Salut ! Salut !

The Smell of Us : un mélange sensoriel cru, sans limites et saisissant.

Culture / 3 février 2015

Le film commence, la gêne s’installe et ne nous lâche plus.

Pourtant, on est saisi, fasciné et pendant une heure et demie nos yeux ne quittent plus cet écran où défilent les Kids de Larry Clark. Gros plans sur des corps unis, sur des joints, sur de la coke ou encore sur des billets verts… Dans cette débauche, cette misère, qui nous paraissent si loin de notre propre existence, Larry Clark dépeint une jeunesse bourgeoise plongée dans la dépravation dont l’inexistence d’une échappatoire est horrifiante.

Dans ce film tourné à Paris et en français, il n’y a pas d’acteurs principaux. Il n’y en a d’ailleurs jamais eu dans les films de Larry Clark. Bien que Math (joué par Lukas Ionesco) et JP (joué par Hugo Behar-Thinières) semblent être au centre du film, on comprend alors qu’ils font seulement partie d’une sphère juvénile où ils se noient pour vite se faire remplacer par d’autres. Le cinéaste, comme il l’avait fait précédemment dans Wassup Rockers (2005), met en scène un groupe où les personnages se mêlent pour ne faire qu’un. Mais cette fois-ci, Clark rentre aussi dans la danse. En effet, celui-ci joue deux rôles et semble vouloir représenter à lui tout seul le malheur de vieillir et la dualité de son être : il est le pathétique clochard « Rockstar » (comme le surnomment les jeunes qui se retrouvent au Dôme, derrière le Musée d’Art Moderne de Paris) et un vieil homme, fétichiste des pieds, qui voue un réel culte à Math. C’est d’ailleurs ce kid là qu’on remarque le plus. Le jeune homme dont les cheveux blonds encadrent son visage angélique est un portrait qui plaît. Son physique et son mal être nous attirent, on est comme ensorcelé par ses yeux pleins de détresse. Hanté par son activité d’escort, il se perd de plus en plus, il semble être seul et inatteignable. Lors de la scène où le fétichiste se met à lécher sensuellement les pieds du jeune homme on est comme stoppé net, répugné par les « Mon petit garçon » que lance Clark dans un accent américain. Puis, la caméra change d’angle pour filmer le visage perdu de cet ange blond. On est happé par ses lèvres, ses yeux, qui semblent nous appeler à l’aide.

Ces scènes nous gênent et nous transportent à la fois. Comme ces adolescents, il nous semble alors, qu’à notre tour, nous sommes sous l’emprise de l’alcool et de la drogue. Quelles que soient les scènes, on est comme transporté dans un état second. Sans pouvoir poser des mots sur nos émotions, on observe et on dévore des torses nus masculins ou féminins, suants, presque sans têtes qui, sur une musique techno dansent, éclairés de ça et là par des flashs de lumières. On est saisi, on retient son souffle, on n’ose détourner la tête de l’écran tant certaines scènes sont fascinantes et éblouissantes. La sensorialité du film est bouleversante, avec des gros plans à répétition : c’est comme si l’on ressentait chaque frisson, chaque coup. Le titre parle alors de lui-même : The Smell of Us. Notre odeur. Mais, quelle odeur ? Celle que l’homme barbu semble délicatement humer sur les corps qui dansent ? Celle des habits imbibés d’alcool ?

Il arrive que certaines situations deviennent tellement gênantes que l’on entend des rires étranglés dans la salle. En effet, ce film provoque un réel effet de catharsis. On est effrayé mais on adore. Étrange phénomène qui amène les plus jeunes à essayer de se rassurer en se disant qu’ils ne sont pas comme ces ados et qu’ils ne tomberont jamais dans une telle déchéance. Pourtant, nous leur ressemblons. Le film alterne entre prises de vue par caméra et par téléphone portable de Toff, un des kids, qui filme absolument tout. Il apparaît dans les scènes les plus improbables et renvoie alors l’image d’une jeunesse qui vit portable à la main pour ne rien manquer et s’assurer de capturer tout ce qui peut être vu sur internet. Les plus âgés, eux, se disent que leur corps et leur esprit n’atteindront jamais cette vieillesse destructrice. Et, d’une seule voix, nous nous demandons tous si nous connaissons quelqu’un comme ça dans notre entourage. Quelqu’un qui fait appel aux services de jeunes hommes pour satisfaire les besoins d’un corps enlaidi par le temps qui passe ou encore quelqu’un qui se drogue.

En somme, un film étrangement attirant qui, par ailleurs est interdit au moins de 16 ans de par la nudité, la drogue et la violence omniprésentes. C’est d’ailleurs avec ces critères que certains qualifient le travail de Clark de pédophile, immoral et irréaliste. C’est certain que cet Américain de 72 ans dérange. Il a d’ailleurs souvent été censuré aux Etats-Unis ou dans les pays anglo-saxons. Mais Clark est avant tout un artiste, et ce qu’il nous offre ici est un cinéma pur et brut qui touche nos émotions les plus primaires. Il filme avec une beauté saisissante en se moquant de savoir si ces jeunes sont réalistes socialement. Ce n’est pas un cinéma que tout le monde apprécie mais Clark ne recherche, en aucun cas, cette reconnaissance universelle. Il dit d’ailleurs dans une interview accordée aux Cahiers du Cinéma (numéro 707) : « On m’a fait savoir qu’un des types de Cannes avait dit que The Smell of Us était bon « pour les poubelles ». Les poubelles ! Ça me rend très heureux, j’ai dû bien réussir mon coup ! ».

Clark repousse les limites toujours plus loin et on suit à corps perdu cette fascinante sublimation du contraste entre la jeunesse et la vieillesse.

The Smell of Us de Larry Clark

Sortie en France le 14 janvier 2015


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Chloé Cenard




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