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Tom à la ferme : j’ai joui. [SPOILER]

Tom à la ferme : j’ai joui. [SPOILER]

     Tom à la ferme de Xavier Dolan ne semble pas avoir été vendu comme le film qu’il est en réalité. L’affiche, la bande-annonce et le titre laissent imaginer un film contemplatif où il ne se passe rien, à la campagne, une sorte de croisement entre Country Teacher et un film de Rohmer, une oeuvre un peu pédante, un peu factice, un peu creuse, mais aux plans sans doute bien travaillés ; la petite excursion champêtre de Dolan entre Laurence Anyways et sa Palme d’or à Cannes. Le film dépasse bien vite des espérances qui ne sont pas à sa mesure. La belle vanité de certains plans des Amours Imaginaires est ici absente : le montage confère à l’ensemble une dynamique telle que chaque minute du film est justifiée, et trouve sa raison d’être. Tom à la ferme est véritablement un thriller qui se construit tout entier entre tension et relâchement de la tension – ce qui rend de longs moments de silence indispensables. Le synopsis ne promet pourtant rien d’extraordinairement palpitant : Thomas, publicitaire à Montréal, se rend à la campagne, dans le village natal de son mec, Guillaume, pour assister à l’enterrement de celui-ci. Il est hébergé par la famille de Guillaume, et se fait passer pour ami du disparu auprès d’Agathe, la mère, qui ignore l’homosexualité de son fils. Son autre fils, Francis, homophobe, pulsionnel et violent, va faire de son mieux pour empêcher le secret d’être révélé. Tout cela semble bien simplet et l’on aurait certes pu imaginer une bien meilleure critique de l’homophobie ordinaire, un bien meilleur hymne à la tolérance – si c’est là ce qu’on avait voulu faire : car ce film est une oeuvre à part entière et non un porte-étendard. C’est au cours du film que la complexité des personnages se construit, et la complexité de film lui-même, qui associe les contraires sans jamais choisir entre deux alternatives, reste à la fois très second degré et très littéral. Cette double-nature se montre dès le début du film, où, sur un plan aérien qui suit la voiture de Tom au milieu des champs labourés, le plan étant entièrement composé de lignes droites, on entend Les Moulins de mon cœur, chanson faite de la succession d’images de courbes ou de mouvements circulaires. Le film est drôle, surtout par ses dialogues, et la virtuosité de Dolan favorise une certaine prise de distance par rapport à ce qui est filmé (et qui souvent est trivial), voire une certaine ironie. Pourtant le film est inquiétant et prend souvent un ton grave, épousant l’angoisse de Tom qui va s’accentuant au cours de l’intrigue – quand ce n’est pas Tom lui-même qui devient inquiétant. Deux occurrences à Shining sont assez clairement discernables dans le film : le début, dont nous avons déjà parlé, une plongée radicale en mouvement qui suit d’en haut une voiture qui roule, en mettant l’accent sur ce qui l’environne, et une scène dans laquelle Tom prend une bière tout en échangeant quelques mots avec le barman (dans Tom à la ferme, le barman raconte à Tom ce qui s’est passé une dizaine d’années auparavant lors d’une fête organisée dans son bistro qu’il n’a pas quitté depuis ; dans Shining, une fête de jadis se déroule autour de Jack, dont les participants sont vraisemblablement des fantômes, et le barman, ainsi que les autres fantômes, est lié à l’Hôtel Overlook). Nous voulons croire que ces points communs ne sont pas des hasards et nous soupçonnons Xavier Dolan d’avoir voulu réaliser avec Tom à la ferme un film de fantômes sans fantômes, un film aux accents de film d’horreur mais qui tire son aspect angoissant de l’angoisse d’un personnage et son horreur de la seule horreur qui découle d’une situation réaliste. On rit, on a peur, on est ému sans transition et parfois en même temps. Unissant les contraires devant sa caméra, Dolan rend véritablement poignant un flash-back sur une chanson qui ne répond pas vraiment aux standards de l’époque. Voilà l’une des grandes réussites du film : paraître d’abord tenir un propos au second degré, et foutre une claque au spectateur alors qu’il ne s’y attend pas.      

Tom à la ferme est bien, comme nous l’avions d’abord pensé, l’excursion champêtre de Dolan : mais cette expression n’est pas réductrice, et il faut la prendre dans un sens étymologique (ex-cursus). Le film se construit en marge des trois premières œuvres du réalisateur, qui mettaient à profit un cadre urbain : ici, la ville est critiquée depuis la campagne. Le film développe tout un cinéma de l’antichambre, et les rebondissements importants sont circonscrits aux lieux secrets, en marge (chambre froide, toilettes d’une église, grange vide) tandis que c’est la dissimulation et le non-dit qui règnent dans les pièces principales (église, salle de réception, salon). Sarah « des photocopies » devient soudain le centre de l’action. Les « fantômes » de ce film sans fantômes semblent être en fait le dissimulé, le marginal qui refait surface, et la seule tension qui traverse le film est peut-être celle qui existe entre ce qui apparaît à l’écran et ce qui est simplement suggéré. Il convient de rendre compte de la force de suggestion de Tom à la ferme, qui n’est pas son moindre atout, ni la moindre source de jouissance pour le spectateur. Et c’est même par l’intermédiaire de la forme particulière de suggestion que permet le cinéma que Xavier Dolan parachève son intrigue : ce qui n’est pas dit, ou peut-être à peine évoqué dans les dialogues, c’est le son, la couleur et le mouvement qui vont l’exprimer. Ainsi en est-il de l’histoire d’amour de Tom et de Guillaume, et de la mort de celui-ci, tout cela n’étant évoqué que dans un bref et magnifique flash-back dont nous avons déjà parlé, et au tout début du film (sur Les Moulins de mon cœur) ; ainsi en est-il de l’homosexualité latente de Francis, que laisse entendre une exquise et langoureuse scène de tango ; ainsi en est-il enfin de la haine de Tom pour la ville, à laquelle il veut à tout prix échapper, ce dont on ne se rend vraiment compte qu’au générique de fin, rêveur et spleenétique. L’orgasme cinématographique est atteint à la dernière note de la chanson du générique, lorsqu’une synesthésie parfaite est établie entre la musique qui s’achève, la couleur verte d’un feu de signalisation qui irradie l’écran, et à l’Idéal qui lui est immédiatement associée : fuir anywhere out of the world. Après cette vision hallucinée, il faut un temps pour que les yeux se réaccoutument aux lueurs de Paris.

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