Salut ! Salut !

So Long, Leonard

Culture / Récents / 11 novembre 2016

Leonard Cohen est un de ces artistes dont on n’oublie pas la découverte. Pour votre serviteur, la première fois était un jour d’été. Comme la brise tiède qui faisait doucement flotter les rideaux, Leonard Cohen était rentré dans ma vie sans tambours ni trompettes, alors que le doux arpège de Suzanne émergeait du poste de radio.

Il est dur d’oublier le choc provoqué par la complexe simplicité de ces quelques accords, de cette voix douce comme un soupir, des mille fantômes et histoires convoqués par les mots. Leonard Cohen est décédé à l’aube de ses 82 ans, laissant derrière lui plus de 20 albums.

Derrière lui, sur le chemin, restent mille visages vacillants à la lumière de bougies éternelles.

Tous, marins à la dérive, dieux et muses, étaient salués par le plus spirituel, mystérieux et sage des musiciens modernes.

Baron Noir

En 1984, Cohen racontait à un journaliste une conversation avec un autre poète, Bob Dylan.

Après avoir surpris Dylan en lui expliquant avoir pris deux ans pour écrire Hallelujah, Cohen racontait avoir “failli tomber de sa chaise” face à la désinvolture de son acolyte, affirmant nonchalamment avoir écrit sa chanson I and I en un quart d’heure.

Pour beaucoup, les deux chanteurs étaient comme des alter egos. Lorsqu’en octobre, l’Académie suédoise avait décerné à Dylan le Prix Nobel de Littérature, de nombreux articles avaient vu dans cet honneur l’ouverture de la voie pour une reconnaissance du Canadien.

Dans ses prières, ses douleurs magnifiques et ses amours perdues, Cohen était un frère ténébreux du barde américain, baron noir de la folk et chanteur du temps long. Temps long de ses concerts les plus récents, temps long de sa retraite de cinq ans dans un monastère zen au beau milieu des années 90.

Longueur et langueur des 80 couplets écrits pour Hallelujah, d’une séance d’écriture où le chanteur s’était retrouvé assis par terre et demi-nu, noircissant des pages entières en se frappant la tête contre le sol de sa chambre d’hôtel.

Cohen prenait le temps. Le temps de ciseler ses mots, de les sculpter jusqu’à la perfection pour les faire résonner de sa voix rauque et calme. Le temps de tracer sur les lignes les contours de son royaume fait d’ombres et de lumières.

Ma province est petite,” disait Cohen. “Et j’essaie de l’explorer dans les moindres détails.

I’m ready my Lord

Récemment, Leonard Cohen avait compris que ce temps qu’il prenait finirait par l’emporter. Cet été, Cohen avait tenu à adresser une lettre d’adieu à Marianne Ilien – celle qui lui inspira So Long, Marianne – alors que celle-ci se trouvait sur son lit de mort. Une lettre poignante, vibrante d’émotion et sidérante a posteriori.

Marianne, le temps est venu où nous sommes devenus vieux et nos corps s’effondrent,” écrivait-il. “Et je pense que je vais te suivre très bientôt. Sache que je suis si près de toi que si tu étends ta main, je pense que tu peux toucher la mienne.

Déclarant aux médias être “prêt à mourir”, Cohen avait sorti You Want it Darker, son ultime opus, il y a quelques semaines. Et 2016 de s’achever comme elle avait commencé: après Bowie et son Blackstar, c’était au tour du chanteur canadien de signer un album biblique et amoureux en guise de testament, soufflant ça et là ses adieux et ses excuses, ses conseils et ses regrets. Un chant du cygne empli par le passé et par la mort proche et omniprésente, dernière compagne à son bras.

Pardon d’avoir fait de toi un fantôme,” s’excusait-il à une amante passée dans Treaty. “Seul l’un d’entre nous était réel, et c’était moi.

Mais les mots les plus glaçants, les plus lucides et prémonitoires, sont bien sûr ceux de la chanson titre. Invoquant figures emblématiques et images terrifiantes (“Ils alignent les prisonniers et les gardes les mettent en joue”), Cohen soupirait ce qui semble être un appel à l’au-delà: “Seigneur, je suis prêt.

Et Leonard Cohen est parti, rejoignant sa Marianne comme promis – “plus bas sur la route”.

Tirant son chapeau, remerciant ses hôtes et fermant sans bruit la porte derrière lui, Cohen est parti le coeur et le bagage léger, sur les mélopées tziganes de Traveling Light. Car Cohen était un nomade, emportant ses complaintes de refuge en refuge. Cohen est parti tête haute, ses comptes réglés et l’oeil assuré.

Sans peur, probablement.

Car le temps n’est jamais trop long pour les grands voyageurs.






Julien Coquelle-Roëhm




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