pour questionner le rapport à l’autre d’une nation xénophobe. Héros d’une sorte de fable du changement, Walt Kowalski est ainsi surtout le symbole du guerrier traumatisé. Sur l’oeuvre plane en effet l’ombre de la guerre, déjà, comme la source d’une haine sans mesure de l’autre. Gran Torino, via la mise en scène maîtrisée d’une des dernières figures classiques d’Hollywood offre une réflexion sur la place des valeurs d’hier dans le monde d’aujourd’hui, à la faveur de 116 minutes bouleversantes.

D’aucuns pensaient que le film serait le dernier de son réalisateur, et voyaient en Gran Torino le jubilé d’une carrière touchant à sa fin. Quelques 7 ans après le démarrage du-dit film, Clint Eastwood l’infatigable connait le plus grand succès en salle de ses 84 années de vie avec American Sniper. Accueilli de façon mitigée par la critique, le film est dit trop unilatéral, accusé de faire l’apologie du tireur d’élite Chris Kyle, l’homme aux 160 tirs létaux. Eastwood revient en fait sur cette question du retour au pays et de la réadaptation du militaire. Le personnage que campe Bradley Cooper n’est en somme qu’un Walt Kowalski rajeuni, un homme un peu paumé qui ne reconnait plus le pays qu’il a quitté pour servir.

Gran Torino est un grand film qui marque, et c’est un Eastwood au sommet qui l’illumine dans un rôle-bilan: assagi, c’est maintenant en mimant un revolver avec les doigts que le dernier des « grands » menace. Mais Dirty Harry tire toujours, et ses films font mouche.

Share This Articles
Written by

Joyeux rédacteur en chef de ce beau monde libre, jeune et conscient.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Input your search keywords and press Enter.