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(Re)découvre : Les Wachowski, enfants terribles d’Hollywood

Culture / Le meilleur de Newsyoung / Récents / 28 mars 2016

La nouvelle vous avait peut-être échappé : les frères Wachowski, réalisateurs de talent de la trilogie Matrix au début des années 2000, sont maintenant sœurs. Quatre ans après le changement de sexe de son frère Larry (désormais Lana), Andy Wachowski vient en effet lui aussi de faire son coming-out transsexuel sous le nom de Lilly. L’occasion de (re)découvrir la filmographie atypique de ce duo maudit d’Hollywood.

Car si les Wachowki connaissent un succès planétaire avec le film Matrix sorti en 1999, leurs films ultérieurs se révèlent des échecs cuisants, tant critiques que commerciaux. Cependant, qu’on les adule ou qu’on les déteste, les sœurs Wachowski n’en ont pas moins révolutionné le cinéma de science-fiction, en six films et une série.


La trilogie Matrix

Je ne vous ferai pas l’affront de vous présenter la saga Matrix, mais pour les deux ou trois d’entre vous qui auraient passé les dix-sept dernières années cloîtrés dans une grotte, en voici la trame principale. Dans un futur plus ou moins lointain, les machines se sont rebellées contre leurs créateurs et ont pris le contrôle de la planète, cultivant les humains dans des fermes comme source d’énergie. Pour maintenir l’illusion du réel, les machines ont créé une gigantesque simulation informatique, la Matrice, dans laquelle ceux-ci vivent dans l’ignorance. La trilogie se concentre sur le personnage de Neo (interprété par Keanu Reeves), un jeune hacker libéré de la Matrice par un groupe de rebelles qui lui apprend qu’il est l’Élu. Neo devra se battre contre les programmes informatiques de la Matrice, notamment le redoutable agent Smith (Hugo Weaving), pour triompher des machines et instaurer un nouvel ordre dans la société.

Premier film de science-fiction des Wachowski, Matrix les fait connaître au grand public en 1999. Le long-métrage reçoit un accueil triomphal : adulé par la critique pour son fond philosophique (une réactualisation de l’allégorie de la caverne de Platon), le film engrange près de 500 millions de dollars au box-office mondial et remporte quatre Oscars, dont celui des meilleurs effets visuels. Il faut dire qu’à ce niveau-là Matrix est une vraie révolution. Le film popularise notamment la technique du bullet time : grâce à une série d’appareils photo disposés sur une rampe, il est possible de se déplacer virtuellement autour d’un personnage alors même que celui-ci est en slow-motion. Cet effet est une marque de fabrique de la trilogie, au même titre que ses scènes de combat ultra-esthétisées et ses cascades qui n’hésitent pas à contourner les lois de la physique.

Quand les Wachowski annoncent non pas une, mais deux suites pour l’année 2003, dire qu’elles sont attendues au tournant est un euphémisme. Hélas, Matrix Reloaded et Matrix Revolutions déçoivent : la faute peut-être à un scénario peu poussé (dans le cas du premier) ou à un message philosophique trop présent et peu compréhensible (dans le cas du second). C’est la fin de l’état de grâce dont bénéficiaient les Wachowski auprès du public et de la critique, état de grâce qui ne reviendra jamais.


Speed Racer

Après cinq ans d’absence, les Wachowski reviennent à la réalisation en adaptant un anime japonais des années 1960 : Speed Racer. L’histoire en quelques mots… Chez les Racer, la course automobile est une histoire de famille : les parents Pops et Mom dirigent la société Racer Motors, tandis que leur fils Speed (Emile Hirsch), pilote automobile, semble emboîter le pas de son frère Rex, décédé lors d’un rallye plusieurs années auparavant. Après avoir refusé la proposition de rachat de M. Royalton (Roger Allam), PDG des Industries Royalton, Rex découvre la corruption qui règne dans le milieu du sport automobile : il décide alors de collaborer avec les autorités pour révéler le scandale au grand jour, notamment en participant au fameux rallye qui a coûté la vie de son frère.

Speed Racer est sûrement, à mon sens, le film le plus sous-estimé jamais réalisé : détruit par la critique à sa sortie, ses résultats désastreux au box-office ne suffisent même pas à rembourser son budget de 120 millions de dollars. Je crois que ce rejet massif du public tient surtout au parti-pris esthétique audacieux du film. En effet, les Wachowski décident de conserver l’esprit de la série animée, tout en s’inspirant d’autres médias comme le jeu vidéo. Le résultat ? Un film ultra-coloré à la limite du kitsch (assumé), des effets spéciaux époustouflants mais sans aucun souci de réalisme et surtout une mise en scène épileptique, qui vous donneront envie de vomir des arc-en-ciels pendant 2h15. Tout dans les décors et dans le design des véhicules donne l’impression de se trouver plongé dans une partie de Mario Kart, tandis que le film emprunte plusieurs procédés à l’animation japonaise, comme les personnages traversant l’écran entre deux plans, ou encore la mise en image des coups lors des scènes de combat. La fameuse scène du rallye est représentative de l’esthétique globale du film :

Je ne peux donc que vous conseiller de regarder Speed Racer. Si l’on peut être dérouté par son esthétique (et il y a de quoi), il n’en demeure pas moins un film visuellement novateur et tout à fait divertissant, d’autant que le côté fake assumé des effets visuels le rend encore tout à fait regardable aujourd’hui. Tel notre ami Speed, foncez donc chers amis !


Cloud Atlas

Quatre ans après Speed Racer, les Wachowski (décidément jamais à cours d’ambition) s’attellent à l’adaptation d’un roman pourtant réputé inadaptable : Cloud Atlas, de David Mitchell, ou l’histoire des destins liés de six personnages à six époques différentes, du XIXème siècle à un futur post-apocalyptique. S’éloignant de la structure linéaire du roman, les Wachowski (aidées du réalisateur et compositeur Tom Tykwer) décident de mêler les différentes intrigues, nous livrant un film fleuve de près de trois heures dans lequel les destins croisés semblent se répondre, portés par la magnifique bande-originale de Tykwer. Réunissant un casting cinq étoiles comme on en a rarement vu au cinéma – Tom Hanks, Halle Berry, Hugo Weaving (l’agent Smith de Matrix), Ben Wishaw, Hugh Grant et bien d’autres –, les trois réalisateurs font le choix audacieux de leur faire incarner plusieurs personnages au sein des différentes histoires, apportant un sens supplémentaire au roman d’origine.

Accomplissement de soi, destinée humaine et réincarnation sont donc les grands thèmes de ce chef-d’œuvre cinématographique, qui encore une fois connaît un échec commercial malgré sa pléiade d’acteurs de renom. Disposant d’un budget dérisoire (vus l’ampleur du projet et le casting) de 128 millions de dollars, à peine remboursé par l’exploitation en salles, le film est en partie auto-produit par les Wachowski elles-mêmes, la Warner refusant de collaborer de nouveau avec les deux réalisatrices après l’échec de Speed Racer. Trop long, trop complexe… les raisons ne manquent pas pour expliquer le rejet massif de Cloud Atlas. Il faut le reconnaître, celui-ci ne se laisse pas saisir dès le premier visionnage (ni même après le deuxième ou le troisième). Mais qu’importe : laissez-vous porter par cette œuvre atypique chargée de symboles, qui ose mêler les genres et les époques tout en nous divertissant. N’est-ce pas tout le génie des Wachowski que de nous faire réfléchir tout en passant un bon moment ?


Jupiter Ascending

Après cette incursion dans le cinéma d’auteur, les Wachowski reviennent à leur genre de prédilection, le blockbuster de science-fiction, avec pour la première fois depuis Matrix un scénario 100% original. Jupiter Jones, une jeune femme interprétée par Mila Kunis, est enlevée par un mystérieux mutant nommé Caine (Channing Tatum) et se trouve alors embarquée dans une grande épopée spatiale. Elle apprend notamment que les humains peuplant la Terre ont été créés génétiquement par la famille Abrasax, composée des trois frères et sœur Balem, Titus et Kalique. Ces derniers possèdent une grande partie des planètes de la galaxie, qu’ils « ensemencent » puis « moissonnent » dans le but de créer un sérum qui leur confère la vie éternelle. Jupiter, avec l’aide de Caine, va devoir affronter les Abrasax pour espérer sauver notre planète dont la moisson est proche.

Jupiter Ascending est un film décevant, malgré ses nombreuses qualités. L’univers graphique du film est extrêmement riche, qu’il s’agisse de l’architecture, du design des vaisseaux et des costumes, ou bien de la profusion de races extraterrestres en tous genres ; l’intrigue est bien menée, les scènes d’action impressionnantes bien que convenues, et les effets spéciaux époustouflants. Seulement voilà : les principaux points forts de Jupiter Ascending sont également ses points faibles. Tout dans ce film dégage un sentiment de « trop » : les décors sont trop grands, les effets spéciaux trop détaillés, le scénario trop complexe. Si le casting est dans l’ensemble convaincant, le film nous révèle un Eddie Redmayne en roue libre, cabotinant dans son rôle de Balem Abrasax, et qui réussit l’exploit de remporter la même année le Razzie Award du pire acteur dans un second rôle et l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation du physicien Stephen Hawking dans Une merveilleuse histoire du temps ! Tous ces éléments font de Jupiter Ascending un film divertissant, mais qui laisse après visionnage un sentiment de grand n’importe quoi teinté de déception face au potentiel immense de l’univers créé par les Wachowki. Ce sera sans doute également la dernière collaboration entre les réalisatrices et la Warner, le film remboursant avec peine son budget de 176 millions de dollars.


Sense8 : le retour du succès ?

Après ces trois échecs successifs, on aurait pu croire que Lilly et Lana Wachowski auraient jeté l’éponge, ne parvenant vraisemblablement plus à trouver leur public. C’était sans compter sur l’obstination du duo. Ainsi, quand Netflix leur donne carte blanche pour réaliser une série télévisée de science-fiction, le tout avec un budget qui n’a rien à envier à ceux de leurs précédentes productions, les Wachowski acceptent de relever le défi. Sense8, diffusée sur la célèbre plateforme de streaming le 5 juin 2015, se rapproche par certains côtés de Cloud Atlas : cette série ambitieuse nous présente en effet les histoires parallèles de huit personnages au quatre coins du monde, qui se retrouvent tout à coup liés ensemble par leur esprit et leurs émotions.

Sense8 marque-t-elle le retour en grâce des Wachowski ? La série reçoit en effet un accueil très positif de la part du public et de la critique, si bien qu’une saison 2 est actuellement en préparation et devrait être diffusée d’ici 2017. Hélas, c’est tout ce que je pourrais dire sur Sense8, votre serviteur ne l’ayant pas vue (et croyez bien qu’il en a honte).


Plusieurs thèmes forts…

Si la science-fiction, genre de prédilection des sœurs Wachowski, baigne l’ensemble de leur filmographie (à l’exception peut-être de leur premier film, Bound (1996), que nous n’avons pas abordé ici), il est difficile d’y trouver une logique, tant leurs œuvres abordent des thèmes variés avec une esthétique sans cesse renouvelée et toujours novatrice. Néanmoins, certains thèmes forts peuvent se retrouver à travers leurs différents films, témoignant d’une certaine cohérence dans le message que les deux réalisatrices souhaitent faire passer.

(Note : les paragraphes suivants comportent plusieurs révélations sur les films précédemment évoqués ; je vous invite à les regarder avant de vous replonger dans la lecture de cet article)

La figure du héros

Le héros wachowskien est un être ordinaire promis à un destin incroyable, à l’image de Neo, l’Élu. Schéma somme toute classique, qui se retrouve à travers l’ensemble de la fiction, comme Joseph Campbell l’a bien montré dans son essai Le Héros aux mille et un visages (source d’inspiration de George Lucas pour sa saga Star Wars). Là où les Wachowski développent leur propre mythologie, c’est dans le cheminement de leurs personnages. Leur héros ne se contente pas de suivre le destin tout tracé qui lui est promis, et n’hésite pas à s’opposer à son mentor et à détourner les règles afin de se rendre maître de sa destinée.

C’est ainsi que Neo conclut une alliance avec les machines à la fin de Matrix Revolutions, proposant une troisième voie. Speed Racer, quant à lui, se détourne des autorités qui l’utilisent pour faire tomber Royalton et décide de défier ce dernier à sa manière, en gagnant la course finale. Cloud Atlas donne l’occasion aux Wachowski d’expérimenter ce schéma narratif pour chacun de leurs six personnages : Adam Ewing refuse son destin et s’engage contre l’esclavage à la fin du film, Robert Frobisher par son suicide refuse cette société qui ne l’accepte pas, Luisa Rey ose s’opposer aux machinations des lobbies pétroliers, Timothy Cavendish s’extirpe du destin que veut lui imposer son frère (la maison de retraire), Sonmi-451 refuse sa condition de clone et décide par son oraison de changer la société, et enfin Zachry parvient à vaincre ses démons en aidant Meronym à contacter les planètes extra-solaires. Le parcours de Jupiter est quant à lui incomplet, le film se clôturant sur la révélation de son destin extraordinaire, sans que la jeune fille n’ait eu l’occasion de créer sa propre voie : Jupiter se trouve dans la même situation que Neo à la fin du premier Matrix, alors que celui-ci vient de découvrir ses pouvoirs.

Neo dans le bureau de l’Architecte

Critique de la société capitaliste

Il est de notoriété publique que les Wachowski sont de profondes marxistes dans l’âme, ce qui se ressent à travers leurs œuvres. La Matrice n’est autre qu’une dénonciation de notre société capitaliste, dans laquelle nous allons et venons sans se soucier du but de notre existence; l’agent Smith, avec son costume et son oreillette le faisant passer pour un agent gouvernemental, incarne le système lui-même contre lequel Neo et les rebelles luttent. La critique du capitalisme est encore plus évidente dans Speed Racer et Jupiter Ascending : le personnage d’Arnold Royalton représente l’archétype du chef d’entreprise corrompu et avide de pouvoir et d’argent, de même que la famille Abrasax avec leur gigantesque « usine de fabrication d’humains » située sous la tache de Jupiter (la planète). Enfin, si l’on peut déceler dans Cloud Atlas une condamnation des lobbies à travers l’histoire de Luisa Rey, le segment se déroulant à Néo Séoul se présente comme une critique explicite de la société de consommation : Sonmi-451 est une clone créée génétiquement, entièrement jetable, et destinée à travailler toute sa courte existence dans un fast-food camouflant ses murs grisâtres sous les couleurs du marketing et de la publicité.

Le fast-food dans lequel travaille Sonmi-451

Sexualité et identité de genre

Enfin, le parcours identitaire singulier des Wachowski – frères devenus sœurs – déteint sur l’ensemble de leurs œuvres. Les personnages wachowskiens ont une sexualité libérée, et ne se plient pas aux conventions sociales et aux étiquettes que leur impose la société. La fameuse scène d’orgie à Zion dans Matrix Reloaded met en scène une humanité libérée du carcan social de la Matrice et se livrant à une sexualité épanouie. La filmographie des Wachowski regorge de personnages à leur image, homosexuels ou transgenres, qui revendiquent leur différence : Robert Frobisher, dont la bisexualité le mènera au suicide, acte final d’émancipation, ou encore Nomi Marks dans Sense8, une jeune hacktiviste transsexuelle. La chasseuse de primes de Jupiter Ascending Razo (incarnée par Bae Doona, interprète entre autres de Sonmi-451) arbore quant à elle des cheveux teints de couleur vive, ce qui n’est pas sans rappeler le look adopté par Lana Wachowski après son changement de sexe. Enfin, les frontières entre les genres s’estompent totalement dans Cloud Atlas, puisque les acteurs et actrices interprètent des personnages qui n’ont parfois pas le même sexe qu’eux (on pense notamment à Hugo Weaving en infirmière maléfique dans la temporalité de Timothy Cavendish ou à Halle Berry en vieil homme asiatique dans le segment de Néo Séoul).

Robert Frobisher et son amant Rufus Sixsmith


Les Wachowski sont de ces réalisateurs, mal aimés par le public et méprisés par la critique, mais dont les films, pour peu que l’on s’y attarde, révèlent une inventivité visuelle folle et un message politique et philosophique sous-jacent que je n’ai fait qu’effleurer ici. J’espère surtout vous avoir donné envie de (re)découvrir la filmographie atypique de ces deux enfants terribles d’Hollywood, biberonnés aux jeux vidéos et au cinéma asiatique, et qui s’efforcent film après film de nous faire réfléchir en nous divertissant. Puissent-elles rencontrer à nouveau le succès qu’elles méritent.

Image d’illustration : Tom Février pour Newsyoung






Tom Février
Etudiant en double cursus "Sciences et sciences sociales" à Sciences Po Paris et à l'Université Pierre et Marie Curie. Passionné de politique et de nouvelles technologies.




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