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Tant que nous sommes vivants : un brillant roman de littérature jeunesse

Tant que nous sommes vivants : un brillant roman de littérature jeunesse

Tant que nous sommes vivants, c’est le titre du nouveau roman d’Anne-Laure Bondoux, écrivain désormais reconnue pour son talent dans le domaine de la littérature jeunesse. Ayant pu me procurer ce roman avant sa parution prévue pour le 25 septembre, je vous livre ici mes impressions à la lecture de ce livre, suivi d’une interview avec l’auteur.

Tout d’abord, Tant que nous sommes vivants, c’est une sorte de roman que je qualifierais d’inclassable. Non pas au sens péjoratif du terme, mais plutôt de manière laudative : ce roman est un bouillonnement d’inspirations, tantôt sentimental, tantôt initiatique, avec un petit côté dramatique et une petite touche de fantastique. C’est aussi une lecture très poétique, qui met en scène tout d’abord une histoire d’amour, mais qui au final se sert de celle-ci pour nous décrire les différentes étapes de la vie des personnages, et pour nous faire réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons. Ce roman est intemporel, n’est pas ancré dans une époque précise, tout comme il est à la confluence de plusieurs genres. Tout ceci lui donne un petit côté universel, où la plume d’Anne-Laure Bondoux nous présente une réflexion sur la vie, l’amour, mais aussi la guerre, la maternité, et bien d’autres choses encore.

Alors, oui c’est de la littérature jeunesse. Mais il y a plusieurs niveaux pour comprendre ce livre. On peut tout à fait ne voir que l’intrigue en elle-même, sentimentale, dramatique. Mais on peut aussi pousser la réflexion plus loin, réfléchir sur les enseignements tirés de cette histoire, sur le point de vue que le roman nous offre de la vie, de l’amour, mais du monde qui nous entoure. C’est donc une oeuvre qui peut être lue par tout un chacun, quelque soit l’âge, malgré le fait qu’il soit classé en littérature jeunesse, classé en “Young adult” comme on dit aussi parfois. J’ai donc passé un bon moment avec cette lecture, mais maintenant laissons la parole à l’auteur, qui a bien voulu répondre à mes questions pour Newsyoung.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, pouvez-vous vous présenter rapidement, ainsi que votre parcours ?

J’écris depuis l’enfance, et dès l’adolescence, j’ai exprimé le désir d’en faire mon métier. J’ai obtenu une licence de lettres à Paris X, puis je suis entrée comme rédactrice chez Bayard Presse où j’ai participé à la création d’un magazine de lecture pour les jeunes. À 30 ans, j’ai démissionné pour me consacrer uniquement à l’écriture. Aujourd’hui, j’ai 43 ans, j’ai publié une dizaine de romans chez Bayard, L’École des Loisirs, Hachette, et à présent, chez Gallimard jeunesse. Début 2015 paraîtra un roman en littérature générale, chez Fleuve éditions, écrit à quatre mains avec Jean-Claude Mourlevat.

Parce que l’auteur d’un livre est la personne qui connait le mieux son roman, pouvez-vous nous parler du vôtre, Tant que nous sommes vivants ? Comment décririez-vous ce roman ?

Vous avez raison, l’auteur connaît mieux son livre que quiconque…en revanche, il n’est pas forcément à même de le résumer ! Mais essayons. C’est l’histoire d’un monde qui décline, qui s’éteint, et qui va reprendre vie grâce à l’arrivée d’un étranger nommé Bo. C’est l’histoire d’un amour fou entre Bo et Hama, tous deux ouvriers dans une usine qui fabrique des armes. C’est l’histoire d’une catastrophe industrielle qui provoque des catastrophe humaines. C’est l’histoire d’un bannissement qui entraîne les personnages dans un grand voyage. Cela donne une sorte de conte contemporain, initiatique, psychique, magique et métallurgique…

Tant que nous sommes vivants, c’est un peu comme un chaudron, dans lequel bouillonnerait des myriades d’inspirations, d’influences, et de références. De quoi vous êtes-vous inspirée pour l’écriture de ce roman ? Certains passages sont-ils tirés de vos expériences personnelles ?

J’aime beaucoup votre image, elle est très juste ! Ce roman plonge le lecteur dans le chaudron où j’ai laissé mijoter, pendant des années, un grand nombre d’ingrédients et il est le reflet d’un parcours intérieur personnel nourri de références : Jung, l’alchimie, les philosophies orientales ou le chamanisme pour l’aspect initiatique, le Montmartre de Toulouse-Lautrec pour le cabaret et le théâtre d’ombres, mais aussi des réflexions actuelles sur la crise économique. Ça, c’est ma cuisine intellectuelle, mais elle resterait sèche si je n’y avais pas mêlé les aspects sensibles de ma vie. Toutes les émotions contenues dans le roman sont issues d’expériences vécues. Que ce soit au sujet de l’amour (ah, l’amour !), de la perte, du renoncement, de la transmission d’un héritage, de la maternité ou de la création. Et certains épisodes sont directement liés à ma famille. Notamment l’accident de l’usine que j’ai créé à partir des souvenirs de mon grand-père, ouvrier dans une poudrerie qui a explosé en entraînant la mort de 53 de ses camarades.

Tant que nous sommes vivants, c’est aussi une vision parfois cyclique de la vie, pensez-vous que la vie ne soit qu’un éternel recommencement ?

Pas exactement. Je dirais plutôt que rien ne dure, que tout passe, et que nous devons sans cesse accepter ce mouvement vital qui comporte, nécessairement, une dimension de deuil. C’est aussi une expérience, une découverte récente pour moi de considérer la vie sous cet angle. Ce que nous bâtissons peut être détruit, certes, mais ce qui est détruit peut également être reconstruit. Je trouve cela réconfortant. Pour peu qu’on lâche l’ancien, il y a sans cesse quelque chose de neuf qui survient. C’est un roman sur ce qui naît, autant que sur ce qui disparaît.

Enfin, une phrase, tantôt sous la forme de question, tantôt sous la forme d’affirmation, jalonne le livre, tel un leitmotiv : « Faut-il toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? » Qu’en pensez-vous ? La vie n’est-elle qu’une succession de séparations ?

Oui, cette phrase est une clé importante du roman. Une analogie qui me plaît est celle de l’arbre. À l’automne, il perd ses feuilles. C’est tout bête, mais l’arbre ne se cramponne pas à ce qui tombe : il laisse faire. Pendant un temps, il reste nu et fragile, mais en secret, il se prépare à la repousse de nouvelles feuilles. Cette comparaison m’aide, personnellement, à laisser tomber ce qui est sec en moi – des croyances, des illusions, des fantasmes. Il me semble que la naissance et l’adolescence sont des instants décisifs de ces séparations nécessaires. Et cela passe, bien sûr, par des séparations physiques douloureuses avec nos parents, et plus tard d’autres personnes que nous aimons, nos enfants, nos amours… Et la vie continue différemment. Jusqu’à l’automne suivant !

Question quelque peu moins philosophique à présent, vous dites vous être inspirée de faits de l’actualité pour écrire votre roman, à l’image du « Dossier Florange », ou des contestations de la place Maïdan. Quel regard portez-vous sur ces évènements ? Qu’est-ce qui vous a poussée à vous en inspirer ?

Je vis dans ce monde-là, tout simplement ! Et même si ce roman n’est pas ancré dans une époque définie, il est totalement imprégné de ce qui m’entoure. N’étant pas journaliste, je préfère traiter de questions contemporaines en décalant le contexte, utiliser les riches possibilités de l’imaginaire pour éclairer autrement le matériau de l’actualité. Cependant, ce matériau est très présent. Il est entré de lui-même dans le roman au fil de l’écriture. La crise économique que nous traversons, les fermetures d’usine, la peur du chômage, la peur de l’autre, les explosions de violence urbaine (j’écrivais la fin du roman cet hiver au moment des barricades à Kiev) constituent la toile de fond du livre et renvoient aux crises individuelles des personnages. L’intérieur et l’extérieur sont intimement liés.

Autre sujet malheureusement d’actualité : la guerre. Vous l’évoquez régulièrement dans votre livre, toujours de manière péjorative, tel un fléau. On a l’impression que le sujet vous tient à cœur, est-ce le cas ? Vous êtes-vous inspirée d’une guerre en particulier pour l’écriture de Tant que nous sommes vivants ?

Oui, dès le début du le roman, la guerre plane. Elle gronde de façon diffuse, sans que personne puisse désigner précisément un ennemi ou les raisons du conflit. Comme le dit Vigg à Tsell, la guerre c’est le feu : le versant destructeur du feu. Comme dans le symbole du yin et de yang (qui a donné le principe de mes titres de chapitres), c’est la part de mort contenue dans la vie. Je ne me suis pas inspirée d’une guerre en particulier, mais plutôt du sentiment que nous éprouvons parfois d’être menacés par quelque chose qui pourrait nous anéantir. C’est comme les ombres dans nos chambres d’enfants : un fantasme terrifiant qui rôde et qui prend racine en nous-mêmes, avant d’être incarné par une entité réelle.


Un tout autre sujet maintenant : vous êtes écrivain depuis une quinzaine d’années, faire publier vos romans a-t-il été pour vous un « parcours du combattant », comme on le dit parfois pour désigner le monde de l’édition aujourd’hui ?

J’ai mis du temps, en effet. J’ai essuyé beaucoup de refus (entre 18 et 30 ans) avant mes premières publications, et je suppose que ça se produira encore ! Mais j’ai aussi eu la chance de rencontrer les bonnes personnes au bon moment, de trouver des interlocuteurs qui m’ont accompagnée et dont l’écoute m’a permis de progresser. Je n’ai pas vécu cela comme un parcours du combattant mais j’étais impatiente, et j’ai été obligée d’apprendre à avancer petit à petit ! Comme tous les cheminements professionnel, le mien passe par des hauts et des bas, des remises en questions et des moments plus stables.

Que pensez-vous de la condition des auteurs aujourd’hui en  France ? Est-ce réellement de plus en plus difficile de trouver un contrat avec une maison d’édition, y a-t-il de plus en plus de contraintes pour les auteurs ?

Je ne sais pas si c’est plus difficile. J’essaie, pour ma part, de creuser mon sillon de mon mieux, sincèrement, avec ce que je suis. Les contraintes économiques pèsent forcément sur moi, mais tant que j’ai les moyens de m’offrir du temps (immense luxe) pour continuer, je continue. Cependant, je crois qu’une des voies pour entretenir le désir de lecture du public est de créer des liens entre tous les acteurs : éditeurs, libraires, bibliothécaires, enseignants, journalistes, bloggeurs, groupes de lecteurs etc. Cela suppose une présence régulière auprès des gens, sur le terrain. Car en dehors de la nécessité de vendre, nous sommes tous des passionnés, portés par le plaisir de créer, de maintenir des espaces de dialogue, d’ouvrir des possibles. C’est en travaillant là, au cœur battant de ces métiers, qu’on peut surmonter les difficultés. Tant que nous sommes vivants, on le sait : il y a de l’espoir !

Merci beaucoup à Anne-Laure Bondoux pour avoir très gentiment répondu à mes questions. Pour ceux qui seraient intéressés par ce livre, rendez-vous en librairie le 25 septembre prochain !

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Etudiant à Sciences Po Paris, et en Droit à Paris II - Panthéon Assas. J'aime la politique, l'économie, le droit, la philosophie, et tout ce qui peut me permettre de comprendre un peu mieux ce qui se passe dans notre monde qui tourne de moins en moins rond.

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