Salut ! Salut !

Trois souvenirs de ma jeunesse : Une poésie transcendante et enivrante

Culture / Récents / 12 juin 2015

« Esther, tu existes tellement fort, comme une montagne. Si tu existes, cela veut dire que je ne suis pas enfermé dans un rêve » écrit Paul Dédalus adolescent, amoureux  de cette Esther qui ne porte pas de nom de famille et qui paraît si irréelle, détachée du reste de l’humanité, « exceptionnelle » en somme, comme elle le dit elle-même.

Il y avait longtemps que je n’avais pas été aussi touchée par l’esthétique d’un film. Trois souvenirs de ma jeunesse, sous-titré Nos Arcadies (région du centre de la Grèce, considérée comme le symbole de l’âge d’or par les Grecs anciens), est le premier film d’Arnaud Desplechin que je visionnais et je n’exagère pas mes propos quand je vous dis que j’ai été séduite. Séduite par la manière de raconter trois époques différentes de la vie du personnage principal, Paul Dédalus. Séduite par la passion de la culture et de la découverte de l’homme par l’apprentissage. Mais avant tout, séduite par la beauté des mots que j’ai sentis, un à un, se planter dans ma peau.

Éloge de la culture

Ce film, construit à la manière d’un livre (avec trois chapitres et un épilogue) semble faire un retour dans le temps puisqu’il dépeint essentiellement la rencontre de Paul et d’Esther, qui portent étrangement les mêmes prénoms que les deux personnages de Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) film du même cinéaste datant de 1996. Les autres chapitres évoquent tout d’abord l’enfance assez tumultueuse de Paul, souffrant du manque d’amour de son père, dépressif après le suicide de sa femme. On observe un enfant qui tente de ne rien faire paraître de ses émotions et qui se réfugie chez sa grande tante, où il commence un apprentissage scolaire approfondi. Puis, il y a Paul adulte, tiraillé par une histoire d’usurpation d’identité.

Pour renforcer encore plus l’osmose entre beauté romanesque et cinématographique, un narrateur apparait au milieu du film et on se laisse porter au gré de cette voix berçante à la manière des films de François Truffaut. Les références culturelles sont omniprésentes et impossibles à ne pas remarquer : Esther déchiffre un texte de Platon en grec, Paul lit Le Rouge et le Noir de Stendhal mais aussi de nombreux livres de Claude Lévi-Strauss. Cette infranchissable séparation entre Paris et la province qui isole Paul du reste du monde semble rappeler Illusions perdues de Balzac. Pour des références plus récentes, il y quelque chose des films d’Eric Rohmer à travers les trains Corail. Puis, il y a ce mur de Berlin, que Paul et ses amis regardent tomber à la télé et Paul qui dit « Je regarde la fin de mon enfance ». Enfance dont il n’a pu profiter, celle qu’il a passée à s’occuper de son frère et de sa sœur. Toutes ces références retranscrivent l’amour du savoir. Cet amour est alors sublimé par la relation que Paul Dédalus entretient avec sa professeure d’anthropologie à Paris et sa curiosité intellectuelle grandissante qui le poussera jusqu’à parcourir différents recoins du monde.

Les dialogues peuvent sembler irréels et nombreuses sont les critiques qui tentent de blâmer Desplechin pour l’invraisemblance des discours. Ceux-ci sont très recherchés et apparaissent alors tels des poèmes énoncés à voix haute. La littérature et la subtilité ne sont pas appréciées par tout le monde certes, et c’est justement pour cette poésie enivrante que ce film ne ressemble à aucun autre. Il est facile de s’attaquer aux mots et à la manière dont ils sont tournés. Pour certains, le cinéaste déroule un élitisme culturel. Chose que je conteste fortement. J’estime qu’il peut avoir l’immense fierté de réussir à  transporter son spectateur dans un univers poétique. C’est d’ailleurs en écoutant Desplechin donner des interviews que l’on comprend immédiatement le ton des paroles que déverse Paul Dédalus adolescent sur le corps d’Esther.

Eloge d’un amour infranchissable

 Ce qu’il faut absolument savoir pour aller voir ce film, c’est que les deux acteurs principaux Quentin Dolmaire (dans le rôle de Paul Dédalus de 19 à environ 25 ans) et Lou Roy Lecolliney (dans le rôle d’Esther) n’avaient auparavant jamais joué face à la caméra. La plus grande partie du film est consacrée à Paul et Esther, et se dresse alors le portrait d’une passion enivrante, violente, qui ne cesse d’évoluer au fil de leurs lettres, de leurs coups de téléphone, et leurs dialogues échangés. Il ne faut pas se méprendre et penser que ce film est empli d’un romantisme débordant de mélo. Au contraire, ce n’est pas parce que Paul dit à Esther tout juste après l’avoir rencontrée « Est-ce que quelqu’un t’a déjà aimée plus que sa vie ? Moi, je voudrais t’aimer comme ça. » que c’est un film « à l’eau de rose ». Certes, Paul et Esther occupent brièvement une chambre de bonne d’où ils peuvent apercevoir la Tour Eiffel mais ils ne font que partager avec le spectateur leur passion débordante. Tous deux voudraient conduire leur amour jusqu’à l’absolu mais rien n’y fait, ils ont beau s’aimer d’une manière exceptionnelle, ils sont très vite rattrapés par les obligations quotidiennes qui les étouffent comme lorsqu’Esther, fragile et douce Esther aux yeux bleus transparents n’arrive plus à respirer. Accrochée au corps de Paul, elle ne supporte plus d’être séparée de lui. Alors, on suffoque en cœur avec elle et on souffre de la voir se décomposer au fur et à mesure que leur éloignement s’amplifie. On souhaiterait les voir ensemble et pourtant on sait que cela gâcherait tout l’intérêt du film qui tente de montrer la brutalité d’un amour déchiré par la distance et le temps.

A la fin du film, l’image qui nous est donnée de Paul, adulte, joué par Mathieu Amalric est d’une tristesse sans mesure. Certains y verront un énième élément illogique mais, dans cette peinture d’un Paul en colère, en contraste avec le jeune poète adolescent qu’il était, je décèle de la détresse. La détresse de ne pas avoir pu, bien qu’il y ait mis toutes ses forces, réussir à continuer de vivre sa passion brûlante avec Esther : « Je l’ai désiré et je crois qu’Esther aussi à sa manière a désiré que notre liaison ne connaisse jamais de fin. ». Mais, le souvenir d’Esther ne le quitte jamais.  A la toute fin, Mathieu Amalric déambule dans les rues de Paris et dans un souffle majestueux, des feuilles d’un manuel de grec dansent autour de lui. Il en saisit une et c’est un coup en plein cœur, Esther est là avec lui. Le temps passe et même si cela fait des années que leur relation est finie, des bribes de souvenirs s’accrochent à lui.

Si je devais qualifier ce film, j’utiliserais l’adjectif «beau». Je ne peux utiliser de terme plus explicite. La banalité de l’adjectif utilisé représente la simplicité fulgurante de la douce poésie du jeu littéraire et cinématographique. En somme, un film nullement prétentieux mais qui révèle avant tout la beauté de la culture, de l’homme, de l’échange spontané dénué de technologie abrutissante, de la littérature.

Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin sorti en France le 20 mai 2015 (Finalement non retenu en sélection officielle, le film a tout de même été sélectionné pour la Quinzaine des réalisateurs).


Étiquettes : , , , ,



Chloé Cenard




Previous Post

Turquie : renouveau démocratique ou crise politique ?

Next Post

Zone euro et néolibéralisme à visage humain





You might also like



0 Comment


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


More Story

Turquie : renouveau démocratique ou crise politique ?

Les élections législatives du 7 juin en Turquie se sont soldées par des résultats surprenants. Chiffres et analyse. Le parti...

10 June 2015
UA-37872174-1
Tu aimes cet article ?
Tu aimes cet article ?
N'hésite pas à nous rejoindre sur les réseaux sociaux !
Faceboook
Twitter