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Syrie : un nouvel Irak ?

Syrie : un nouvel Irak ?

Ça y est, la ligne rouge a été franchie. Des rapports ont témoigné de l’utilisation d’armes chimiques neurotoxiques (probablement du gaz Sarin) en Syrie le 21 août dernier. Les rebelles syriens accusent le gouvernement d’être à l’origine de cette attaque chimique qui a fait entre 500 et 1 300 victimes civiles [1]. La réaction des pays occidentaux a été immédiate. Les États-Unis avaient déjà annoncé que l’utilisation par Bachar el-Assad d’armes chimiques, dont la possession par le régime syrien est prouvée, constituerait une ligne rouge à ne pas franchir. Ils ont donc déployé un quatrième destroyer dans la méditerranée et ont annoncé étudier « des options pour tous les cas de figure ». Le président Hollande a affirmé que tout « un faisceau d’évidences » indiquait que l’attaque du 21 août était « de nature chimique » et que « tout conduisait à considérer » que le régime syrien était « responsable ». Il a rencontré le président Obama tandis que le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius a dénoncé un « massacre chimique » commis par le régime et appelé à une « réaction forte », appel relayé par plusieurs personnalités comme le « philosophe » Bernard Henri Lévy. D’autres pays comme Israël ont eux aussi condamné le régime de Bachar el-Assad. Pour les partisans du CNFOR (Coalition Nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution [2]) la situation est très claire : le gouvernement de Bachar el-Assad a franchi « la ligne rouge » en se servant d’armes chimiques et les occidentaux doivent venir en aide aux rebelles syriens qui luttent contre la dictature baathiste. Pourtant, sur le terrain, les choses sont beaucoup plus compliquées.

Un faisceau d’indices contraires

L’utilisation d’armes chimiques en Syrie est confirmée mais des doutes planent encore au sujet du camp qui les a utilisées. En effet, si les rebelles syriens et leurs alliés occidentaux et arabes affirment disposer de vidéos et de photos prouvant que le gouvernement de Bachar el-Assad est responsable de ces attaques, le gouvernement syrien accuse, lui, les rebelles. Ce n’est pas la première fois qu’il dénonce l’utilisation par les rebelles d’armes chimiques, accusations qui semblent fondées. En mai dernier, Carla Del Ponte, membre de la commission d’enquête de l’ONU sur les violences en Syrie, avait déjà affirmé que les rebelles s’étaient servis à plusieurs reprises de gaz sarin [3], affirmation confirmée par les dire de Abdola Al-Jaledi un ancien officier du Front Al-Nusra, l’une des principales organisations salafistes syriennes, qui a reconnu que les rebelles étaient en possession d’armes chimiques [4]. Enfin, toujours en mai, la chaîne de télévision russe Russia Today, partisane de Damas, avait annoncé que des rebelles syriens avaient été arrêtés en possession de gaz sarin à la frontière turque. Le gouvernement turc, proche des rebelles, avait confirmé l’arrestation d’islamistes en possession de produits chimiques mais avait démenti la présence de gaz Sarin [5].
Quant au gouvernement syrien, il affirme, vidéos à l’appui, avoir découvert, lors d’une opération dans le quartier de Jobar à Damas, des dépôts appartenant aux rebelles et contenant des substances provenant d’Arabie Saoudite, servant à la fabrication d’armes chimiques, ainsi que des masques à gaz. Dans le même temps une source diplomatique syrienne a affirmé que la Russie, alliée de Damas, aurait remis aux Nations Unis des photos et des images satellites qui montreraient que les deux missiles transportant le gaz neurotoxique auraient été tirés depuis la région de Douma sous contrôle rebelle [6].
Outre ces éléments contradictoires avec la thèse des rebelles, il semble aussi difficile de comprendre les motivations qui auraient pu pousser le régime syrien à user d’armes chimiques. En effet, les troupes syriennes sont en train de reprendre du terrain aux rebelles et leur ont infligé plusieurs défaites importantes, notamment à Homs et à Lattaquieh. La formation de plusieurs milices de volontaires comme les Forces de Défense Nationale ont permis d’améliorer la situation militaire et de montrer le soutien dont bénéficie encore le gouvernement dans une partie de la population [7]. Ainsi les massacres commis par les rebelles à l’encontre des minorités ethniques, principalement chrétiennes, kurdes et alaouites [8], qui représentent 40% de la population, ont soudé ces populations derrières le régime de Bachar el-Assad et ont considérablement affaibli le soutien dont bénéficiaient les rebelles auprès du peuple syrien, dont une part importante désire désormais plus la paix que le départ du régime baathiste. Dans ces conditions, l’utilisation d’armes chimiques, alors même que le pays accueille depuis maintenant plusieurs mois des inspecteurs de l’ONU venus enquêter sur de précédentes utilisations d’armes chimiques de moindre ampleur, serait une erreur pour le régime car elle ne ferait que redorer le blason des rebelles et donner des arguments pour une intervention occidentale en Syrie.
Le régime de Damas a accepté la venue de nouveaux inspecteurs de l’ONU. Néanmoins, leur rapport risque de n’avoir que peu d’influence. En effet il leur sera difficile de déterminer qui du gouvernement ou des rebelles a eu recours au gaz. En outre les gouvernements occidentaux ont d’ores et déjà affirmé leur certitude de la culpabilité de Bachar el-Assad et affirment que celui ci a eu le temps de détruire toutes les preuves avant l’arrivée des inspecteurs. La solution de l’intervention militaire est sur toutes les lèvres. Mais est-elle réellement possible ?

Une intervention difficile

De nombreux États occidentaux ont évoqué la possibilité d’une intervention militaire en Syrie suite à l’utilisation d’armes chimiques. Néanmoins cette intervention risque d’être compliquée par la complexité de la situation sur le terrain. Les rebelles syriens sont loin de constituer un mouvement unifié. Ils se divisent en effet entre l’opposition syrienne, dominée par le CNFOR (lui-même divisé entre laïques et islamistes membres des Frères Musulmans de Syrie) et les Moudjahidines inspirés par les idées salafistes et des combats ont eu lieu entre ces deux groupes [9]. De plus, dans le Nord du pays, le Parti de l’Unité Démocratique, d’inspiration marxiste, a pris les armes pour réclamer l’autonomie du Kurdistan syrien et combat aussi bien les troupes de Bachar el-Assad que les rebelles qui se livrent à des massacres à l’égard de la population kurde. Dans ces conditions comment garantir que l’intervention occidentale n’aura pas pour conséquence le renforcement des Moudjahidines qui commettent massacres sur massacres ou l’anéantissement de la lutte de libération du peuple kurde ?
Enfin, les deux camps possèdent de nombreux soutiens étrangers. Les principaux alliés de Bachar el-Assad ont d’ores et déjà mis en garde les occidentaux contre les conséquences d’une intervention militaire. La Russie, dont l’ultime base militaire de la région se trouve justement en Syrie, a mis ses navires de guerre en état d’alerte tandis que l’Iran, qui a déjà envoyé de nombreux Gardiens de la Révolution épauler les troupes loyalistes, a menacé Washington de « dures conséquences » si les États-Unis franchissaient « la ligne rouge » en Syrie. Une intervention militaire occidentale risque donc de mettre le feu aux poudres dans une région déjà extrêmement instable.

L’histoire semble vouloir se répéter. Dix ans après le début de la Guerre en Irak qui a fait au moins un demi-million de morts, les États occidentaux envisagent de s’engager dans un nouveau conflit au Moyen-Orient. Pourtant les preuves de l’utilisation d’armes chimiques par le gouvernement sont contestables et certains indices semblent plutôt accuser les rebelles qui menacent maintenant de représailles la minorité alaouite [10]. Une telle intervention semble difficile à cause des divisions au sein même de la rébellion et des tensions diplomatiques que cette intervention engendrerait avec les puissants alliés de la Syrie, tels la Russie. De plus elle risquerait de plonger dans le chaos non seulement la Syrie mais aussi toute la région. Et au final les premières victimes de ce chaos seraient les peuples du Proche-Orient, à commencer par le peuple syrien.

[1] Médecins sans Frontière a confirmé l’utilisation d’armes chimiques et la mort d’au moins 355 civils sans préciser quel camp était à l’origine de cette attaque.

[2] Cette organisation créée le 11 novembre 2012 a succédé au CNS (Conseil National Syrien) en tant que principale organisation de l’Opposition syrienne. Elle est de fait reconnue comme le gouvernement légitime de la Syrie par de nombreux pays occidentaux et arabes. Elle regroupe plusieurs organisations dont la plus importante est le CNS.

[3] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/05/06/les-rebelles-syriens-ont-utilise-du-gaz-sarin-selon-carla-del-ponte_3171289_3218.html

[4] http://nsnbc.me/2013/08/25/former-jabhat-al-nusrah-member-admits-chemical-weapons-use/

[5] http://www.lefigaro.fr/international/2013/06/28/01003-20130628ARTFIG00445-des-analyses-confirment-l-utilisation-de-gaz-sarin-en-syrie.php?cmtpage=0

[6] http://jssnews.com/2013/08/25/la-russie-aurait-fourni-a-lonu-des-images-satellites-accusant-les-rebelles-de-lattaque-chimique-dal-ghouta/

[7] http://www.washingtonpost.com/world/assad-forces-gaining-ground-in-syria/2013/05/11/79147c34-b99c-11e2-b568-6917f6ac6d9d_story.html

[8] Le terme d’Alaouite désigne la minorité ethnique de confession chiite dont est issu Bachar el-Assad.

[9] http://www.45enord.ca/2013/08/en-syrie-cest-maintenant-rebelles-contre-rebelles/

[10] http://www.liberation.fr/monde/2013/08/26/syrie-al-nosra-revendique-l-assassinat-du-gouverneur-de-hama_927066

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Étudiant en troisième année à Sciences-Po, je suis actuellement pour un an en Royaume-Uni au King's College de Londres. Je suis également responsable du pôle Royaume-Uni de Newsyoung

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