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(Re)découvre : Nancy Dupree – Ghetto Reality (1969)

(Re)découvre : Nancy Dupree – Ghetto Reality (1969)

En 1969, ce sont d’inhabituelles chansons qui s’échappent par les fenêtres d’une école modeste de Rochester, dans le comté de New York. Là où la plupart des jeunes pousses de la nation américaine vocalisent sans doute sur du Franck Sinatra et imitent avec leurs professeurs de musique les illustres gloires que l’Etat veut bien faire figurer au programme ; Nancy Dupree, jeune institutrice noire et rebelle, inculque de tous autres standards à ses élèves. Il faut dire que les rejetons qu’elle accueille ont pour point commun une peau ébène qui leur interdit toute ambition dans une Amérique sur laquelle planent ségrégation et Ku Klux Klan. L’institutrice bouscule les habitudes et les conventions, et de son esprit insoumis naît Ghetto Reality, compilation piano-voix de 10 titres qu’elle et ses élèves avaient façonnés. Un livret l’accompagne, dévoilant ses secrets de fabrication et donnant une idée de ce qu’était une école aux Etats-Unis voilà 50 ans.

 

Très vite après son passage de l’autre côté du bureau, Nancy Dupree se rend compte que les enfants qu’elle doit encadrer sont pleins de vie plutôt que de discipline. En cause selon elle, les chansons qu’on lui demande d’enseigner. Elle abandonne alors comptines et histoires d’ours parlants à dormir debout pour faire place nette aux chansons engagées. Ceux dont elle aime à parler comme ses propres enfants sont fascinés par James Brown ? Elle consacre une chanson à l’idole noire de l’Amérique. Ils veulent entonner des paroles réalistes ? Elle leur fait découvrir Nina Simone et Odetta. Les récitations d’antan se muent alors en cours où créativité et intérêt règnent chez les élèves, enfin concernés par ce qu’on leur enseigne.

 

L’album s’ouvre sur What do I have?, trois minutes au cours desquelles Nancy se contente de jouer de son piano, laissant trois jeunes garçons dresser en autant de couplets le manifeste de tout un peuple noir fort et prêt à s’affirmer. «J’ai une voix et je peux chanter, Beethoven était mon frère, tout comme BB King » affirme le second d’entre eux, à la voix tout à la fois d’une maturité et d’une timidité bouleversante. La parolière derrière ces mélodies manie les notes comme elle manie les mots, et les affirmations juvéniles aux premier abord s’avèrent d’une puissance retentissante. Car le langage enfantin de la cour de récréation prend ici, sous le regard affectueux de Dupree, une symbolique au combien plus profonde: le propos candide propre aux années d’école élémentaire devient revendicatif.

« I want a car; I want a Super-B. Powerful, black and beautiful, just like me »

Veuillez comprendre: « Je veux une voiture, je veux une Super-B, puissante noire et belle, tout comme moi ». Tel est l’un des couplets de I want, qui, entre deux refrains entonnés par la chorale au complet, sert de condensé à l’album dans son ensemble. Alors qu’un peu plus tard ce sera au tour d’une fillette de réclamer une mini-jupe, quand bien même elle pèse « 900 pounds », Ghetto Reality, orchestré par une institutrice passionnée et militante convaincue, apparaît comme la plus belle des façons d’exiger une égalité qui tarde à venir. Exiger convient davantage que demander, tant Dupree, Black Panther reconnue, concocte pour ses élèves de puissants chants au ton parfois ouvertement autoritaire.

 

Deux fondements sont à l’origine de cette demie-heure trop courte qui marquera sans doute ceux qui prendront la peine de l’écouter. Le militantisme noir d’abord, puisque sans mouvement des Droits Civiques, pas de Ghetto Reality. L’école ensuite, car sans institution éducative, pas de chorale scolaire. Ces deux pilliers sont aujourd’hui en crise, l’un aux Etats-Unis avec les émeutes sourdes de Ferguson, l’autre en France, où réformes et nouvelles matières sont mises sur la table pour tenter sacraliser à nouveau un endroit où certains sifflent la Marseillaise.

 

Le 33 tour 10 titres sort en 1969 chez Folkways et ne fait que peut de bruit. Il est rééedité en 2014 et n’en fera pas beaucoup plus, trouvant à peine écho dans les colonnes de la presse spécialisée. Le public ne sait pas ce qu’il rate. Ecouter Nancy Dupree et les enfants qu’elle canalise, c’est se prendre à rêver. Rêver d’abord d’une école qui forge, mixe et émancipe, alors que la nôtre est dite inefficace. Rêver aussi, et surtout, d’un mouvement des droits civiques 2.0 aux Etats-Unis, qui viendrait fédérer des émeutiers désorganisés et mal représentés. L’évocation du « Docta King » par une jeunesse à peine instruite mais déjà consciente est le plus parlant des modèles pour les sociétés d’aujourd’hui.

 

L’album se referme avec l’évocation d’un petit Jésus aux cheveux crépus, et avec lui la parenthèse enchantée qu’avaient ouverte Nancy et ses têtes rêveuses. Ghetto Reality est d’une beauté rare, de celle qui survit au temps et à l’indifférence.

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Joyeux rédacteur en chef de ce beau monde libre, jeune et conscient.

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