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Tales of Us: la parfaite galerie musicale de Goldfrapp

Tales of Us: la parfaite galerie musicale de Goldfrapp

      Goldfrapp n’avait pas foulé la scène du HMV Hamersmith Apollo de Londres depuis le 11 novembre 2010. Vendredi dernier, pendant un live irréel de plus d’1h30, les musiciens ont ravi la salle en nous offrant une performance à la fois dynamisante et émotionnellement intense, brossant la quasi-totalité de la discographie du duo. Mais de sa voix envoûtante et par sa présence hors du commun, Alison Goldfrapp a surtout donné vie devant nos yeux conquis au dernier album du groupe dévoilé le 9 septembre dernier. L’occasion parfaite de revenir sur Tales of Us, œuvre musicale marquante de cette rentrée (et sans trop s’avancer, de cette année).

Alors que leur disque précédent (et injustement mal-aimé) Head First, sorti en 2010, était plutôt orienté pop et animé par une ambiance disco fournie, Tales of Us renoue avec les sons électroniques épurés et élégants de Felt Mountain, l’album qui les a révélés en 2000, ainsi qu’avec le caractère acoustique de Seventh Tree, leur quatrième album paru en 2008. Après trois ans de retraite (ou quasi-retraite, puisqu’une compilation de singles en 2012 comprenant deux titres inédits a su calmer pour un temps l’appétit des auditeurs) Goldfrapp nous offre un album sobre mais néanmoins génial, auquel s’ajoute une toute nouvelle esthétique et une dimension cinématographique qui pouvait manquer sur leurs derniers opus.

      Ce caractère cinématographique, parlons-en, justement. Le visuel de l’album et le trailer partagés le 11 juin dernier, je pense, parlent pour eux-mêmes. Mais fort heureusement pour nous, le groupe ne s’arrête pas là : le premier titre Drew est partagé le 15 juillet, accompagné d’une vidéo aussi fabuleuse que la chanson elle-même (ici).

D’un point de vue purement sonique on retrouve un Goldfrapp épuré, progressif, mélangeant instruments classiques et tonalités électroniques. Le clip vient incarner la voix envoûtante d’Alison, ravit l’auditeur-spectateur et le plonge dans ce qui ressemble à un « inner journey » empreint de nostalgie. Esthétiquement, tout est là : le noir et blanc, l’importance du geste, du mouvement, du regard, du détail. Symboliquement, on se régale à chaque scène. L’interprétation est infinie ; on peut penser que la narratrice (Alison, ou bien une autre, ou bien le narrateur ?) adresse ses souvenirs « remember the time we stood there by the lake » aux trois amants, silhouettes de son passé. Ou peut-être que certaines scènes méritent simplement d’être appréciées sans chercher à déceler absolument une explication rationnelle à la chose (l’envol de l’avion au moment du pont musical, un bonheur).

Le 2 septembre Goldfrapp réaffirme l’importance accordée à l’image en partageant la vidéo d’Annabel (ici), chanson pour laquelle  Alison dit s’être inspirée du roman du même nom de Katleen Winter qui suit l’histoire d’un enfant hermaphrodite de naissance. Les paroles s’adressent ainsi à un garçon qui se sent et se rêve fille (« when you dream you only dream you’re Annabel ») et que le clip invite à suivre dans sa cabane retranchée où il n’a plus à se cacher.

      Il est clair que la sortie prématurée de ces deux petits chefs-d’œuvre n’a fait qu’exacerber l’attente des fans. Ces derniers n’ont, à mon avis, aucune raison d’être déçus. Tales of Us est d’une cohérence et d’une qualité redoutables ; l’album se présente comme une galerie d’histoires, chaque chanson portant le nom de son personnage.

Tales of Us s’ouvre sur Jo, parfait décollage dans lequel la voix d’Alison s’infiltre modestement soutenue par une instrumentation sobre et planante. Les transitions sont travaillées, les « you gotta run for your life » tournent et nous font glisser délicieusement dans Annabel, puis dans Drew ; l’orchestration s’épaissit et s’éclaircit progressivement. On passe plus rapidement sur Ulla qui fait plutôt office de transition pour mener à Alvar, titre à la fois subtil et intense qui offre un des décors musicaux les plus intéressants de l’album. La voix d’Alison se fond dans l’orchestration légèrement dissonante jusqu’à devenir instrument elle-même sur la fin du morceau. L’enchaînement d’Alvar avec Thea est à la fois naturel et déroutant ; le contraste est évident dès les premières secondes mais on ne peut s’imaginer un autre titre que celui-ci à cette place précise. Dans Thea, apogée du voyage, la progression des sons et des percussions est magistrale, les frissons reviennent : placé à mi-parcours, ce titre d’une rare perfection fait vibrer l’ensemble. La très délicate Simone agit alors comme une « recovery song » : on se remet du dernier choc musical et émotionnel et on se prépare pour le suivant. Car musicalement,  Stranger est une nouvelle claque. « Stranger », unique personnage sans nom, sans sexe, sans identité, vient rompre la succession de figures régulière sans toutefois briser la cohérence générale ; il vient nous rappeler qu’il existe autant d’histoires qu’il y a d’inconnus, et qu’elles n’en sont pas moins réelles. Au son des violons et des vocalises d’Alison l’auditeur prend une dernière envolée avant d’atterrir en douceur sur le discret  Laurel. Clay est le seul titre de l’album fondé sur une histoire vraie ; Alison dit l’avoir composé à partir d’une lettre d’un soldat à son amant mort au combat. Cette déclaration clôture intelligemment et en beauté l’ensemble de l’œuvre, le groupe et son invité se quittent sur une note à la fois nostalgique et optimiste.

      A travers leur dernier album, Goldfrapp nous invite à nous plonger dans un monde de contes et de découvertes, à suivre les histoires et les réflexions de personnages en quête d’identité au son d’une musique électronique aérienne qui renoue avec un songwriting mesuré. Si le « us » du titre renvoie au duo, peut-être ces différentes figures sont-elles alors « avatars » des deux artistes ? Mais il ne serait pas absurde de penser que le pronom englobe aussi celui qui se laisse ravir, et qui donc s’implique inévitablement. Ces dix visages ne sont-ils pas, au final, un peu les nôtres ?

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