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Témoignage : mon job d’été dans une usine agroalimentaire

Il y a un mois, je laissais derrière moi le lycée, le stress lié au Bac (que j’ai obtenu, mention TB s’il vous plaît), et je connaissais enfin ma destination post-Bac après de long mois d’attente. Bref, tout pour me la couler douce, pour (enfin) me reposer d’une année plus que tumultueuse et pour partir en vacances avec mes amis. Sauf que non. J’ai dû me résoudre à l’idée que mes maigres économies amassées à coup de baby-sitting (un peu) et de cadeaux de Noël (merci Noël, vraiment) ne supporteront pas mon futur train de vie d’étudiante. D’autant plus que les bourses au mérite ont été supprimées ! Pas le choix, j’ai cherché un travail… et j’ai trouvé. L’entreprise agroalimentaire pour laquelle je vais travailler tout l’été fabrique des sandwichs, des wraps, des bagels, des quiches et des pizzas.

Je savais que ce qui m’attendait n’était pas passionnant, mais j’ai pris une claque en découvrant la réalité de l’ « aliénation au travail » dont parle le cours de philo, et en découvrant la réalité de la « précarité » et de la « flexibilité » (d’ailleurs, il y avait une question sur 3 points dans l’épreuve composée du Bac ES 2014 sur la flexibilité du marché du travail, je peux vous assurer qu’aujourd’hui je peux en faire une dissertation entière). L’article qui suit n’en ai pas vraiment un, c’est plutôt un témoignage dans lequel je vais essayer de vous expliquer ce qui a fait le quotidien de mon mois de juillet et ce qui fera le quotidien de mon mois d’aout.

 

ALIENATION & PHILOSOPHIE

Je me suis donc fraichement réveillé à 3h50 du matin le lundi 30 juin pour aller travailler. Je me suis habillée comme si j’allais au ski car il faut se souvenir que quand on achète un sandwich au supermarché, soit on le mange directement, soit on le met au frigo. Il faut donc qu’il soit fabriqué dans un frigo (et je peux vous assurer que 4°C, c’est froid). Bref, à 5 heures, je découvre l’équipe avec laquelle je vais travailler. Nous sommes 9. Et nous fabriquons les sandwichs jambon-beurre et jambon-beurre-emmental. En gros, il faut deux personnes pour alimenter la machine en pain de mie : on prend un paquet de pain de mie, on l’ouvre, on le met dans la machine, on recommence. Il faut une personne pour surveiller que l’emmental se positionne bien sur le pain de mie, une autre pour surveiller (encore) que le jambon se pose bien sur l’emmental, et une troisième pour surveiller (toujours) que le sandwich a bien été découpé en deux jolis triangles. Les 4 autres personnes s’occupent de gérer l’emballage, le poids des sandwichs, et le bon fonctionnement de la ligne en général. En tant qu’étudiante, on m’a sans surprise affectée aux premières missions : alimentation de la machine en pain de mie ou surveillance du fromage / jambon / découpage. Jusque-là tout va bien.

Ça commence à devenir un chouia plus ennuyeux quand on sait que l’on va surveiller une tranche d’emmental pendant 7 heures (bon j’exagère, je vais surveiller le jambon aussi…). En effet, la machine fonctionne plutôt bien – heureusement – et le fromage se pose tranquillement, sans problème. Naturellement, je m’endors un peu et je m’ennuis littéralement. Moi qui suis très active d’habitude, rester debout, la tête baissée pendant tout ce temps, c’est chiant, vraiment. Je m’occupe comme je peux : je vérifie que je suis toujours une bête en calcul mental en calculant la vitesse du tapis roulant sur lequel circule les sandwichs. Je galère un peu, mais finalement, j’y arrive (enfin je crois). Ensuite, j’essaye de trouver une musique au rythme des machines. Je passe de « Boys Don’t Cry » des Cure à « Free » de Yodelice en passant par « Umbrella » de Rihanna, et je m’aperçois que mon répertoire musical est assez éclectique. Mais le reste du temps, mon esprit est emporté par le rythme de la machine qui fait un bruit assourdissant. Je ne réfléchis plus, je ne pense plus, je deviens une sorte d’automate, de robot activant simplement son bras pour replacer une tranche de jambon sur une tranche de pain de mie. Finalement, je ne suis plus vraiment moi-même, mon corps est au service d’un sandwich jambon-beurre.

A un moment donné, un frisson de froid me fait sortir de ma torpeur, et c’est mon cours de philo (oui oui, un « cours » de philo) qui ressurgit. L’aliénation de l’Homme au travail. Le fait, comme disait Marx, que « l’Homme [soit] rendu étranger à l’Homme » car il ne voit pas la finalité de son travail. Vraiment, c’est désespérant de rester debout à regarder du pain de mie. Je me sens inutile, et je ne voit pas pourquoi je suis payée à rester là, à ne servir à rien.

FLEXIBILITE, PRECARITE & ECONOMIE

Le lecteur qui a lu jusqu’ici se sent sûrement trahi par ce titre qui ne signifie pas grand-chose. Je vais essayer de m’expliquer.

Premier gros mot évoqué dans mon sous-titre : la flexibilité. Je suis avant tout une « ressource humaine » au service d’une production. Ainsi, si je reste la plupart du temps au jambon-beurre, il m’arrive parfois d’être expédiée le temps d’une journée au poulet-crudités ou aux wraps saumon-épinard (ça parait immonde comme ça mais je vous les conseille, c’est une tuerie cette mal-bouffe). C’est ça, la flexibilité : le fait d’adapter rapidement la quantité de main d’œuvre en fonction des variations de la demande . En gros, ça signifie que je suis capable d’occuper plusieurs postes : surveiller du jambon, surveiller du fromage, mais aussi des épinards et du saumon. C’est génial non ?

Comme je l’ai dit un peu plus haut, nous sommes une équipe de neuf personnes à s’occuper des jambon-beurre-emmental. Sur ces neuf personnes, 6 sont en Contrat à Durée Indéterminée (CDI). En période estivale, les CDI partent en vacances, d’où mon embauche. De fait, il y a aujourd’hui 3 CDI sur 9, le reste, des Contrats à Durée Déterminée (CDD) et des intérimaires. Je n’ai aucune raison de me plaindre d’être en CDD puisque je suis là pour deux mois, et je ne veux pas rester plus longtemps. Mais pour d’autres, qui multiplient les CDD depuis plusieurs années, la situation devient problématique. Aucune stabilité dans leur emploi puisque leur contrat de travail a une fin. Si dans la plupart des cas, l’entreprise joue avec le Code du Travail et renouvelle les CDD pendant des années, il n’en demeure pas moins qu’il est impossible pour ces salariés de faire un emprunt dans une banque afin de financer leurs projets (c’est ce qu’on appelle une situation précaire). L’autre jour, nous étions jeudi et notre chef d’équipe est allée annoncer à une intérimaire que l’entreprise n’avait plus besoin d’elle et que par conséquent, elle ne travaillerait pas la semaine prochaine – ni celle d’après d’ailleurs. Et là, je me suis dit que finalement, ce n’était pas si mal les CDD… Bon après c’est vrai que la personne en question allait pouvoir profiter de trois semaines de repos au mois de Juillet, c’est toujours mieux qu’en plein mois de Novembre… Mais c’est tout de même une situation difficile à gérer sur le long terme.

NORMES, HYGIENE & GASPILLAGE

Il faut vous imaginer que le sandwich jambon-beurre que vous achetez dans votre supermarché a été touché par un sacré paquet de personnes, qui sont peut-être malades, ou qui sortent des toilettes, ou qui transpirent abondamment (il y a peu de risque pour la dernière possibilité au vu du froid polaire qui règne). Enfin, sans règles drastiques au niveau hygiénique, l’entreprise qui m’embauche s’expose à de sérieux problèmes sanitaires. Ainsi, et c’est complètement normal, chaque salarié doit se laver et désinfecter les mains avant d’entrer dans l’espace de fabrication, chaque salarié porte des bottes désinfectées, un masque et une charlotte, ainsi que des gants pour éviter tout contact direct avec la nourriture.
Si le moindre doute quant à la qualité sanitaire des produits subsiste, on jette. Beaucoup. Au début, j’étais complètement scandalisée de voir des sandwichs jetés à la poubelle simplement car il faisait un demi degré trop chaud. Mais après réflexion, une entreprise agroalimentaire ne peut pas se permettre le moindre écart, à moins de perdre tous ses clients. Imaginez un peu le scandale si des sandwichs impropres à la consommation faisaient irruption dans votre frigo ! Cependant, quelques petits détails restent assez surprenants. Comment expliquer par exemple, que des sandwichs fabriqués dans la même journée, mais pour deux marques concurrentes, aient une DLC (Date Limite de Consommation) différentes de plusieurs jours ? Ces sandwichs sont identiques : même pain de mie, même beurre, même jambon, même emmental. Et pourtant, certains devront être consommés plus tôt que d’autres. Pourquoi ? Des stratégies commerciales nous pousseraient-elles au gaspillage alimentaire ? Je vous laisse méditer.

Le gaspillage est ici omniprésent. Lorsque la machine s’arrête brusquement sans aucune raison apparente (c’est assez fréquent en fait), les sandwichs partent à la poubelle alors qu’ils sont niquels. Lorsque le pain de mie est légèrement abimé, on le jette. Idem pour la tranche de jambon ou celle d’emmental. Il faut que le sandwich soit beau, sinon il ne sera pas acheté. Par jour de travail, mon équipe jette environ 60 kilos de nourriture. Il y a quinze équipes et nous sommes en 2/8, soit 30 équipes (15 le matin, 15 l’après-midi). Rapide calcul très approximatif : 30 fois 60, 1800 kilogrammes de nourriture jetés chaque jour du côté des sandwichs/wraps, je ne compte pas les pizzas. En un mot : sidérant.

Voilà, j’ai essayé de vous résumer mon quotidien dans la peau d’une ouvrière dans l’industrie alimentaire. Ce n’est vraiment pas le job de rêve et je ne referais surement pas ça l’année prochaine. Toutefois, c’est quand même super enrichissant (au sens premier du terme je suis payée au SMIC, mais c’est au second sens du mot « enrichissant que je fais allusion) puisque je découvre de l’intérieur le quotidien et les stratégies d’une usine, et je ne voudrais surtout pas généraliser, mais c’est du lourd !

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2 comments

  • Boulco

    Témoignage très intéressant. Merci.

  • Témoignage simple, léger, intéressant. Merci.

    Petite curiosité : le mot travailleur (au sens de corvéable, besogneux, voir petit enfant) en Tchèque se dit et se traduit par « robota », et ça daterait des débuts de l’industrie du XXeme siècle… Le mot fut inventé.

    Le travail a été réinventé contre nous, réinventons le pour nous.

    Plus jamais ce qui a été l’enfer. Jamais.

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